dimanche 4 décembre 2016

Aigues-Mortes 2e partie




Mercredi, le lendemain, nous nous rendons sur le lieu du tournoi afin de nous enregistrer, pour recevoir notre bracelet qui nous permettra d’entrer et sortir du terrain sans payer. Les gars ont loué un p’tit camion pour pouvoir transporter les armures et nous. Ce n’est pas très loin, mais pour s’y rendre nous devons passer sur une petite autoroute, trop étroite pour circuler à pied.  C’est une journée venteuse, et le soleil se montre rarement le bout du nez contrairement à ce matin lorsque je suis allée bavarder un peu via Internet avec mon chum, et je regrette de n’avoir pas apporté mon chandail chaud laissé au chalet.  Des tentes médiévales commencent à se dresser, des marchands déballent leurs bagages et commencent déjà à faire des bonnes affaires, surtout ceux qui vendent de l’équipement d’armes et d’armure. Pour eux, ces tournois sont une belle occasion de rencontrer face à face leur clientèle qui achète normalement surtout en ligne, puisque la plupart n’ont pas de boutiques avec pignon sur rue.  Le terrain qui accueille l'événement est juste à quelques mètres des murs de la ville d'Aigues-Mortes. Le nom provient de l'occitant Aigas Mòrtas «eaux mortes», c'est-à-dire «eaux stagnantes» parce que le lieu est parsemé de marais et d'étangs sans eaux vives. Pourtant c'est un haut lieu de l'Antiquité où on retrouve les premiers marais salés, une denrée qui y est exploitée dès le néolithique et s'est poursuivie durant la période hellénistique, vous savez les sels de la Camargue? C'est ici. Les remparts actuels sont des constructions apportées sous le règne de Saint Louis qui avait fait construire un port pour ainsi avoir un accès direct sur la Méditerranée tout près. C'est à partir de ce port qu'il partira en Croisades, et c'est dans ce site fortifié que Philippe le Bel incarcéra les Templiers au début du 14e siècle.


Au coucher du soleil, nous décidons de partir tous ensemble pour aller manger un morceau sur la Grande place à l’intérieur des murs de la ville. Au centre de la place, les restaurateurs aigues-mortais ont aménagé une espèce d’immense terrasse extérieure et où seul un œil averti de serveur peut reconnaître la clientèle de son restaurant. Je discute et essaie de faire connaissance avec la gang, je ne les connais pas tous, la plupart me sont sympathiques. Je constate que la majorité fréquente chaque année Bicolline.  Je fais aussi connaissance avec Lili, la documentaliste et son assistant, tous les deux super emballés de suivre le groupe, depuis quelques mois déjà ils se promènent à travers le Québec pour faire des reportages à propos des passionnés québécois de la culture médiévale et comment ils l’intègrent dans leur vie. Il va sans dire que nous échangeons beaucoup, Lili est extrêmement curieuse et pose des dizaines de questions, si nous sommes des passionnés du Moyen âge, elle est, même sans son micro et sans la caméra qui roule, une journaliste passionnée, l’esprit ouvert, toujours à l'affut d’une nouvelle information. Et sachant que j’en ai fait mon sujet de mémoire, elle me pose aussi des questions à propos de Bicolline qui est inscrit dans son carnet de reportage.

Nous ne traînons pas trop tard car le tournoi commence demain, et certains ont encore des pièces à ajuster, voire à réparer à la dernière minute. José qui travaillait un peu plus tôt sur ses mitons et sur son gambison de tête, n’en finit plus de finir et d’ailleurs, quelques jours avant de partir, Serge avait contacté Benoit qui est le coach de José et d’Andrew, complètement découragé par l’acharnement de José à sécuriser son stock et son gambison de tête : « Fais quelque chose! Il a littéralement une planche d’érable dans le front!». Moi et Benoit l’avons ri longtemps!






Mais là ce soir, j’ai juste envie d’aller me coucher, dégoûtée par l’attitude d’un gars, qui a fini par mettre la pagaille à propos d’un malentendu entre moi et lui. Au retour, de ma chambre j’entends toute sorte de propos misogynes qui sont dits dans la cour extérieure me concernant et les femmes en général. J’ai l’impression de ne pas être à ma place soudainement, comme si je m’étais invitée dans un séjour de chasse et pêche où les gars veulent rester entre gars, roter, péter, brosser sans présence féminine. Bénédicte, elle a un autre statut, elle est avec son chum, et comme elle a commencé un peu à s’entraîner elle fait partie de la gang d’une certaine façon, mais moi…? Je me sens seule, en pensant à ces quatre jours qui s’en viennent, j’ai l’impression que je vais me faire ostraciser. Je m’endors sur ces charmantes réflexions et le lendemain je me lève avant tout le monde pour aller chercher un peu de réconfort auprès de mon amoureux via Internet. Je commence à lui raconter mes mésaventures, et soudain sans crier gare je fonds en larme sans retenue, sans pouvoir m’arrêter. Je suis un peu surprise par ma sensibilité, mais j’y peux rien, j’essaie de m’expliquer l’ampleur de ma propre réaction. Benoit ne tient plus en place, il est furieux de l’attitude des gars, il n’a qu’une envie, prendre l’avion (pour lui c’est tout de même envisageable de partir sur un coup de tête, vu le prix de ses billets) et venir donner quelques taloches. Là j’ai José qui passe me voir, il se doutait bien que je serais ici, et désarmé de me voir en larmes, il me rassure qu’il n’est pas d’accord avec les propos qui se disent dans mon dos (bon dans ce cas-ci, y avait juste une fenêtre…ouverte qui me séparait des propos). Je vois bien que ça l’affecte de me voir ainsi, et me dit d’aviser Benoit que je ne suis pas seule, que lui est là pour moi. Sauf que ça finit de me convaincre qu’il y a mutinerie.

Tout d’abord, on est conscient tous les deux que c’est tout de même important que je reste sur place, et que de toute façon, il devrait être en mesure de venir me rejoindre au moins à Paris lundi soir et que j’irais le rejoindre le mardi, ainsi nous passerions quelques jours en amoureux avant de retourner à Montréal. Mais Benoit me rappelle que si les choses ne s’arrangent pas, je n’ai qu’à revenir, car, étant son épouse, je bénéficie des mêmes avantages que lui sur ses billets d’avion. Donc en deux clics je reviens…on se donne rendez-vous pour en fin de journée, la mienne.

Je me retourne et y a Bob qui voit bien que j’ai les yeux en chou-fleur et comme José, me dit qu’il n’est pas d’accord avec la tournure des choses, puis Bénédicte qui vient nous rejoindre et les larmes aux yeux sort subitement dehors pour aller pleurer. En discutant avec elle j’apprends que son père est présentement sur la table d’opération et que même si c’était prévu, elle a pris nerveusement l’avion (elle part aussi seule à Barcelone après le tournoi, pour une semaine supplémentaire) les événements ont comme fait sauter le bouchon. Le malentendu nous concernait toutes les deux, et bien qu’elle soit moins seule que moi, soutenue par son amoureux, c’est aussi une femme comme moi, et les propos tenus hier soir l’ont aussi blessé.

Bon on finit par se ressaisir et revenir au chalet où les gars sont attablés dehors, Serge visiblement très mal à l’aise devant mon visage ravagé de larmes, les autres ne sachant pas trop de quel côté se pencher, celui avec qui j’ai eu le malentendu est absent. Je m’assois et si certains semblent vouloir me faire mon procès, Serge veut absolument comprendre, je donne donc ma version que personne autour de la table ne connaissait et qui changeait bien des choses. Bref tout revient au calme relatif, je vais survivre et si mon amour propre en a pris pour son rhume (étaler ma vulnérabilité ainsi ouf!) je ne vais certainement pas laisser polluer mon voyage par quelques individus.

Arrivés sur les lieux, je vais jeter un coup d’œil à notre pavillon pour pouvoir le repérer facilement au besoin, je m’informe sur l’heure des combats, puis je me lance à l’aventure. Équipée de mon appareil photo, d’un calepin, d’un crayon, de quelques euros, de ma crème solaire et d’une bouteille d’eau je me promène, j’erre ici et là parmi les tentes de marchands. Le ciel méditerranéen est si beau, la lumière est éblouissante si pure, j’ai beau la trouver magnifique, je cherche les coins d’ombre car le soleil est sans pitié sur ma peau. Je me réfugie dans une tente où des Italiennes tiennent un petit étalage de voiles comme en portaient les femmes au Moyen âge. Elles veulent me montrer leurs marchandises, et m’invitent à m’asseoir devant un grand miroir quand je tente de leur expliquer que j’ignore comment porter ces tissus. Les deux femmes discutent avec animation entre elles et une troisième arrive, elles parlent en italien, moi en français et nous baragouinons un peu l’anglais, mais nous gesticulons beaucoup et nous rions en cœur. Elles semblent vouloir me montrer les différentes façons chacune leur tour, se tenant debout autour de ma tête, elles ont dû essayer cinq ou six versions différentes de coiffures, mais je ne m’en souviens que d’une précisément. Je leur ai acheté deux modèles de foulard en me promettant de me pratiquer un peu, et je continuai mon chemin, souriant pour moi-même en repensant à cette rencontre.

Sur mon chemin, je croise beaucoup d’organisatrices ukrainiennes ou russes avec leur walkie-talkie, en jeans et en t-shirt, elles détonnent tellement dans ce beau paysage où tout le monde est costumé, les campements aussi doivent être «historique», j’ai même su que des amendes étaient données à ceux qui ne respecterait pas cette règle.  Évidemment je comprends que c’est pour décupler l’immersion historique, mais alors n’est-ce donc pas un peu ridicule que cette règle ne s’applique pas aux donneuses de ticket qui devraient en principe donner l’exemple?

Je retourne à notre pavillon, question d’aider au besoin nos combattants qui se préparent pour la cérémonie d’ouverture, et en arrivant sur les lieux, je fais connaissance avec les Français dont le pavillon est tout près du nôtre. Je sympathise rapidement avec certains d’entre eux, même si le capitaine lui demeure distant quand Serge me présente à lui et lui révèle mes projets. C’est drôle, les réactions dans le milieu sont constamment mitigées, soit on se montre enthousiaste et disponible, soit on me regarde de haut avec suspicion. Je me lie rapidement d’amitié avec Julien, un Auvergnat super gentil qui fait partie des enthousiastes et curieux de mon projet.

J’aide un peu, où je peux,  entre deux conversations soit avec Julien, soit avec Lili et son assistant qui sont apparus comme par enchantement sur le campement, on se donne rendez-vous pour une entrevue quelque part sur les remparts magnifiques de la ville. On trouvera bien un coin tranquille. Puis on vient nous avertir que la cérémonie va bientôt commencer et qu’on doit s’avancer sur le chemin. Tout naturellement, le cousinage et la langue aidant, on se dirige ensemble avec les Français, comme si ça allait de soi. Et en arrivant tout près, je vais vers les estrades pour laisser entrer l’équipe dans la lice sous le drapeau québécois.

J’ai un gros sac qui me sert de sacoche et rapidement il devient le rangement pour les cellulaires, les portefeuilles, les passeports et pendant les combats plus tard, les lunettes. Je m’installe dans les estrades pour suivre la cérémonie. J’éprouve une satisfaction certaine en voyant entrer l’équipe du Québec dans les rangs, aux côtés de la vingtaine d’autres pays, d’égal à égal, sans la présence du Canada pour lui voler le crédit…encore. Nous avons du support aussi dans les gradins car les Français semblent bien aimer « les Canadiens…euh non désolés, les Québécois!, reprennent-ils», et c’est drôle aussi de les entendre se corriger entre eux parfois. Nous sommes apparemment nombreux à rectifier le tir sur notre identité.

Après la cérémonie, je remets le matériel et repars errer, en fait j’ai bien envie d’une bière fraîche et y a justement un kiosque tenu par un Allemand qui vend sa propre bière dans ses verres en poterie que tu paies en surplus, et si tu le ramènes on te rembourse. Je décide de garder le mien, ainsi je l’ajouterai dans la collection de verres de bière de Benoit. Je me déniche un coin d’ombre, rare en ce bel après-midi, pour siroter ma bière fraîche, prendre des notes et observer les gens. Je respire cet air salin et ferme les yeux, comme je le fais souvent quand je me retrouve dans un lieu chargé d’histoire. J’aime laisser aller à rêver et imaginer des événements ayant lieu exactement où je me trouve. Bien sûr avec le fracas des épées pendant les combats qui ont commencé et des cris de la foule ça aide mais avec la grosse musique moderne crachée par le système de son et de la voix éteinte sans émotion de l’annonceuse ballait tout le tableau. Étrange choix de musique dans ce tableau que l’on veut aux couleurs du Moyen âge.

Je vais regarder les combats de nos gars, mais je trouve difficile de les reconnaître puisqu’ils n’ont pas, comme pour les équipes sportives un numéro sur leur chandail pour les identifier. C’est souvent les armures qui nous aident et c’est pourquoi, après avoir vu beaucoup le casque de José (pendant qu’il le réparait) que je reconnu tout de suite le gars accoté sur la lice qui se faisait frapper violemment dessus par deux combattants sans jamais tomber. Tout le monde était impressionné! En réalité, José s’était retrouvé le bras coincé, celui qui tenait le bouclier pour se protéger et ses deux adversaires ont fini par prendre le dessus,  l’autre bras épuisé, hésitant  entre l’envie de se laisser tomber et de rester debout en entendant Serge et Andrew lui crier de tenir bon puisqu’il était le seul de l’équipe encore debout. Au bout d’un moment, même s’il souhaitait prouver à tous que c’était un bon combattant, il voulait bien capituler mais ses jambières d’armures glissées sur ses genoux l’empêchaient de plier ses jambes. J’imagine qu’il se voyait condamner à recevoir une volée éternellement, en tout cas ça devait lui sembler les deux pires minutes de son existence. Il a quand même réussi à tomber au final, et sous une tonne d’applaudissement, comme quoi, la réalité sous l’armure et ce que le public perçoit c’est deux choses.

Mon estomac satisfait par mon sandwich aux saucisses épicées, avalé sur le chemin pour retrouver le pavillon, prendra des heures à digérer son repas douteux et trop cher. J’ai aperçu une tente, de Polonais je crois, où était servi un repas de choucroute, j’essaierai demain, mais pour l’heure il est prévu de rentrer tôt et certains veulent aller se baigner dans la piscine du camping. Moi j’ai plus ou moins envie de me joindre aux autres à ce moment-là, en fait je suis un peu mélangée dans mes émotions et j’ai juste envie de parler avec Benoit mon port d’attache. Je crois bien que c’est la première fois que je voyage seule et même si je suis théoriquement avec l’équipe, je me sens seule. Par chance nous sommes en pays francophone, je n’ai donc pas à me soucier de me faire comprendre facilement, c’est toujours bien ça.

Le lendemain matin, je me promène un peu sur le terrain de camping après avoir parlé une bonne heure avec Ben encore un peu inquiet des derniers événements. Je le rassure, ma journée s’est bien passée et on maintient le statut quo.
Bien qu’on appelle cela un camping, c’est différent de chez-nous, il y a très peu de tentes ou de roulottes, mais plutôt des petits chalets, parfois presque des maisons avec tout le confort qui vient avec, les petites rues sont asphaltées, c’est du camping très civilisé. Ce genre de commodité est vraiment une solution parfaite pour nous, puisque nous ne pouvons pas apporter dans nos bagages, des tentes médiévales, des lits et tout le matériel pour camper en plein air comme le font une bonne partie des combattants au tournoi, sauf nous ou tout groupe qui doit prendre l’avion comme les Japonais ou les Américains. Le camping est aussi beaucoup plus abordable qu’une chambre d’hôtel tout en offrant le plus important, un lit propre et sec et une douche, en fait, deux par chalet. Ce soir-là, je décidai de me coucher tôt pendant que le reste du groupe partit faire la fête, dans l’idée d’aller dans des clubs de nuit. J’avais du mal à comprendre cette motivation alors qu’ils avaient des combats le lendemain, mais bon, pas mon problème. J’avais insisté pour offrir la place à côté de moi dans le lit double à Serge, après qu’il m’eut dit qu’il dormirait sur le sol. Sérieusement chacun dans nos sacs de couchage, c’est pareil que de dormir tous cordés en rang d’oignons dans une tente. Et je dormi si dur, épuisée de n’avoir pratiquement pas dormi la nuit d’avant, que je ne l’entendis jamais se coucher à côté de moi.

Réveillée à l’aurore, j’allai sillonner les p’tites rues du terrain. L’aurore et le crépuscule sont mes moments préférés de la journée, des moments suspendus entre deux temps. J’adore! La faible lumière semble égale partout, quasi irréelle, ça me plonge chaque fois dans un état de rêverie, et bien que je préfère encore plus le crépuscule, la tranquillité de l’aurore apporte son lot de sérénité. J’écoute les oiseaux s’éveiller, plusieurs cris d’espèces que je ne reconnais pas, des chats qui rentrent tranquillement chez eux, et même si nous sommes dans le sud de la France, les matins et les soirs sont frisquets. Christine nous avait prévenus.
Décidée à aller faire un coucou virtuel outremer à Ben, j’en profite pour aller me nourrir chez le boulanger qui tient un petit comptoir et qui vient tout juste de sortir du four, croissants et autres boulangeries aussi délicieuses. Qui n’a pas mangé une fois un croissant en France, n’en a jamais mangé!

Benoit a une bonne et une mauvaise nouvelle, il a une entrevue importante lundi, mais ça veut aussi dire que notre plan tombe à l’eau. On se dit qu’on peut toujours se reprendre un peu plus tard, ça nous rend tout de même triste. On parle un peu des combats qui ont eu lieu, car lui les a regardé en streaming à partir du Québec et les trois qui ont été livrés par l’équipe du Québec ont été perdus. Il est un peu découragé mais nous sommes juste à moitié étonnés vu le manque de sérieux en général. J’en ai quelques échantillons depuis je suis arrivée. Je constate que la moitié au moins sont venus comme ils vont dans un GN médiéval, en touriste et pour faire la fête. Leur approche du béhourd n’est certainement pas dans une dimension sportive. C’est désolant aussi de les entendre, satisfait de leur performance alors qu’elle a été assez médiocre. Mais bon, j’espère que leur orgueil les poussera à s’entraîner davantage de retour au Québec.

Benoit qui avait commencé à entrainer certains des gars est tout de même satisfait de voir qu’Andrew a mis en pratique une de ses techniques. Andrew est étonné d’en découvrir l’efficacité et est fier de lui, ça fait oublier qu’il s’est blessé en vélo quand la gang a eu la brillante idée de se louer des vélos et de partir explorer les lieux, la veille des combats. Je raconte à Ben que la veille, ils sont partis en groupe pour aller faire un tour dans les discothèques des alentours et qu’on les a refusé à la porte parce qu’ils ont été confondus avec des motards à cause de leurs vestes. Benoit est découragé, mais peu surpris, il est surtout fâché de l’image que le Québec donne au sein de ce sport.

Je me demande bien comment je vais diriger mes recherches  pour mon étude. Mais bon, aujourd’hui je dois faire mon entrevue avec Lili, j’ai aucune idée comment faire, puisque je n’ai pas su quelles seraient les questions. Va-t-on parler du Moyen âge? Du Béhourd? De Bicolline? Ça me stresse un peu, je ne veux pas être prise au dépourvu. On verra bien, et comme on dit : «Je traverserai le pont quand j’arriverai devant». Benoit me souhaite bonne chance et je le préviens qu’il est possible que nous couchions sur le campement ce soir, donc s’il n’a pas de mes nouvelles avant le lendemain soir, de ne pas s’inquiéter. En mon for intérieur, je doute de coucher là-bas, nous sommes très mal équipés pour y dormir, puisque nous n’avons que des bottes de foin fournies à toutes les équipes, dans notre pavillon prêté par les Danois, très peu de couverture encore moins de sacs de couchage et la température descend rapidement la nuit. Mais vu les derniers événements, j’aime mieux éviter que mon chum ne s’inquiète inutilement.

Plus tard en après-midi, nous arrivons sur place et comme à mon habitude, je pars de mon côté me balader, après que Lili m’ait donné rendez-vous en fin d’après-midi au campement des Québécois. Je fais quelques achats dans certains kiosques, je m’arrête à un petit comptoir tenu par un couple d’Italiens qui vendent entre autres des pâtisseries et de l’hypocras dans de belles bouteilles de grès, c’est une boisson qui nous vient du moyen âge, un vin sucré de miel et d’épices, surtout de la cannelle et du gingembre. Et hop j’en achète une que je dégusterai avec Benoit, s’il n’a pu m’accompagner, il le fera au moins avec ses papilles gustatives. Un peu plus loin je m’arrête devant une tente où des Danois vendent de l’hydromel maison, j’en achète une bouteille. Y a aussi des marchands polonais qui vendent de l’équipement d’armure ou des vêtements historiques. Je constate que ce sont surtout des groupes de reconstitution historique qui tiennent les kiosques et habituellement c’est une marchandise pour ceux qui font cette activité. Les Américains, qui constituent un des groupes les plus nombreux,  ont aussi un kiosque où ils vendent des boucles de ceinture.

Je constate que les Européens sont avantagés puisqu’ils peuvent venir en voiture, donc ça leur coûte pas mal moins cher de transport et ça leur permet aussi d’apporter du matériel de camping et d’amener du matériel à vendre et ainsi financer leur voyage, alors que ceux qui arrivent en avion surtout d’Amérique du nord, de Nouvelle Zélande, d’Australie, du Japon sont désavantagés.

Je vais faire un tour aux toilettes. Jusqu’à maintenant j’avais connu toute sorte de toilettes extérieures différentes avec parfois l’odeur d’égoût qui vient avec, à Bicolline nous avions des bécosses en bois où on versait tous les matins de la chaux dans les fosses d’aisance, quand j’ai cessé d’y aller ils étaient passé aux toilettes chimiques, ce que je vois aussi dans la plupart des festivals ou événements à caractère médiéval. Cette fois je suis agréablement surprise, les toilettes toutes en bois sont super bien entretenues, et chacune d’elle a un gros sac de rips de bois à côté du siège avec une petite pelle. Vous l’aurez compris, on en jette une pelletée dans le trou après avoir terminé ses besoins. Super efficace contre les odeurs, absorbant et écolo. Aussi il y a des urinoirs à l’extérieur qui font penser à ces stations dans les films western où on attache les chevaux. Si ça a une allure un peu comique ça a le crédit de limiter les risques d’éclaboussures d’urine de gars saouls ou encore endormis sur les rebords des sièges. Ça semble bien banal et peut-être même cocasse que je prenne la peine d’en parler, mais quand on fréquente souvent les événements comme celui-là où l’on doit être costumé, les toilettes temporaires peuvent être un endroit de répit ou notre pire ennemi pour celles qui ont des grandes robes et pour ceux qui ont des longues tuniques.

Un peu plus loin je constate qu’un bâtiment sanitaire avec quelques douches rudimentaires a été aménagé et je découvre qu’on n’a pas tous le même degré de pudeur et que certains ont pris la dimension médiévale au pied de la lettre. C’est vrai que pendant une bonne partie du Moyen âge, la pudeur, du moins physique, y en avait pas beaucoup.

Le soleil a commencé à descendre, je me rends tranquillement à la rencontre de Lili et de son caméraman. Ils sont très enthousiastes et ils ont déjà filmé beaucoup depuis leur arrivée. Nous décidons de commencer à filmer tout de suite, tout en marchant dans le campement pour montrer le décor tout en se dirigeant vers l’intérieur des murs de la ville. Lili veut aussi me filmer marchant devant pour être ainsi en mesure de montrer la réaction de surprise des gens. Nous escaladons l’un des murs de la forteresse et décidons que c’est là que nous ferons l’entrevue. À cause du soleil éblouissant, le caméraman doit mettre un panneau au-dessus de ma tête, le résultat est que les curieux m’accordent peut-être plus d’attention qu’ils ne le devraient et prennent des photos de moi qui se fait filmer. Nous rions en les imaginant de retour à la maison cherchant à savoir qui était cette personnalité connue costumée ainsi.

L’entrevue s’est tout de même bien déroulée malgré mes hésitations devant la caméra, je ne savais pas trop dans quelle direction aller, les mots me manquaient et j’avais l’impression de cafouiller sans arrêt. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer la communauté bicollinienne qui est aussi en grande partie celle qui se retrouve dans l’Ost du Québec, juger chaque mot de ce que j’allais dire, même si au fond, ces années à observer et à analyser me permettent de porter un regard assez juste sur le phénomène.

Après notre entretien, nous retournons au campement et nous nous arrêtons, l’instant d’un soupir, en haut des remparts pour profiter du magnifique coucher de soleil de la Méditerranée. Nous retrouvons le reste du groupe qui se prépare à aller souper, et nous informe qu’il a été entendu avec d’autres groupes que nous irions souper avec nos costumes en ville. Parfait!

Si le port du costume déguise l’individu, il transforme aussi l’attitude. Ce moment me permet d’observer ce phénomène d’un angle différent cette fois. Normalement, quand je le fais c’est toujours dans un cadre médiéval de GN ou de festival ou de salon ou à la limite à l’halloween, dans un moment où le costume est «approprié» voire sollicité. Mais aujourd’hui, même si la plupart des Aigues-mortais savent qu’il y a un tournoi à l’extérieur des murs, ils sont stupéfaits de nous voir débarquer en plusieurs dizaines d’individus, tous costumés pour venir s’installer sur les terrasses et manger un morceau. Plusieurs personnes nous accostent, posent des questions, veulent prendre des photos avec ou sans eux, et nous affichons une assurance que nous n’aurions pas tous si nous étions habillés en civil. Je suis convaincue que c’est pour cette raison qu’on aime tant se costumer, pour la liberté que cela procure.

Notre souper pris, nous retournons de l’autre côté des murs, nous avons été invités sur le campement des Italiens pour un deuxième souper! En arrivant sur les lieux, l’atmosphère est à la fête et il est bien évident que l’invitation ne se limitait pas qu’au groupe de Québécois. Des grandes tables étaient dressées pour recevoir une bonne soixantaine d’individus et un très très gros chaudron de fonte qui n’aurait rien à envier à celui de Panoramix, est maintenu à quelques pieds au-dessus d’un feu  par un ingénieux système de barre d’acier et de chaînes. Je regarde partout autour et je réalise que c’est le campement de l’équipe italienne, mais aussi des marchands italiens, et qu’ils forment une entité en soi. C’est probablement pareil pour les Polonais, les Autrichiens, les Américains, etc. Bien sûr, que je suis bête de ne pas avoir vu ça avant! Les Italiens savent recevoir et ils aiment ça! En un rien de temps, je me retrouve un verre de rouge à la main, on m’offre des charcuteries et des pâtes au parmesan, c’est donc cela qui cuisait dans ce gros chaudron. Tout est absolument délicieux, je n’ai jamais mangé des aussi bons spaghettis avant et après ce soir-là. Je les regarde faire et ils sont apparemment habitués de recevoir de la visite ici, personne n’est laissé en reste, tout le monde mange et bois, ça parle et gesticule fort, ça rit et ça se raconte leurs derniers exploits. Moi qui ait commencé à apprendre un peu le Russe, je me retrouve à essayer d’échanger quelques mots avec une jeune femme Russe qui parle autant l’anglais que moi, ce qui veut dire très peu en parole, mais beaucoup en mimique. Elle est visiblement enchantée de voir que je peux lui réciter dans sa langue, les mois de l’année et les chiffres de un à dix et en bonus quelques paroles de base. Je lui demande de corriger s’il y a lieu, mais déjà qu’elles reconnaissent les mots que je lui dis, c’est encourageant. De son côté elle devine que ma langue est le français et me dit qu’elle en connait à peu près autant que ce que moi je connais du russe. Le plus surprenant, c’est que dans tout notre cafouillage, elle réussit à me demander à quoi sert notre apostrophe et que je réussisse à lui faire comprendre que c’est quand on désigne un mot qui commence avec une voyelle. Décidément, allez comprendre comment on a réussi ce tour de force. Au bout d’un moment je me retrouve à discuter, en anglais, avec un Néo-Zélandais, nouveau dans ce sport et nouveau, comme moi, dans ce tournoi mondial. Il me raconte son périple, il arrive de loin, et comme il doit reculer sa montre de 11 heures en arrivant en France, mais que le vol lui a pris environ 12 heures, lorsqu’il est arrivé, tout en lui indiquait 24 heures plus tard. Pour le désorienter encore plus, c’était la première fois qu’il sortait de son pays et qu’il prenait l’avion, le pôvre! Toutefois, il était émerveillé quoique un peu sonné. Nous avons discuté aussi alcool, d’une liqueur qu’il fabriquait chez-lui et moi je lui promis que l’an prochain je lui ferais goûter celle que mon homme apporterait au tournoi l’an prochain, parce que NOUS reviendrons tous les deux.

La discussion s’achève et comme je me retourne, y a une bourrasque qui fait lever un gros paquet de tisons du feu près duquel je me tenais, et en voulant les éviter, je fonce sans la voir dans la barre qui dépasse du trépied qui tient le chaudron, bang! Je la reçois juste au-dessus de mon œil droit, et je vois toute une flopée d’étoiles, sous ce magnifique ciel étoilé. Ouf! Un pouce plus bas et j’aurais peut-être eu à visiter l’hôpital le plus proche. J’essaie de retrouver mes esprits la main sur mon front que j’ausculte délicatement et je me rends compte qu’autour de moi, personne n’a rien vu, j’aime autant ça, ma dignité demeure intacte. Et ce n’est guère étonnant puisque le degré d’attention est légèrement à la baisse, comme le vin dans les bouteilles qui s’entassent un peu partout. Quand je croise Andrew qui semble encore intact, je lui demande s’il veut bien venir me reconduire au chalet, pas question pour moi de dormir dans la tente au froid et sans avoir désinfecté ma plaie.

Après une heure de niaisages, à tenter de trouver le reste de la gang, à savoir, si y en a qui reviennent avec nous et de mémérages au passage avec d’autres combattants, etc. Je finis par rentrer, me doucher, me soigner et me coucher. Le lendemain, j’ai des échos de la fin de soirée et c’est loin d’être très reluisant, mais bon, je m’en fout un peu, je sais que je suis déjà un peu ostracisée parce que je fais ma p’tite affaire et que prendre un coup ne fait vraiment pas partie de mes priorités quand je suis en voyage, ça ne l’est pas non plus dans la vie, mais j’ai pu observer à quel point, à Bicolline ça vire! C’est la même chose pour beaucoup de gens aussi lorsqu’ils sont en voyage, particulièrement dans les «tout-inclus». Alors faut voir des ‘’médiévaleux’’ en voyage! Ce n’est pas une généralisation, mais une espèce de philosophie de party et obligatoirement de beuverie qui domine par rapport à l’esprit sportif qui est absent jusqu’à maintenant.





2 commentaires:

  1. Merci Rebel tu m'as rappelé de bon et moin bon souvenir de ce voyage :-)
    Gros bisou
    Bob

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