J’avais du sommeil à rattraper ça
a ben l’air et maintenant je me sens beaucoup mieux. Ma fenêtre est ouverte et
je peux sentir malgré le soleil du matin qui brille, l’air vif et piquant du
restant de la nuit. Je vois que plusieurs dizaines de personnes attendent déjà
à l’entrée derrière les barricades gardées par des employés vêtus de costume
médiéval, ça veut dire qu’on ne pourra pas trop tarder à sortir de notre
chambre. Je réveille 14 fois Janik pour lui rappeler qu’il y aura bientôt des
visiteurs et qu’on doit se lever, il finit par obtempérer. Je ramasse mon stock
comme hier, mais cette fois j’ai bien l’intention d’aller prendre une douche à
l’hôtel et je descends dans le petit café dans le hall du château. Je me
commande un café, j’ai le choix entre un espresso ou un espresso avec lait, je
choisis la seconde option et c’est à ce moment-là que je bu le meilleur café de
ma vie! J’en commande un deuxième aussitôt, car ils ont ouvert les portes et je
sens que le serveur sera vite débordé, je ne prends donc pas de chance.
Pendant que je finis mon premier
café et que j’entame le second, Janik descend et découragé de voir qu’il devra
faire la file pour un café, décide de s’en aller directement sur le terrain et
de prendre son café dans la tente de Saladin, en plus il ne le paiera même pas.
Moi je continue de siroter cet élixir divinement bon et ressens la vie qui
recommence à habiter mon corps. J’envoie un coucou à mon amoureux mais comme il
est au beau milieu de la nuit et qu’il a des examens importants à faire
aujourd’hui, il n’est pas connecté et doit être en train de dormir. Je prends à
mon tour le chemin des campements et arrivée à la tente de Saladin, Janik vient
me voir les yeux brillants : « Mom, ce matin ils avaient hissé le drapeau
du Canada aux côtés du fleurdelisé et des drapeaux des autres équipes, je suis
allé voir Andrew et lui ai dit.» Et voyant mon air de profonde indignation, il
ajoute : « T’inquiète, il n’y est plus, Andrew est allé voir
l’organisation et leur a rappelé qu’il n’y a pas d’équipe canadienne dans le
tournoi et leur a dit que s’ils ne le retiraient pas, le drapeau imposteur
allait disparaître dans la nuit.» Je souris, je le remercie, je suis fière de
mon fils. Lui aussi est fier de son identité québécoise.
Après avoir discuté un peu avec
des nouveaux amis français Xavier et Silvia, et par bonheur retrouvé mon ami
français Julien, je pars en expédition, d’abord m’acheter un chapeau de paille,
ensuite retrouver l’Ost pour remercier Andrew et pour leur demander leur clé,
aller au petit magasin général, puis aller prendre une douche au village. À mon
retour je ferai un tour des kiosques alignés le long du chemin, en majorité
espagnols. Ça va me prendre tout
l’avant-midi et même plus, mais quand y faut, y faut!
L’après-midi était largement
entamé quand je reviens au campement des Québécois, j’avais traversé le village
désert de ses habitants, partis faire la siesta ou assistant aux combats plus
haut. Je me sentais enfin fraîche comme une rose et portant du maquillage ‘’espagnol’’
parce que comme je l’avais observé depuis quelques jours, les Espagnols du
moins à Belmonte semblent privilégier les produits d’ici. On ne trouve pas
beaucoup de grosses marques dans les comptoirs d’épicerie et ni dans les
produits hygiéniques et le maquillage, si tout le monde encourageait leur économie
locale, tout irait tellement mieux partout dans le monde.
J’ai profité de ma balade pour
prendre des photos de maisons de pierres et de moulins aux allures de cartes
postales, on dirait que Don Quichote s’apprête à apparaître entre le muret et
le moulin. Ça contraste tout de même avec l’hôtel d’où j’arrive de me doucher,
qui est très moderne et tout maculé. N’empêche que ça a fait du bien!
Quand j’arrive, j’erre un peu
dans le coin des kiosques où on retrouve plusieurs petits marchands et même
certains improvisés pour l’événement, qui vendent des bières artisanales ou des
pâtisseries probablement faites dans la cuisine de leur maison. N’empêche, les
petits gâteaux sont succulents, pas cher et les vendeuses sont généralement
fort sympathique. Y en a un qui vend des grosses pièces de viande salée ou des
saucissons. Y a aussi un fauconnier, y a toujours un fauconnier dans les foires
médiévales!
J’ai manqué les duels, et en
allant porter la clé, j’apprends qu’Étienne s’est qualifié à l’épée longue,
bravo! Les gars sont un peu tassés sur le campement et c’est normal, il y a quatre
tentes de combattants sur un espace de 50 par 50 pieds et au milieu, une table
à pique-nique que se partagent une bonne vingtaine de personnes, c’est pas bien
long que le stock déborde un peu partout, la tente des Québécois, heureusement
ne contient que leurs armures et c’est plein au ras-bord. Ils ne dorment pas
sur le terrain contrairement aux Autrichiens et Japonais, mais c’est tout de
même ici qu’ils se préparent et qu’ils reviennent enlever leur armure, laissant
où ils peuvent, sécher leurs pièces de gambison au soleil. Les bancs sont à
pleine capacité, de combattants qui cassent la croute ou qui réparent des
pièces d’armure, certains sont étendus dans le gazon et imitent les Espagnols
et font la sieste.
Je vais faire un tour sous la
tente de Saladin, à l’ombre pour boire une bière fraîche. La musique n’est
guère mieux que l’an dernier, si parfois on nous met quelques pièces grandioses
tirées de films guerriers ou de conquête comme la musique «conquest of
paradise» du film 1492 du compositeur Vangelis, nous avons droit la plupart du
temps à de la musique rock ou moderne qui détonne avec le reste. Silvia me
salue au passage et bifurque finalement pour venir me rejoindre. Julien se
joint à nous aussi et on discute de politique et du président Hollande que
Julien qualifie de couille molle ou quelque chose qui ressemble à ça. Janik et
Kim, l’autre serveur viennent nous rejoindre, c’est plutôt calme compte tenu de
l’achalandage constant depuis l’ouverture des portes ce matin, mais j’ai
l’impression que ça va vite se remplir quand les combats se termineront vers
17:00 heures. Ça sent bon, le cuisinier, un ancien restaurateur allemand
cuisine des plats de couscous et de poulet dans un racoin entre deux rideaux
dans le fond de la tente, je le trouve pas mal ingénieux. Je me laisse gagner
par les effluves et décide de manger maintenant mon premier véritable repas de
la journée.
À la tombée du jour, les
marchands ferment leurs étals, les campements s’animent dans la préparation de
repas, certains repartent au village pour trouver un restaurant ou tout
simplement leur hôtel et les quelques endroits disponibles comme la grande
tente de Saladin sont envahis pour nourrir les bouches affamées. Le temps se
rafraîchie drastiquement à mesure que la nuit s’installe et si parfois quelques
personnes font mine de festoyer, l’ambiance générale calme a tôt fait
d’étouffer toute prétention aux débordements. Peut-être que ça brasse un peu
plus dans le village, je l’ignore, mais pour ce premier soir de tournoi est
tranquille, et je regagne tranquillement le chemin de ma chambre. Les escaliers
ne sont pas bien éclairés et ce qui devait arriver arriva, évidemment, l’an
dernier je m’étais péter le front, là je bêche magistralement. Mais une fois de
plus, je garde ma dignité intacte, je suis seule, personne pour applaudir mon
exploit. Me suis fait mal par exemple, je ne crois pas que c’est très sévère,
je suis encore capable de marcher, mais tout de même…
Dans mon lit je réussis à parler
un peu avec Ben via facebook, et lui raconte ma journée et ma débarque. Moi
dans des escaliers taillées tout croche dans la terre derrière un château en
Espagne, lui à écouter le hockey à Winnipeg avec la gang de collègues, il a
beau ne pas suivre du tout le hockey, un moment donné, s’il veut casser la
solitude aussi bien rejoindre les autres dans l’activité de la soirée.
D’ailleurs il neige là-bas! Il a vu aussi avec le streaming qu’Étienne s’est
qualifié et est soulagé de voir que tout semble se passer beaucoup mieux pour
moi cette année, et qu’avec Janik à mes côtés je suis moins seule.
Le lendemain, on recommence notre
p’tite routine et descendant les escaliers du château, je réalise qu’il ne
subsiste pas trop de trace de ma mésaventure de la veille, tant mieux. Il
semble y avoir deux fois plus de visiteurs aujourd’hui et je me dis que ça ne
serait peut-être pas une mauvaise idée de venir jeter un coup d’œil ou deux à
nos bagages au courant de la journée. Ils ne sont pas bien cachés, mais il est
hors de question de descendre ma super méga grosse valise dans les escaliers de
l’enfer pour la mettre dans la tente avec les armures de l’Ost. Je demanderai
aussi à Janik d’y venir au moins une fois pour épargner quand même un peu mon pied
et éviter de faire trop d’aller et retours.
Mais finalement un peu plus tard
en début d’après-midi, lorsque je décide d’aller faire un petit tour de
surveillance, y a tellement de monde que je décide de rester dans le coin et
faire la navette entre la pièce qui servait de musée le jour et de chambre la
nuit et le café dans le hall du château, elle aussi pleine de monde. Je finis
par me trouver un coin et m’installe avec mon portable. J’ai de la chance
j’attrape Benoit au lever du lit, il est d’ailleurs stressé, il a un gros
examen super important, encore. Lui et ses collègues vivent énormément de
stress, ils doivent être au-dessus de 90% à toutes leurs évaluation, qu’ils ont
quasiment à tous les jours, sinon ils sont retournés aussitôt chez eux. On s’ennuie
l’un de l’autre comme c’est pas permis, nous n’avons jamais été aussi longtemps
séparés, ça fait un bon trois semaines qu’il est parti à Winnipeg et quand je
reviendrai nous aurons encore une semaine à attendre avec impatience, ses
quatre jours de congé. Et il repartira un autre quatre semaines pour revenir
ensuite pour de bon, mon dieu qu’on trouve ça long, une chance qu’on a
Internet.
Ce soir-là j’ai vraiment les
blues et je ne suis pas d’humeur à me joindre aux autres, je ne serais pas
d’une agréable compagnie, je fouille dans mon sac et trouve un sac de noix
mélangées acheté plus tôt au kiosque de Jan Olivier. Je mangerai plus demain
matin.
Ce matin, je suis plus d’humeur à
voir du monde, nous ramassons notre stock et descendons à la tente directement,
y a trop de monde dans le hall qui viennent d’entrer et qui s’agglutinent déjà
au comptoir, on prendra notre café bien assis sur des coussins d’Orient
profitant de la fraîcheur du matin. J’ai amené encore mes articles de toilette
pour pouvoir retourner prendre une douche avant que les combats de cinq contre
cinq commencent. Cette année nous avons autant d’équipes que l’an dernier avec
Battle of the nations, une bonne moitié est enregistrée comme membre de l’IMCF
et l’autre est en voie de le devenir, évidemment la Russie n’y est pas.
Janik est vraiment devenu le
tavernier de l’événement, tout le monde le connaît et le salue, c’est qu’il a
beaucoup d’entregent et comme il parle pas mal bien l’anglais en plus, il
placote beaucoup avec sa clientèle. Mais à cette heure matinale, il ne sert pas
vraiment de bière, il a donc un peu de temps libre il vient avec moi voir nos
gars se préparer tranquillement, ils combattront dans environ deux heures, ça
me laisse du temps pour aller prendre une douche. Après avoir pris la clé de
Raphaël, je me dépêche, mais j’en profite tout de même pour ramasser au
passage, des petits gâteaux question d’avaler un morceau.
Quand je reviens porter la clé
près de deux heures plus tard, Janik est en train d’aider les gars à mettre une
partie de leur armure, je m’exécute moi aussi. Andrew me dit que pour la
présentation des équipes, c’est Janik qui portera le drapeau, normalement porté
par un des combattants. Compte tenu de son intervention pour faire enlever le
drapeau canadien, c’est très porteur de sens et lui en est bien fier…moi aussi.
Je vais les suivre derrière, puis quand ils entreront dans la lice, j’irai
m’installer quelque part autour pour tenter de prendre des bonnes photos, du
cortège et des combats.
Un des organisateurs fait le tour
des campements pour avertir les combattants de se tenir prêt à partir, puis au
signal on marche dans le chemin avec les équipes voisines. La foule est très
enthousiaste, beaucoup plus qu’elle ne l’avait été à Aigues-Mortes, y a du
monde grimpé partout le long de la muraille à une vingtaine de mètre du sol.
Ils occupent tout l’espace disponible pour ne rien manquer des événements, scandent
des encouragements, levant haut leurs drapeaux, c’est grisant, et moi je ne me
bats même pas, j’imagine comment nos gars ressentent toutes ces démonstrations.
Arrivés à la hauteur de la rampe de la lice, les gars s’arrêtent et attendent
qu’on nomme l’équipe du Québec pour entrer à leur tour, tandis que moi je pars
à la recherche d’un bon spot. C’est difficile tellement y a du monde partout,
et surtout dans les bons spots, mais mon costume est un laisser passer, et je
réussis à me glisser entre quelques spectateurs souriants.
L’Ost entre et comme les autres
équipes, fait le tour de la lice avant de s’immobiliser en rang avec les
autres, Janik devant avec l’immense fleurdelisé, mon nouvel ami Xavier
immortalisera superbement ce moment en une magnifique photo. Quand les équipes ont été présentées, elles
ressortent et celles qui doivent se battre bientôt viennent s’installer entre
la lice et le bord de la muraille qui procure un peu d’ombre, les gars sont
partis chercher le reste de leur équipement et viennent s’installer pour
attendre leur tour.
Cet après-midi-là, ils ont vécu
des émotions en dent de scie contre deux équipes très fortes, soit le
Danemark et la Pologne, ils affronteront le Royaume-Unis le lendemain. Leur manque de temps à
s’être entraîné les uns avec les autres jusqu’à maintenant, les handicape
vis-à-vis des grosses équipes, qui ont plusieurs combattants de rechange
habituées de travailler ensemble. Néanmoins, l’équipe s’est améliorée depuis
l’an dernier, et elle s’en est bien sortie. Après les combats, il apparaît que
cette année c’est l’année des Américains et des Polonais.
En soirée, je me promène avec
Silvia entre la grosse tente au bar à bière si confortable et le campement
français, l’atmosphère est un peu plus à la fête que les deux premiers soirs,
mais il fait toujours aussi froid à mesure que la nuit s’installe. Je décide
d’aller me chercher un vêtement plus chaud dans ma chambre, et quand j’arrive
aux grilles, elles sont fermées et barrées, c’est curieux c’est la première
fois cette semaine. Je hèle un employé qui attend là avec son walkie- talkie et
tente de lui expliquer que je loge en haut, rien à faire, il ne parle
qu’espagnol, mais quand il voit ma panique il appelle Cristian qui finit par
arriver au bout d’une dizaine de minutes. Je lui rappelle que je dors là-haut,
il me répond que non je ne dormirai pas là ce soir et que c’était juste pour le
premier soir, ma panique s’amplifie. Je lui dis qu’il s’était arrangé avec
Benoit, se rappelle-t-il? Oui mais il s’entête à ne pas me laisser rentrer et
est assez expéditif même quand je lui demande au moins si je peux aller
chercher mes bagages. Rien à faire! Je descends essayer de trouver Andrew, il
est bilingue et c’est lui le capitaine de l’équipe cette année, et puis, nous
l’avons pris sur nos billets, il peut bien m’aider. Je finis par le trouver
ainsi que Janik et je leur déboule toute l’histoire, Andrew est furieux,
pourtant ça avait été entendu que nous logions moi et Janik toute la semaine
dans la tour du château. Ils remontent avec moi, en fait, Andrew avec son 6, 5
pieds gravit rapidement les escaliers et je cours derrière lui et l’on rappelle
Cristian qui arrive le visage fermé, oh ça sera pas facile! Andrew s’entretient
avec lui, il ne veut rien savoir, mais
il consent à nous laisser aller chercher nos affaires. Bon ok! Je demande à
Andrew de rester avec moi au cas où nous rencontrions d’autres oppositions sur notre
chemin jusqu’à notre chambre mais aussi parce que je sais que je serai
incapable de descendre ma super grosse valise, dans ces foutus escaliers dans
le noir, lieu infâme où j’ai bêché deux jours avant. Et nous redescendons en
maugréant, car mon deuxième problème se présente bien assez tôt, où
dormirons-nous maintenant? Il n’y a pas assez de place dans la tente d’armure
et puis j’ai si froid, je capote!
Tout de suite Jan Olivier m’offre
le gîte dans leur immense tente, où les employés dorment. La nuit, ils ferment
tous les panneaux et nous sortons les lits de camps, Janik s’obstine à aller
dormir dans la tente d’armure, je pense qu’il veut de l’intimité. Durant la
nuit, même dans la grosse tente fermée dans mon sleeping bag, je dois mettre
des gros bas chauds et couvrir ma tête pour arriver à dormir. Je comprends
maintenant pourquoi dans le passé les gens portaient des bonnets au lit, dans
le temps où y avait pas d’électricité pour chauffer toute la nuit. Couvrir au moins
le dessus de la tête permet de garder sa chaleur.
À l’aube, nous ne tardons pas à
nous lever, car, ils servent le petit déjeuner, et y en a qui viennent tôt pour
se restaurer. J’avale un café et vais voir comment Janik s’en est sorti, je
suis fascinée de voir que malgré le froid et les panneaux de la tente, mal
plantés dans le sol, flottant au vent, il dort comme un loir. Le matelas coincé
au milieu d’une tonne d’acier, de sac de hockey et de gambisons humides, il
ronfle à moitié couvert par son sac de couchage. Ça me dépasse complètement! Jamais
vu quelqu’un dormir aussi dur, je peux bien avoir eu toujours de la misère à le
sortir du lit pour aller à l’école. Je le laisse dormir, les gars le
réveilleront quand ils arriveront de leur hôtel, s’il ne s’est pas réveillé
avant ça.




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