Mercredi, le lendemain, nous nous
rendons sur le lieu du tournoi afin de nous enregistrer, pour recevoir notre
bracelet qui nous permettra d’entrer et sortir du terrain sans payer. Les gars
ont loué un p’tit camion pour pouvoir transporter les armures et nous. Ce n’est
pas très loin, mais pour s’y rendre nous devons passer sur une petite
autoroute, trop étroite pour circuler à pied.
C’est une journée venteuse, et le soleil se montre rarement le bout du
nez contrairement à ce matin lorsque je suis allée bavarder un peu via Internet
avec mon chum, et je regrette de n’avoir pas apporté mon chandail chaud laissé
au chalet. Des tentes médiévales
commencent à se dresser, des marchands déballent leurs bagages et commencent
déjà à faire des bonnes affaires, surtout ceux qui vendent de l’équipement
d’armes et d’armure. Pour eux, ces tournois sont une belle occasion de
rencontrer face à face leur clientèle qui achète normalement surtout en ligne,
puisque la plupart n’ont pas de boutiques avec pignon sur rue. Le terrain qui accueille l'événement est juste à quelques mètres des murs de la ville d'Aigues-Mortes. Le nom provient de l'occitant Aigas Mòrtas «eaux mortes», c'est-à-dire «eaux stagnantes» parce que le lieu est parsemé de marais et d'étangs sans eaux vives. Pourtant c'est un haut lieu de l'Antiquité où on retrouve les premiers marais salés, une denrée qui y est exploitée dès le néolithique et s'est poursuivie durant la période hellénistique, vous savez les sels de la Camargue? C'est ici. Les remparts actuels sont des constructions apportées sous le règne de Saint Louis qui avait fait construire un port pour ainsi avoir un accès direct sur la Méditerranée tout près. C'est à partir de ce port qu'il partira en Croisades, et c'est dans ce site fortifié que Philippe le Bel incarcéra les Templiers au début du 14e siècle.
Au coucher du soleil, nous
décidons de partir tous ensemble pour aller manger un morceau sur la Grande
place à l’intérieur des murs de la ville. Au centre de la place, les
restaurateurs aigues-mortais ont aménagé une espèce d’immense terrasse
extérieure et où seul un œil averti de serveur peut reconnaître la clientèle de
son restaurant. Je discute et essaie de faire connaissance avec la gang, je ne
les connais pas tous, la plupart me sont sympathiques. Je constate que la
majorité fréquente chaque année Bicolline.
Je fais aussi connaissance avec Lili, la documentaliste et son
assistant, tous les deux super emballés de suivre le groupe, depuis quelques
mois déjà ils se promènent à travers le Québec pour faire des reportages à
propos des passionnés québécois de la culture médiévale et comment ils
l’intègrent dans leur vie. Il va sans dire que nous échangeons beaucoup, Lili
est extrêmement curieuse et pose des dizaines de questions, si nous sommes des
passionnés du Moyen âge, elle est, même sans son micro et sans la caméra qui
roule, une journaliste passionnée, l’esprit ouvert, toujours à l'affut d’une
nouvelle information. Et sachant que j’en ai fait mon sujet de mémoire, elle me
pose aussi des questions à propos de Bicolline qui est inscrit dans son carnet
de reportage.
Nous ne traînons pas trop tard
car le tournoi commence demain, et certains ont encore des pièces à ajuster,
voire à réparer à la dernière minute. José qui travaillait un peu plus tôt sur
ses mitons et sur son gambison de tête, n’en finit plus de finir et d’ailleurs,
quelques jours avant de partir, Serge avait contacté Benoit qui est le coach de
José et d’Andrew, complètement découragé par l’acharnement de José à sécuriser
son stock et son gambison de tête : « Fais quelque chose! Il a littéralement
une planche d’érable dans le front!». Moi et Benoit l’avons ri longtemps!
Mais là ce soir, j’ai juste envie
d’aller me coucher, dégoûtée par l’attitude d’un gars, qui a fini par mettre la
pagaille à propos d’un malentendu entre moi et lui. Au retour, de ma chambre
j’entends toute sorte de propos misogynes qui sont dits dans la cour extérieure
me concernant et les femmes en général. J’ai l’impression de ne pas être à ma
place soudainement, comme si je m’étais invitée dans un séjour de chasse et
pêche où les gars veulent rester entre gars, roter, péter, brosser sans
présence féminine. Bénédicte, elle a un autre statut, elle est avec son chum,
et comme elle a commencé un peu à s’entraîner elle fait partie de la gang d’une
certaine façon, mais moi…? Je me sens seule, en pensant à ces quatre jours qui
s’en viennent, j’ai l’impression que je vais me faire ostraciser. Je m’endors
sur ces charmantes réflexions et le lendemain je me lève avant tout le monde
pour aller chercher un peu de réconfort auprès de mon amoureux via Internet. Je
commence à lui raconter mes mésaventures, et soudain sans crier gare je fonds
en larme sans retenue, sans pouvoir m’arrêter. Je suis un peu surprise par ma
sensibilité, mais j’y peux rien, j’essaie de m’expliquer l’ampleur de ma propre
réaction. Benoit ne tient plus en place, il est furieux de l’attitude des gars,
il n’a qu’une envie, prendre l’avion (pour lui c’est tout de même envisageable
de partir sur un coup de tête, vu le prix de ses billets) et venir donner
quelques taloches. Là j’ai José qui passe me voir, il se doutait bien que je
serais ici, et désarmé de me voir en larmes, il me rassure qu’il n’est pas
d’accord avec les propos qui se disent dans mon dos (bon dans ce cas-ci, y
avait juste une fenêtre…ouverte qui me séparait des propos). Je vois bien que
ça l’affecte de me voir ainsi, et me dit d’aviser Benoit que je ne suis pas
seule, que lui est là pour moi. Sauf que ça finit de me convaincre qu’il y a mutinerie.
Tout d’abord, on est conscient
tous les deux que c’est tout de même important que je reste sur place, et que
de toute façon, il devrait être en mesure de venir me rejoindre au moins à
Paris lundi soir et que j’irais le rejoindre le mardi, ainsi nous passerions
quelques jours en amoureux avant de retourner à Montréal. Mais Benoit me
rappelle que si les choses ne s’arrangent pas, je n’ai qu’à revenir, car, étant
son épouse, je bénéficie des mêmes avantages que lui sur ses billets d’avion.
Donc en deux clics je reviens…on se donne rendez-vous pour en fin de journée,
la mienne.
Je me retourne et y a Bob qui voit
bien que j’ai les yeux en chou-fleur et comme José, me dit qu’il n’est pas
d’accord avec la tournure des choses, puis Bénédicte qui vient nous rejoindre
et les larmes aux yeux sort subitement dehors pour aller pleurer. En discutant
avec elle j’apprends que son père est présentement sur la table d’opération et
que même si c’était prévu, elle a pris nerveusement l’avion (elle part aussi
seule à Barcelone après le tournoi, pour une semaine supplémentaire) les
événements ont comme fait sauter le bouchon. Le malentendu nous concernait
toutes les deux, et bien qu’elle soit moins seule que moi, soutenue par son
amoureux, c’est aussi une femme comme moi, et les propos tenus hier soir l’ont
aussi blessé.
Bon on finit par se ressaisir et
revenir au chalet où les gars sont attablés dehors, Serge visiblement très mal
à l’aise devant mon visage ravagé de larmes, les autres ne sachant pas trop de
quel côté se pencher, celui avec qui j’ai eu le malentendu est absent. Je
m’assois et si certains semblent vouloir me faire mon procès, Serge veut
absolument comprendre, je donne donc ma version que personne autour de la table
ne connaissait et qui changeait bien des choses. Bref tout revient au calme
relatif, je vais survivre et si mon amour propre en a pris pour son rhume (étaler
ma vulnérabilité ainsi ouf!) je ne vais certainement pas laisser polluer mon
voyage par quelques individus.
Arrivés sur les lieux, je vais
jeter un coup d’œil à notre pavillon pour pouvoir le repérer facilement au
besoin, je m’informe sur l’heure des combats, puis je me lance à l’aventure.
Équipée de mon appareil photo, d’un calepin, d’un crayon, de quelques euros, de
ma crème solaire et d’une bouteille d’eau je me promène, j’erre ici et là parmi
les tentes de marchands. Le ciel méditerranéen est si beau, la lumière est
éblouissante si pure, j’ai beau la trouver magnifique, je cherche les coins
d’ombre car le soleil est sans pitié sur ma peau. Je me réfugie dans une tente
où des Italiennes tiennent un petit étalage de voiles comme en portaient les
femmes au Moyen âge. Elles veulent me montrer leurs marchandises, et m’invitent
à m’asseoir devant un grand miroir quand je tente de leur expliquer que
j’ignore comment porter ces tissus. Les deux femmes discutent avec animation
entre elles et une troisième arrive, elles parlent en italien, moi en français
et nous baragouinons un peu l’anglais, mais nous gesticulons beaucoup et nous
rions en cœur. Elles semblent vouloir me montrer les différentes façons chacune
leur tour, se tenant debout autour de ma tête, elles ont dû essayer cinq ou six
versions différentes de coiffures, mais je ne m’en souviens que d’une
précisément. Je leur ai acheté deux modèles de foulard en me promettant de me
pratiquer un peu, et je continuai mon chemin, souriant pour moi-même en
repensant à cette rencontre.
Sur mon chemin, je croise
beaucoup d’organisatrices ukrainiennes ou russes avec leur walkie-talkie, en
jeans et en t-shirt, elles détonnent tellement dans ce beau paysage où tout le
monde est costumé, les campements aussi doivent être «historique», j’ai même su
que des amendes étaient données à ceux qui ne respecterait pas cette
règle. Évidemment je comprends que c’est
pour décupler l’immersion historique, mais alors n’est-ce donc pas un peu
ridicule que cette règle ne s’applique pas aux donneuses de ticket qui
devraient en principe donner l’exemple?
Je retourne à notre pavillon,
question d’aider au besoin nos combattants qui se préparent pour la cérémonie
d’ouverture, et en arrivant sur les lieux, je fais connaissance avec les
Français dont le pavillon est tout près du nôtre. Je sympathise rapidement avec
certains d’entre eux, même si le capitaine lui demeure distant quand Serge me
présente à lui et lui révèle mes projets. C’est drôle, les réactions dans le
milieu sont constamment mitigées, soit on se montre enthousiaste et disponible,
soit on me regarde de haut avec suspicion. Je me lie rapidement d’amitié avec
Julien, un Auvergnat super gentil qui fait partie des enthousiastes et curieux
de mon projet.
J’aide un peu, où je peux, entre deux conversations soit avec Julien,
soit avec Lili et son assistant qui sont apparus comme par enchantement sur le
campement, on se donne rendez-vous pour une entrevue quelque part sur les
remparts magnifiques de la ville. On trouvera bien un coin tranquille. Puis on
vient nous avertir que la cérémonie va bientôt commencer et qu’on doit
s’avancer sur le chemin. Tout naturellement, le cousinage et la langue aidant,
on se dirige ensemble avec les Français, comme si ça allait de soi. Et en
arrivant tout près, je vais vers les estrades pour laisser entrer l’équipe dans
la lice sous le drapeau québécois.
J’ai un gros sac qui me sert de
sacoche et rapidement il devient le rangement pour les cellulaires, les
portefeuilles, les passeports et pendant les combats plus tard, les lunettes. Je
m’installe dans les estrades pour suivre la cérémonie. J’éprouve une
satisfaction certaine en voyant entrer l’équipe du Québec dans les rangs, aux
côtés de la vingtaine d’autres pays, d’égal à égal, sans la présence du Canada
pour lui voler le crédit…encore. Nous avons du support aussi dans les gradins
car les Français semblent bien aimer « les Canadiens…euh non désolés, les
Québécois!, reprennent-ils», et c’est drôle aussi de les entendre se corriger
entre eux parfois. Nous sommes apparemment nombreux à rectifier le tir sur
notre identité.
Après la cérémonie, je remets le
matériel et repars errer, en fait j’ai bien envie d’une bière fraîche et y a
justement un kiosque tenu par un Allemand qui vend sa propre bière dans ses
verres en poterie que tu paies en surplus, et si tu le ramènes on te rembourse.
Je décide de garder le mien, ainsi je l’ajouterai dans la collection de verres
de bière de Benoit. Je me déniche un coin d’ombre, rare en ce bel après-midi,
pour siroter ma bière fraîche, prendre des notes et observer les gens. Je
respire cet air salin et ferme les yeux, comme je le fais souvent quand je me
retrouve dans un lieu chargé d’histoire. J’aime laisser aller à rêver et
imaginer des événements ayant lieu exactement où je me trouve. Bien sûr avec le
fracas des épées pendant les combats qui ont commencé et des cris de la foule
ça aide mais avec la grosse musique moderne crachée par le système de son et de
la voix éteinte sans émotion de l’annonceuse ballait tout le tableau. Étrange
choix de musique dans ce tableau que l’on veut aux couleurs du Moyen âge.
Je vais regarder les combats de
nos gars, mais je trouve difficile de les reconnaître puisqu’ils n’ont pas,
comme pour les équipes sportives un numéro sur leur chandail pour les
identifier. C’est souvent les armures qui nous aident et c’est pourquoi, après
avoir vu beaucoup le casque de José (pendant qu’il le réparait) que je reconnu tout
de suite le gars accoté sur la lice qui se faisait frapper violemment dessus
par deux combattants sans jamais tomber. Tout le monde était impressionné! En
réalité, José s’était retrouvé le bras coincé, celui qui tenait le bouclier
pour se protéger et ses deux adversaires ont fini par prendre le dessus, l’autre bras épuisé, hésitant entre l’envie de se laisser tomber et de
rester debout en entendant Serge et Andrew lui crier de tenir bon puisqu’il
était le seul de l’équipe encore debout. Au bout d’un moment, même s’il souhaitait
prouver à tous que c’était un bon combattant, il voulait bien capituler mais
ses jambières d’armures glissées sur ses genoux l’empêchaient de plier ses
jambes. J’imagine qu’il se voyait condamner à recevoir une volée éternellement,
en tout cas ça devait lui sembler les deux pires minutes de son existence. Il a
quand même réussi à tomber au final, et sous une tonne d’applaudissement, comme
quoi, la réalité sous l’armure et ce que le public perçoit c’est deux choses.
Mon estomac satisfait par mon
sandwich aux saucisses épicées, avalé sur le chemin pour retrouver le pavillon,
prendra des heures à digérer son repas douteux et trop cher. J’ai aperçu une
tente, de Polonais je crois, où était servi un repas de choucroute, j’essaierai
demain, mais pour l’heure il est prévu de rentrer tôt et certains veulent aller
se baigner dans la piscine du camping. Moi j’ai plus ou moins envie de me
joindre aux autres à ce moment-là, en fait je suis un peu mélangée dans mes
émotions et j’ai juste envie de parler avec Benoit mon port d’attache. Je crois
bien que c’est la première fois que je voyage seule et même si je suis
théoriquement avec l’équipe, je me sens seule. Par chance nous sommes en pays
francophone, je n’ai donc pas à me soucier de me faire comprendre facilement,
c’est toujours bien ça.
Le lendemain matin, je me promène
un peu sur le terrain de camping après avoir parlé une bonne heure avec Ben
encore un peu inquiet des derniers événements. Je le rassure, ma journée s’est
bien passée et on maintient le statut quo.
Bien qu’on appelle cela un
camping, c’est différent de chez-nous, il y a très peu de tentes ou de
roulottes, mais plutôt des petits chalets, parfois presque des maisons avec
tout le confort qui vient avec, les petites rues sont asphaltées, c’est du
camping très civilisé. Ce genre de commodité est vraiment une solution parfaite
pour nous, puisque nous ne pouvons pas apporter dans nos bagages, des tentes
médiévales, des lits et tout le matériel pour camper en plein air comme le font
une bonne partie des combattants au tournoi, sauf nous ou tout groupe qui doit
prendre l’avion comme les Japonais ou les Américains. Le camping est aussi
beaucoup plus abordable qu’une chambre d’hôtel tout en offrant le plus
important, un lit propre et sec et une douche, en fait, deux par chalet. Ce
soir-là, je décidai de me coucher tôt pendant que le reste du groupe partit
faire la fête, dans l’idée d’aller dans des clubs de nuit. J’avais du mal à
comprendre cette motivation alors qu’ils avaient des combats le lendemain, mais
bon, pas mon problème. J’avais insisté pour offrir la place à côté de moi dans
le lit double à Serge, après qu’il m’eut dit qu’il dormirait sur le sol.
Sérieusement chacun dans nos sacs de couchage, c’est pareil que de dormir tous
cordés en rang d’oignons dans une tente. Et je dormi si dur, épuisée de n’avoir
pratiquement pas dormi la nuit d’avant, que je ne l’entendis jamais se coucher
à côté de moi.
Réveillée à l’aurore, j’allai
sillonner les p’tites rues du terrain. L’aurore et le crépuscule sont mes
moments préférés de la journée, des moments suspendus entre deux temps. J’adore!
La faible lumière semble égale partout, quasi irréelle, ça me plonge chaque
fois dans un état de rêverie, et bien que je préfère encore plus le crépuscule,
la tranquillité de l’aurore apporte son lot de sérénité. J’écoute les oiseaux
s’éveiller, plusieurs cris d’espèces que je ne reconnais pas, des chats qui
rentrent tranquillement chez eux, et même si nous sommes dans le sud de la
France, les matins et les soirs sont frisquets. Christine nous avait prévenus.
Décidée à aller faire un coucou
virtuel outremer à Ben, j’en profite pour aller me nourrir chez le boulanger
qui tient un petit comptoir et qui vient tout juste de sortir du four,
croissants et autres boulangeries aussi délicieuses. Qui n’a pas mangé une fois
un croissant en France, n’en a jamais mangé!
Benoit a une bonne et une
mauvaise nouvelle, il a une entrevue importante lundi, mais ça veut aussi dire
que notre plan tombe à l’eau. On se dit qu’on peut toujours se reprendre un peu
plus tard, ça nous rend tout de même triste. On parle un peu des combats qui
ont eu lieu, car lui les a regardé en streaming à partir du Québec et les trois
qui ont été livrés par l’équipe du Québec ont été perdus. Il est un peu
découragé mais nous sommes juste à moitié étonnés vu le manque de sérieux en
général. J’en ai quelques échantillons depuis je suis arrivée. Je constate que la
moitié au moins sont venus comme ils vont dans un GN médiéval, en touriste et
pour faire la fête. Leur approche du béhourd n’est certainement pas dans une
dimension sportive. C’est désolant aussi de les entendre, satisfait de leur
performance alors qu’elle a été assez médiocre. Mais bon, j’espère que leur
orgueil les poussera à s’entraîner davantage de retour au Québec.
Benoit qui avait commencé à
entrainer certains des gars est tout de même satisfait de voir qu’Andrew a mis
en pratique une de ses techniques. Andrew est étonné d’en découvrir
l’efficacité et est fier de lui, ça fait oublier qu’il s’est blessé en vélo
quand la gang a eu la brillante idée de se louer des vélos et de partir
explorer les lieux, la veille des combats. Je raconte à Ben que la veille, ils
sont partis en groupe pour aller faire un tour dans les discothèques des
alentours et qu’on les a refusé à la porte parce qu’ils ont été confondus avec
des motards à cause de leurs vestes. Benoit est découragé, mais peu surpris, il
est surtout fâché de l’image que le Québec donne au sein de ce sport.
Je me demande bien comment je
vais diriger mes recherches pour mon étude.
Mais bon, aujourd’hui je dois faire mon entrevue avec Lili, j’ai aucune idée
comment faire, puisque je n’ai pas su quelles seraient les questions. Va-t-on
parler du Moyen âge? Du Béhourd? De Bicolline? Ça me stresse un peu, je ne veux
pas être prise au dépourvu. On verra bien, et comme on dit : «Je
traverserai le pont quand j’arriverai devant». Benoit me souhaite bonne chance
et je le préviens qu’il est possible que nous couchions sur le campement ce
soir, donc s’il n’a pas de mes nouvelles avant le lendemain soir, de ne pas
s’inquiéter. En mon for intérieur, je doute de coucher là-bas, nous sommes très
mal équipés pour y dormir, puisque nous n’avons que des bottes de foin fournies
à toutes les équipes, dans notre pavillon prêté par les Danois, très peu de
couverture encore moins de sacs de couchage et la température descend
rapidement la nuit. Mais vu les derniers événements, j’aime mieux éviter que
mon chum ne s’inquiète inutilement.
Plus tard en après-midi, nous
arrivons sur place et comme à mon habitude, je pars de mon côté me balader,
après que Lili m’ait donné rendez-vous en fin d’après-midi au campement des
Québécois. Je fais quelques achats dans certains kiosques, je m’arrête à un
petit comptoir tenu par un couple d’Italiens qui vendent entre autres des
pâtisseries et de l’hypocras dans de belles bouteilles de grès, c’est une
boisson qui nous vient du moyen âge, un vin sucré de miel et d’épices, surtout
de la cannelle et du gingembre. Et hop j’en achète une que je dégusterai avec
Benoit, s’il n’a pu m’accompagner, il le fera au moins avec ses papilles
gustatives. Un peu plus loin je m’arrête devant une tente où des Danois vendent
de l’hydromel maison, j’en achète une bouteille. Y a aussi des marchands
polonais qui vendent de l’équipement d’armure ou des vêtements historiques. Je
constate que ce sont surtout des groupes de reconstitution historique qui
tiennent les kiosques et habituellement c’est une marchandise pour ceux qui
font cette activité. Les Américains, qui constituent un des groupes les plus
nombreux, ont aussi un kiosque où ils
vendent des boucles de ceinture.
Je constate que les Européens
sont avantagés puisqu’ils peuvent venir en voiture, donc ça leur coûte pas mal
moins cher de transport et ça leur permet aussi d’apporter du matériel de
camping et d’amener du matériel à vendre et ainsi financer leur voyage, alors
que ceux qui arrivent en avion surtout d’Amérique du nord, de Nouvelle Zélande,
d’Australie, du Japon sont désavantagés.
Je vais faire un tour aux
toilettes. Jusqu’à maintenant j’avais connu toute sorte de toilettes
extérieures différentes avec parfois l’odeur d’égoût qui vient avec, à
Bicolline nous avions des bécosses en bois où on versait tous les matins de la
chaux dans les fosses d’aisance, quand j’ai cessé d’y aller ils étaient passé
aux toilettes chimiques, ce que je vois aussi dans la plupart des festivals ou
événements à caractère médiéval. Cette fois je suis agréablement surprise, les
toilettes toutes en bois sont super bien entretenues, et chacune d’elle a un
gros sac de rips de bois à côté du siège avec une petite pelle. Vous l’aurez
compris, on en jette une pelletée dans le trou après avoir terminé ses besoins.
Super efficace contre les odeurs, absorbant et écolo. Aussi il y a des urinoirs
à l’extérieur qui font penser à ces stations dans les films western où on
attache les chevaux. Si ça a une allure un peu comique ça a le crédit de
limiter les risques d’éclaboussures d’urine de gars saouls ou encore endormis
sur les rebords des sièges. Ça semble bien banal et peut-être même cocasse que
je prenne la peine d’en parler, mais quand on fréquente souvent les événements
comme celui-là où l’on doit être costumé, les toilettes temporaires peuvent
être un endroit de répit ou notre pire ennemi pour celles qui ont des grandes robes
et pour ceux qui ont des longues tuniques.
Un peu plus loin je constate
qu’un bâtiment sanitaire avec quelques douches rudimentaires a été aménagé et
je découvre qu’on n’a pas tous le même degré de pudeur et que certains ont pris
la dimension médiévale au pied de la lettre. C’est vrai que pendant une bonne
partie du Moyen âge, la pudeur, du moins physique, y en avait pas beaucoup.
Le soleil a commencé à descendre,
je me rends tranquillement à la rencontre de Lili et de son caméraman. Ils sont
très enthousiastes et ils ont déjà filmé beaucoup depuis leur arrivée. Nous
décidons de commencer à filmer tout de suite, tout en marchant dans le
campement pour montrer le décor tout en se dirigeant vers l’intérieur des murs de
la ville. Lili veut aussi me filmer marchant devant pour être ainsi en mesure
de montrer la réaction de surprise des gens. Nous escaladons l’un des murs de
la forteresse et décidons que c’est là que nous ferons l’entrevue. À cause du
soleil éblouissant, le caméraman doit mettre un panneau au-dessus de ma tête,
le résultat est que les curieux m’accordent peut-être plus d’attention qu’ils
ne le devraient et prennent des photos de moi qui se fait filmer. Nous rions en
les imaginant de retour à la maison cherchant à savoir qui était cette
personnalité connue costumée ainsi.
L’entrevue s’est tout de même
bien déroulée malgré mes hésitations devant la caméra, je ne savais pas trop
dans quelle direction aller, les mots me manquaient et j’avais l’impression de
cafouiller sans arrêt. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer la communauté
bicollinienne qui est aussi en grande partie celle qui se retrouve dans l’Ost
du Québec, juger chaque mot de ce que j’allais dire, même si au fond, ces
années à observer et à analyser me permettent de porter un regard assez juste
sur le phénomène.
Après notre entretien, nous
retournons au campement et nous nous arrêtons, l’instant d’un soupir, en haut
des remparts pour profiter du magnifique coucher de soleil de la Méditerranée. Nous
retrouvons le reste du groupe qui se prépare à aller souper, et nous informe
qu’il a été entendu avec d’autres groupes que nous irions souper avec nos
costumes en ville. Parfait!
Si le port du costume déguise
l’individu, il transforme aussi l’attitude. Ce moment me permet d’observer ce
phénomène d’un angle différent cette fois. Normalement, quand je le fais c’est
toujours dans un cadre médiéval de GN ou de festival ou de salon ou à la limite
à l’halloween, dans un moment où le costume est «approprié» voire sollicité.
Mais aujourd’hui, même si la plupart des Aigues-mortais savent qu’il y a un
tournoi à l’extérieur des murs, ils sont stupéfaits de nous voir débarquer en
plusieurs dizaines d’individus, tous costumés pour venir s’installer sur les
terrasses et manger un morceau. Plusieurs personnes nous accostent, posent des
questions, veulent prendre des photos avec ou sans eux, et nous affichons une
assurance que nous n’aurions pas tous si nous étions habillés en civil. Je suis
convaincue que c’est pour cette raison qu’on aime tant se costumer, pour la
liberté que cela procure.
Notre souper pris, nous
retournons de l’autre côté des murs, nous avons été invités sur le campement
des Italiens pour un deuxième souper! En arrivant sur les lieux, l’atmosphère
est à la fête et il est bien évident que l’invitation ne se limitait pas qu’au
groupe de Québécois. Des grandes tables étaient dressées pour recevoir une
bonne soixantaine d’individus et un très très gros chaudron de fonte qui
n’aurait rien à envier à celui de Panoramix, est maintenu à quelques pieds
au-dessus d’un feu par un ingénieux
système de barre d’acier et de chaînes. Je regarde partout autour et je réalise
que c’est le campement de l’équipe italienne, mais aussi des marchands
italiens, et qu’ils forment une entité en soi. C’est probablement pareil pour
les Polonais, les Autrichiens, les Américains, etc. Bien sûr, que je suis bête
de ne pas avoir vu ça avant! Les Italiens savent recevoir et ils aiment ça! En
un rien de temps, je me retrouve un verre de rouge à la main, on m’offre des
charcuteries et des pâtes au parmesan, c’est donc cela qui cuisait dans ce gros
chaudron. Tout est absolument délicieux, je n’ai jamais mangé des aussi bons
spaghettis avant et après ce soir-là. Je les regarde faire et ils sont
apparemment habitués de recevoir de la visite ici, personne n’est laissé en
reste, tout le monde mange et bois, ça parle et gesticule fort, ça rit et ça se
raconte leurs derniers exploits. Moi qui ait commencé à apprendre un peu le
Russe, je me retrouve à essayer d’échanger quelques mots avec une jeune femme
Russe qui parle autant l’anglais que moi, ce qui veut dire très peu en parole,
mais beaucoup en mimique. Elle est visiblement enchantée de voir que je peux
lui réciter dans sa langue, les mois de l’année et les chiffres de un à dix et
en bonus quelques paroles de base. Je lui demande de corriger s’il y a lieu,
mais déjà qu’elles reconnaissent les mots que je lui dis, c’est encourageant.
De son côté elle devine que ma langue est le français et me dit qu’elle en
connait à peu près autant que ce que moi je connais du russe. Le plus
surprenant, c’est que dans tout notre cafouillage, elle réussit à me demander à
quoi sert notre apostrophe et que je réussisse à lui faire comprendre que c’est
quand on désigne un mot qui commence avec une voyelle. Décidément, allez
comprendre comment on a réussi ce tour de force. Au bout d’un moment je me
retrouve à discuter, en anglais, avec un Néo-Zélandais, nouveau dans ce sport
et nouveau, comme moi, dans ce tournoi mondial. Il me raconte son périple, il
arrive de loin, et comme il doit reculer sa montre de 11 heures en arrivant en
France, mais que le vol lui a pris environ 12 heures, lorsqu’il est arrivé,
tout en lui indiquait 24 heures plus tard. Pour le désorienter encore plus,
c’était la première fois qu’il sortait de son pays et qu’il prenait l’avion, le
pôvre! Toutefois, il était émerveillé quoique un peu sonné. Nous avons discuté
aussi alcool, d’une liqueur qu’il fabriquait chez-lui et moi je lui promis que
l’an prochain je lui ferais goûter celle que mon homme apporterait au tournoi l’an
prochain, parce que NOUS reviendrons tous les deux.
La discussion s’achève et comme
je me retourne, y a une bourrasque qui fait lever un gros paquet de tisons du
feu près duquel je me tenais, et en voulant les éviter, je fonce sans la voir
dans la barre qui dépasse du trépied qui tient le chaudron, bang! Je la reçois
juste au-dessus de mon œil droit, et je vois toute une flopée d’étoiles, sous
ce magnifique ciel étoilé. Ouf! Un pouce plus bas et j’aurais peut-être eu à
visiter l’hôpital le plus proche. J’essaie de retrouver mes esprits la main sur
mon front que j’ausculte délicatement et je me rends compte qu’autour de moi,
personne n’a rien vu, j’aime autant ça, ma dignité demeure intacte. Et ce n’est
guère étonnant puisque le degré d’attention est légèrement à la baisse, comme
le vin dans les bouteilles qui s’entassent un peu partout. Quand je croise
Andrew qui semble encore intact, je lui demande s’il veut bien venir me
reconduire au chalet, pas question pour moi de dormir dans la tente au froid et
sans avoir désinfecté ma plaie.
Après une heure de niaisages, à
tenter de trouver le reste de la gang, à savoir, si y en a qui reviennent avec
nous et de mémérages au passage avec d’autres combattants, etc. Je finis par
rentrer, me doucher, me soigner et me coucher. Le lendemain, j’ai des échos de
la fin de soirée et c’est loin d’être très reluisant, mais bon, je m’en fout un
peu, je sais que je suis déjà un peu ostracisée parce que je fais ma p’tite
affaire et que prendre un coup ne fait vraiment pas partie de mes priorités
quand je suis en voyage, ça ne l’est pas non plus dans la vie, mais j’ai pu
observer à quel point, à Bicolline ça vire! C’est la même chose pour beaucoup
de gens aussi lorsqu’ils sont en voyage, particulièrement dans les «tout-inclus».
Alors faut voir des ‘’médiévaleux’’ en voyage! Ce n’est pas une généralisation,
mais une espèce de philosophie de party et obligatoirement de beuverie qui
domine par rapport à l’esprit sportif qui est absent jusqu’à maintenant.

Merci Rebel tu m'as rappelé de bon et moin bon souvenir de ce voyage :-)
RépondreEffacerGros bisou
Bob
:-) Tu as été une soie, un baume ;-)
Effacer