Ça faisait deux mois que j’étais de retour et la malchance
s’acharnait sur Benoit. En effet, après avoir brillamment réussi tous ses
examens et être revenu à Montréal pour finaliser sa formation, il s’est trouvé
au sein d’un conflit entre la direction du CN à Montréal et à Winnipeg. Le
conflit concernait les formateurs à Montréal mécontents que le volet théorique se
fasse à Winnipeg et non à Montréal. Alors les formateurs à Montréal se sont
arrangés pour discréditer et faire échouer plusieurs des finissants de Winnipeg
dont Benoit, et ainsi pouvoir prouver que la formation théorique à Winnipeg était
inadéquate. Comme le formateur de Benoit à Montréal était aussi le chef du
syndicat, il était condamné d’avance. Il se retrouve une fois de plus sans
emploi. Complètement déprimé et la valorisation personnelle à moins 10, il
accepte l’offre d’un ami qui travaillait comme conseiller financier chez
Manuvie. Il fait une super formation intensive durant l’été et commence à
l’automne, un emploi payé uniquement à commission sans aucun salaire. Mais
certains de ses collègues lui font miroiter un avenir prometteur où il croulera
sous l’argent. Tsé un moment donné l’espoir fait vivre. Mes contrats avancent
mais pas suffisamment, j’envoie mon CV, comme à chaque année dans tous les
cégeps et cette fois-ci je ne me limite pas à Montréal, Laval et Longueuil. J’élargie
mon cercle en me disant qu’au pire, je me trouverai une chambre pas loin ou je
voyagerai en autobus. J’ai aussi mon emploi d’auxiliaire d’enseignement à l’université
qui me permet de toucher un tout petit salaire, celui-ci consiste à faire de la
surveillance et de la correction d’examens pour mon directeur.
On est tellement sûrs que ce n’est qu’une question de semaine
avant que je ne trouve quelques contrats d’enseignement plus réguliers et que Benoit
commence à faire des très gros salaires…on vit en suspension, en attente. Tous
ses collègues au bureau sont étonnés, et le trouve vraiment bon «espoir», mais
les gros contrats lui échappent…«désespoir». Comme notre loyer est
excessivement cher, on se retrouve rapidement dans un gouffre financier, et
même avec toute la volonté du monde, nous sommes conscients que nous ne
pourrons pas nous en sortir. Benoit en parle à ses parents qui nous proposent
de nous prêter leur condo à Ste-Adèle puisqu’eux-mêmes partent chaque année
pour le Mexique pendant six mois. Et comme ils partent justement le mois
prochain, pourquoi ne pas nous arranger avec notre propriétaire et casser notre
bail, déjà qu’on vient de se rendre compte qu’il y a des souris et anyway on ne
peut plus vraiment le payer. Ce qui se règle en moins de deux, lui-même a tenté
à quelques occasions de nous inciter à partir, par exemple après l’incendie,
pour rénover et donner l’appart à son fils. Donc il est très heureux et nous
dit que nous n’avons pas besoin de payer le dernier loyer…si nous quittons dans
deux semaines. Et c’est pourquoi nous sommes actuellement logés à Ste-Adèle
avec une partie de nos affaires, les plus importantes, nos meubles vendus et du
stock dans le sous-sol d’une amie.
Bien sûr, partir de Montréal est un déchirement pour nous,
tout notre monde est là particulièrement mes grands enfants et nous y vivions
depuis 17 ans, mais on se console, on va se remettre sur pied financièrement,
Benoit peut travailler à partir de la maison, moi je peux continuer mes
contrats et Angus pourra se balader en montagne. Le condo est aussi très
confortable et nous ne remercierons jamais assez mes beaux-parents pour cet
incroyable filet de sureté tendu pour nous rattraper. Mais comme un foutu
malheur n’arrive jamais seul, deux semaines après qu’ils furent partis, Angus notre
chien que l’on chérissait depuis neuf ans, qui était d’une certaine façon notre
troisième enfant est subitement tombé malade, les reins, et après le diagnostic
catastrophique nous avons dû nous résigner à le faire euthanasier la mort dans
l’âme. Aujourd’hui je comprends cette expression parce que c’est vraiment une
partie de mon âme qui est partie avec lui. Je n’ai jamais pleuré autant et
pourtant Dieu seul sait à quel point j’ai versé des larmes dans ma vie. Moi et
Benoit sommes profondément affectés, c’est le clou final, tout notre espoir tient
dans la solidité de notre couple qu’on protège comme le plus grand trésor au
monde. Chaque jour on s’accroche, on se dit qu’un moment donné le soleil
brillera de notre bord mais par chance, nous avons la famille et les ami(e)s qui
ne sont jamais loin. Dans notre malheur, des personnes se révèlent être de
véritables anges gardiens, qui tiennent notre fardeau un moment, le temps de
reprendre notre souffle. Heureusement, ayant eu un restaurant y a plusieurs
années, et monoparentale aux études pendant quelques années, j’ai appris à
cuisiner vraiment bon, santé et pas cher, donc je fais des miracles avec notre
peu d’argent et le congélateur rempli par mes beaux-parents avant de partir. En
ajoutant l’essence qu’on sauve en restant à la maison, c’est à peu près l’équivalent
d’un salaire.
Dans quelques semaines, Benoit devra se rendre à l’Assemblée
générale de l’IMCF à Malbork en Pologne en tant que représentant de la FQCM, ça
changera le mal de place comme on dit. Il sera accompagné encore une fois du
nouveau capitaine Andrew. Comme l’an dernier la FQCM fait de grosses économies,
le prix des billets (de Benoit) pour Gdansk, plus la location d’une voiture
pour les amener à Malbork, plus leur chambre d’hôtel, plus leur repas, coûte à
peu près le prix d’un seul billet d’avion au prix régulier. Le prochain tournoi
aura donc lieu là-bas, au printemps 2015 et il est hors de question que nous le
manquions. C’est notre dernière particule de rêve et on s’y accroche très fort,
le prix de nos billets nous permet d’y croire facilement. On nous a dit que le
coût de la vie n’y est vraiment pas élevé, donc se loger et manger ne devrait
pas coûter plus cher que ce qu’on paie déjà ici. Benoit peut se battre, il a
quelques pièces empruntées de combattants qui ont un peu lâché le sport, déjà
on va voir ce que ça donne comme équipement lors du prochain tournoi hivernal
en février. Et même si la FQCM organise des qualifications pour décider qui se
battra pour l’Ost au tournoi mondial, nous sommes bien conscients qu’un trop petit
nombre de combattants prêts à faire le tournoi rend caduques ces
qualifications, au fond, ceux qui iront sont ceux qui voudront ET pourront
faire le voyage.

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