Sur mon chemin je croise Andrew
qui arrive du meeting des capitaines et il a l’air un peu perturbé, sans que
j’aie eu le temps de lui demander pourquoi, il me raconte que l’équipe des
Belges était en furie au meeting ce matin et avec raison puisque pendant que
lui et son équipe étaient partis manger au village hier soir, quelqu’un avait
pris un de leur bol sur leur table et avait déféqué dedans en remettant le bol
sur leur table, il avait aussi pris leur drapeau, l’avait piétiné et jeté par
terre. La capitaine belge avait apporté ce matin le bol en question en
demandant des comptes. Tous les autres capitaines étaient mal à l’aise ou comme
Andrew un peu perturbé par une telle insulte, comme moi il se disait que
c’était inacceptable et que l’organisation devait faire quelque chose, ne
serait-ce que de dire avant le début de la cérémonie de clôture qu’un tel
comportement ne reflétait pas la philosophie de l’IMCF. Mais l’équipe belge est petite, et n’a malheureusement pas tellement de levier, je trouve ça tout à fait injuste, parce que si c’était arrivé aux Américains ou à une
autre équipe comme la Pologne, l’Allemagne ou la France, ça aurait été
catastrophique comme accident diplomatique, et l’insulte n’aurait tout
simplement pas passé.
Mais je ne suis pas au bout de
mes surprises, Andrew me raconte aussi que la veille, il y a eu un autre
accident diplomatique avec des sous contractants de la télé BBC qui venaient
faire un mini clip publicitaire à propos de l’événement. En effet, le
scénariste avait monté un petit topo où l’équipe gagnante à la fin du tournoi,
est déclarée le « roi de l’année » et où le titre est remis en jeu l’année
suivante. Tout d’abord, même si l’équipe qui domine jusque-là, est l’équipe
américaine, le tournoi n’est pas encore terminé. Le scénariste confiant demande
à toute l’équipe américaine de prendre la pause de triomphe, debout, et demande
à d’autres combattants de diverses équipes de s’agenouiller soumis, devant les
victorieux, et propose que l’équipe allemande arrive pour attaquer comme pour
rafler le titre de roi de l’année, puisqu’elle était la deuxième équipe jusqu’à
maintenant dans les victoires. Donc une façon d’annoncer leur revanche l’année
suivante.
D’abord, personne ne voulait
s’agenouiller et les Américains étaient visiblement mal à l’aise, ils disaient
au scénariste de laisser tomber l’idée et de l’autre côté disaient aux autres
combattants qu’ils n’étaient pas d’accord, que ce n’était absolument pas leur
idée. Mais le scénariste au lieu d’avoir la délicatesse de comprendre, répliquait
d’arrêter de faire les bébés et que c’était une super bonne pub pour eux. On a
même entendu parler d’un Américain qui en aurait braillé de honte sur un
campement, toutefois l’histoire ne dit pas si c’était tard le soir sous l’effet
de l’alcool. Toujours est-il que je n’ai
jamais su le fond de cette histoire, mais je n’ai jamais vu la pub en question.
Je pense que cette compagnie sous contractante a manqué profondément de
jugement et de perspective, mais surtout de tact vis-à-vis l’inconfort de la
situation qu’ils avaient eux-mêmes créé.
Le campement s’anime au fur et à
mesure que la journée avance, la remise des médailles et ensuite la cérémonie
de clôture vont bientôt avoir lieu, mais aussi les tentes se défont, des
kiosques se démontent, tranquillement mais sûrement. Ce soir il y a un gros
party donné au campement des Allemands, et tout le monde est invité, mais
plusieurs équipes seront déjà parties ou seront couchées tôt parce que la
navette part vers 5:00 heures du matin. Les Québécois ont loué deux voitures et
partent très tôt demain matin aussi, mais nous allons souper tous ensemble au
village.
Cette fois, Janik n’a pas
tellement le choix de dormir sous la grosse tente avec moi, la tente des
Québécois doit être démontée en fin d’après-midi car elle repartira avec ses
propriétaires, les Danois, et je pense bien que ça fait son affaire de
«s’endormir» dans une température moins glaciale ou du moins à l’abri du vent.
Nous devrons nous lever quasiment au milieu de la nuit, remonter l’escalier
infernal avec nos bagages et prendre la navette qui attendra dans le
stationnement là où elle nous avait laissé cinq jours plus tôt.
La remise des médailles est
particulièrement longue sous le soleil de plomb et on envie les dignitaires de
Belmonte qui sont assis confortablement dans des estrades comme on en avait
lors des tournois au Moyen âge, c’était là où la famille royale pouvait suivre
le tournoi. Des sièges confortables mais aussi un grand auvent qui procure de
l’ombre une bonne partie de la journée. Des chanceux sont installés dans les
estrades normales et tous les autres sont debout autour de la lice ou grimpés
sur les remparts d’où quelques individus sont tombés depuis le début du
tournoi. Ironiquement, lors de ce tournoi de sport extrême, la majorité des
blessés ont été répertoriés chez les spectateurs, tombés des remparts ou
trébuchés dans les fameux escaliers, et je ne suis même pas dans les
statistiques. Pas de coups de chaleur apparemment, bien sûr, ils sont habitués
au soleil, d’ailleurs personne ici ne semble s’en soucier, les enfants sont nu-tête
et je ne serais pas surprise qu’ils n’utilisent pas de crème solaire. Mais
aujourd’hui, ici, y a tout un tas de visages, de cous, de bras rougis et suant
de combattants qui viennent du nord et qui attendent que les nombreux discours
interminables s’achèvent.
Nos gars ne rapportent pas de
médaille cette année, mais ils s’en sont très bien sortis. Dans les duels nous
avions Régis à l’épée et bouclier qui a dû malheureusement s’incliner et
Étienne qui a terminé en quatrième place à l’épée longue. Pour le béhourd, dans
le 5 v/s 5 ils ont affronté la Pologne contre qui ils ont perdu en trois
rondes, contre le Danemark où ils ont gagné en deux rondes, et ont affronté le
Royaume Uni dans une lutte serrée en trois rondes pour une place en demi-finale.
Ils ont dû finalement s’incliner. Les grands champions sont les Américains
suivis des Allemands.
Quand la cérémonie de clôture se
termine, les spectateurs gravissent la pente tandis que le soleil lui descend
doucement pour éclairer de mille feux une dernière fois ce tournoi qui prend
fin. Tous les combattants regagnent leur campement, étirant au maximum ce
moment de franche camaraderie. Vous vous rappelez le «méméring post combat-pré
bye bye»? Certains y mettent plus de temps que d’autres, il y a Andrew que nous
attendons sur le site où étaient installés les trois tentes et tout notre
campement médiéval, il y a deux heures encore. Maintenant il ne reste que la
grosse roche sur laquelle je suis assise. Les gars ont été mettre leur stock et
leurs armures dans la voiture, pour ne pas avoir à le faire demain matin, ils prendront aussi la navette, laissant au conducteur le soin de ramener les armures à l'aéroport. Nos
bagages à moi et Janik sont dans la tente de Saladin, par chance, qui ne sera
défaite et emballée que plusieurs heures après que nous soyons partis. Jan
Olivier et ses acolytes partiront en camion et remonteront au Nord en Allemagne
dans la journée.
Nous attendons Andrew….
Silvia vient me saluer
chaleureusement, avec des promesses d’au revoir. Julien qui me montre une photo
de sa fille et à qui je montre une photo de la mienne, il connaît Janik déjà. Xavier
sur son départ me montre quelques photos qu’il a pris, dont celle de mon fils
portant le fleurdelisé et me promet de m’envoyer ça. Les amis belges viennent
trinquer quelques gorgées de bières délicieuses de chez-eux et on échange un peu à
propos de l’incident, tous d’accord pour dire que c’est odieux.
Et on attend Andrew…
D’autres combattants viennent
saluer les gars de l’Ost, s’échangent récits, photos, facebook, etc.
Le soleil est presque
complètement descendu et nous attendons toujours Andrew. Ce qu’il y a c’est que
tout d’abord, comme je l'ai déjà dit, il est le seul Québécois à avoir fait tous les tournois jusqu’à
maintenant, il commence à connaître tout
le monde et avec sa stature qui ne passe pas inaperçue, tout le monde le
connait. Mais par-dessus-tout Andrew adore mémérer, on le sait tous et si nous
désespérons qu’il arrive car nous mourrons de faim, lui pourrait être encore là
demain matin, tant qu’il y a quelqu’un avec qui parler. Nous mandatons Régis de
partir à sa recherche convaincus qu’il sera l’homme de la situation, et voilà
qu’il le ramène au bout d’une dizaine de minutes.
Nous descendons tous ensemble au
village vers un petit restaurant qu’eux connaissent et qu’apparemment ils ne
sont pas les seuls à y avoir mangé car il y a pas mal de monde, autant la
population locale que des combattants. Les serveurs et serveuses s’en sortent
plutôt bien entre les petites familles en sortie dominicale et une gang de
gaillards étrangers qui parlent fort et gesticulent beaucoup, encore sur l’effet
de l’adrénaline de l’événement. Nous commandons des burgers et des pizzas, et
les deux nouveaux Yan et Nicolas sont un peu perplexes devant leur burger servi
avec un œuf miroir sur la boulette.
Évidemment, les conversations
reprennent d’une table à l’autre, moi je suis surtout attentive à ma pizza, je
mange mon deuxième véritable repas de la semaine. En fait c’est la première
fois que je mange vraiment jusqu’à ne plus avoir faim, toute la semaine, je
grignotais ou je mangeais un sandwich pris dans un kiosque. Le repas sous la tente
était excellent mais un peu cher pour mon budget qui était très serré, demain,
nous irons probablement encore au McDo de l’aéroport avant de prendre notre
avion qui est en fin de journée. On va avoir beaucoup de temps à perdre! J’ai
pu avoir un peu de connexion wi-fi plus tôt et j’ai pu raconter mon expulsion à
Benoit, ce qui l’a fâché car on lui avait certifié plusieurs fois que c’était
pour la semaine. Il a bien l’intention de mettre les choses au clair avec
Cristian.
Bon je suis rassasiée, mais je suis
surtout fatiguée et je n’aspire qu’au dodo, je n’ai pas le courage de faire le
tour de tout le monde, j’avertie Andrew de ne pas oublier d’être là à l’heure
pour la navette. Moi et Janik nous nous poussons comme des voleurs, après avoir
payé bien sûr. J’ai jamais aimé ces moments où on doit s’en aller et qu’on doit
aller saluer tout le monde. C’est bête non? Je suis souvent inconfortable, je
suis un peu antisociable parfois. Je voudrais juste aller embrasser et saluer,
les personnes que je veux, celles qui comptent le plus pour moi, mais du coup,
les autres, celles que je ne vais pas voir me trouvent bête j’imagine. Et puis,
y a celles qu’on a juste envie de saluer au loin pouce levé, celles qu’on
aimerait juste serrer la main et celles qu’on voudrait serrer fort dans nos
bras. Mais il existe une certaine éthique de bienséance quand même et puis moi
qui suis, comme le dit toujours Benoit, le saumon qui nage à contrecourant. Et
par-dessus tout je n’aime pas les «au revoir» parce que je n’aime pas les «fins»,
ça me rend inconfortable. C’est pourquoi, je quitte très souvent des fêtes de
famille ou d’amis à la sauvette en cachette, je m’en confesse.
Quand mon alarme sonne à 4:00
heures du matin, c’est presqu’un soulagement tellement j’ai mal dormi à cause
du froid et parce que chaque heure qui passe me rapproche de mon retour et donc
du moment où je retrouverai mon amoureux. Nous ramassons nos bagages et moi je
désespère avec mon immense valise rigide de 23 kilos qui roule super bien dans
un aéroport mais qui est un châtiment à porter autrement. Dans le noir, dans
les escaliers en pente à moitié endormi, je n’y arriverai jamais! Et là Jésus
apparaît sous les traits de Kim notre nouvel ami qui me prend ma valise pour la
monter tout en haut, j’en pleurerais de bonheur, au fait peut-être que j’ai
versé quelques larmes discrètement en grimpant derrière lui, en le remerciant à
profusion! Lui en tout cas je lui ai fait un gros câlin avant de le quitter
pour embarquer dans le gros autobus et j’ai dormi enfin au chaud, ouvrant de
temps à autre un œil pour enregistrer un minimum de paysages du centre de
l’Espagne sur ma rétine au soleil levant pour me rendormir aussitôt.
Arrivée à l’aéroport, on
s’extirpe de l’autobus, et marchant tels de véritables zombies jusqu’au McDo et
prenons un petit déjeuner tout en étant conscient, qu’on va probablement diner
ET souper aussi ici, puisque notre vol est à 19:50 heures. Par chance, nous ne
sommes pas seuls, à la table d’à côté il y a un petit groupe de Polonais
portant encore leur chapeau de paille et chemises défraîchies médiévales qui
attendent aussi leur avion. Nous passons finalement la journée tous ensemble
dans le McDo, par chance dans un aéroport c’est courant de passer plusieurs
heures dans un restaurant à attendre son avion, donc personne vient nous
demander de partir. Mais disons qu’on va se chercher stratégiquement à toutes
les heures de la bouffe et… de la bière.
Nous avons tellement de gros
bagages, nous sommes huit de notre groupe, mais on occupe la moitié du
restaurant, c’est un peu gênant au début, mais quand la fatigue commence à se
faire sentir, la gêne a pris le bord. Vers 17:30 heures, nous partons
enregistrer nos bagages, en espérant qu’ils ne les perdent pas en chemin,
Andrew est en surplus car il a acheté des trucs, il doit donc payer une
vingtaine d’euros, il a aussi acheté une bouteille d’alcool dans une boutique
de l’aéroport AVANT de passer la sécurité. Évidemment quand on passe
l’inspection, y a des pourparlers avec des employés qui ne parlent ni français
et ni anglais, mais comme ils reconnaissent l’emballage de la boutique, il le
laisse passer avec sa bouteille.
Nous sommes fatigués, mais
heureusement, nous avions réservé une chambre à l’hôtel adjacent l’aéroport
Charles de Gaules, où nous atterrissons et d’où nous partirons, ce qui
signifie, pas de maux de tête! Nous avons pris une chambre avec deux lits
doubles pour nous trois, ça nous sauve des sous. Nous allons manger un morceau
dans un petit resto adjacent au hall de l’hôtel et le serveur qui est aussi le
cuisinier quand y a peu d’achalandage reconnait notre couleur québécoise et il
devient immédiatement sympathique avec nous. Il voudrait bien continuer de
jaser avec nous mais nous sommes crevés, nous le quittons poliment et remontons
prendre notre douche, faire un peu de skype avec Benoit, puis nous dormons sans
entendre les ronflements d’Andrew qui sont normalement spectaculaires. C’est
pour dire qu’on dormait solide!
Lorsque nous nous levons au petit
matin, nous descendons prendre le petit déjeuner en bas, offert par l’hôtel
pour quelques euros supplémentaires tu bouffes à volonté, ça vaut vraiment la
peine. Notre avion est à 13:30 heures, nous n’aurons pas de repas avant
14:30-15:00 heures, donc profitons maintenant de l’abondance! Janik et Andrew
s’empiffrent, et même moi qui normalement ne finis jamais mon assiette, je
mange avec beaucoup d’appétit. Vers 10:00 nous sortons pour aller enregistrer
nos bagages tranquillement et même si Benoit nous a dit qu’il restait encore de
la place sur le vol, y a toujours des risques. L’un des scénarios serait qu’il
ne reste qu’une ou deux places, comme nos invités sont nos invités car ils
doivent être sur le même vol que Benoit ou moi qui étant son épouse je profite
des mêmes avantages que lui. Je peux voler seule et je peux avoir un invité qui
paiera tout de même quelques centaines de dollars de plus que nous, mais
personne d’autre que moi et Benoit, ne peuvent voler seul avec les billets de
Benoit. Donc, ça signifie que s’il ne reste pas suffisamment de place, personne
n’embarquera, à moins de les laisser derrière, mais non on n’est pas des
vilaines personnes.
Finalement on embarque sans
problème! Dans l’avion qui nous ramène, j’écris et réfléchie sur notre prochain
tournoi dont on ne connait pas encore la destination. Définitivement faudra
qu’on y aille ensemble moi et Benoit, il doit avoir une bonne armure et
participer pour de bon, nous allons travailler activement là-dessus. En ce qui
concerne mon sujet de recherche, je suis encore plus dans la brume, y a tant d’avenues
à explorer. Bien sûr ce sport m’intéresse de plus en plus, mais je réalise que
s’il m’intéresse autant c’est à travers sa dimension humaine individuellement
et collectivement. Je suis fascinée devant la dimension politique inévitable de
par la quantité de pays participants; des conflits internes dans les équipes,
dans l’organisation; les perceptions différentes oscillant entre le souci
d’historicité par les Européens et l’approche sportive moderne des pays plus
jeunes comme en Amérique ou en Nouvelle-Zélande, mais aussi du Japon, il y a
aussi une question de praticité dû à la difficulté de se procurer facilement à
moindre coût du matériel «historique» et de devoir tout transporter par avion. Ironiquement
c’est un sport naissant, un sport «renaissant» qui existait au Moyen âge et qui
gagne à être connu puisque la majorité des gens à qui j’en parle associent
l’idée de se battre en armure uniquement à la guerre. L’imaginaire collectif en
est si imprégné, que beaucoup ont du mal à adopter l’idée d’un sport comme le
football ou le rugby, à moins d’en avoir été le spectateur et encore là…
Une chose est certaine, c’est un
terrain absolument extraordinaire pour un anthropologue, plus j’en apprends et
plus je m’enfonce sur les sentiers de la connaissance de cette activité humaine
qui rassemble plusieurs centaines d’individus de partout dans le monde, qui se
balancent un peu de la barrière de la langue puisqu’ils sont liés par une même
passion et vivent des réalités semblables. Ce voyage m’aura fait prendre pleinement
conscience, que je veux vraiment continuer dans cette direction et avec Benoit
qui y prendra part sérieusement dans les prochains mois, j’aurai une fenêtre
encore plus ouverte sur ce sport, étant témoin direct et privilégié puisque je
le vis au quotidien avec lui. Je m’endors en me disant que mine de rien on fait
toute une équipe moi et lui!
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| Observez la muraille comme elle bondée! |




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