jeudi 22 décembre 2016

Belmonte partie finale


Sur mon chemin je croise Andrew qui arrive du meeting des capitaines et il a l’air un peu perturbé, sans que j’aie eu le temps de lui demander pourquoi, il me raconte que l’équipe des Belges était en furie au meeting ce matin et avec raison puisque pendant que lui et son équipe étaient partis manger au village hier soir, quelqu’un avait pris un de leur bol sur leur table et avait déféqué dedans en remettant le bol sur leur table, il avait aussi pris leur drapeau, l’avait piétiné et jeté par terre. La capitaine belge avait apporté ce matin le bol en question en demandant des comptes. Tous les autres capitaines étaient mal à l’aise ou comme Andrew un peu perturbé par une telle insulte, comme moi il se disait que c’était inacceptable et que l’organisation devait faire quelque chose, ne serait-ce que de dire avant le début de la cérémonie de clôture qu’un tel comportement ne reflétait pas la philosophie de l’IMCF. Mais l’équipe belge est petite, et n’a malheureusement pas tellement de levier, je trouve ça tout à fait injuste, parce que si c’était arrivé aux Américains ou à une autre équipe comme la Pologne, l’Allemagne ou la France, ça aurait été catastrophique comme accident diplomatique, et l’insulte n’aurait tout simplement pas passé.

Mais je ne suis pas au bout de mes surprises, Andrew me raconte aussi que la veille, il y a eu un autre accident diplomatique avec des sous contractants de la télé BBC qui venaient faire un mini clip publicitaire à propos de l’événement. En effet, le scénariste avait monté un petit topo où l’équipe gagnante à la fin du tournoi, est déclarée le « roi de l’année » et où le titre est remis en jeu l’année suivante. Tout d’abord, même si l’équipe qui domine jusque-là, est l’équipe américaine, le tournoi n’est pas encore terminé. Le scénariste confiant demande à toute l’équipe américaine de prendre la pause de triomphe, debout, et demande à d’autres combattants de diverses équipes de s’agenouiller soumis, devant les victorieux, et propose que l’équipe allemande arrive pour attaquer comme pour rafler le titre de roi de l’année, puisqu’elle était la deuxième équipe jusqu’à maintenant dans les victoires. Donc une façon d’annoncer leur revanche l’année suivante.

D’abord, personne ne voulait s’agenouiller et les Américains étaient visiblement mal à l’aise, ils disaient au scénariste de laisser tomber l’idée et de l’autre côté disaient aux autres combattants qu’ils n’étaient pas d’accord, que ce n’était absolument pas leur idée. Mais le scénariste au lieu d’avoir la délicatesse de comprendre, répliquait d’arrêter de faire les bébés et que c’était une super bonne pub pour eux. On a même entendu parler d’un Américain qui en aurait braillé de honte sur un campement, toutefois l’histoire ne dit pas si c’était tard le soir sous l’effet de l’alcool.  Toujours est-il que je n’ai jamais su le fond de cette histoire, mais je n’ai jamais vu la pub en question. Je pense que cette compagnie sous contractante a manqué profondément de jugement et de perspective, mais surtout de tact vis-à-vis l’inconfort de la situation qu’ils avaient eux-mêmes créé.

Le campement s’anime au fur et à mesure que la journée avance, la remise des médailles et ensuite la cérémonie de clôture vont bientôt avoir lieu, mais aussi les tentes se défont, des kiosques se démontent, tranquillement mais sûrement. Ce soir il y a un gros party donné au campement des Allemands, et tout le monde est invité, mais plusieurs équipes seront déjà parties ou seront couchées tôt parce que la navette part vers 5:00 heures du matin. Les Québécois ont loué deux voitures et partent très tôt demain matin aussi, mais nous allons souper tous ensemble au village.
Cette fois, Janik n’a pas tellement le choix de dormir sous la grosse tente avec moi, la tente des Québécois doit être démontée en fin d’après-midi car elle repartira avec ses propriétaires, les Danois, et je pense bien que ça fait son affaire de «s’endormir» dans une température moins glaciale ou du moins à l’abri du vent. Nous devrons nous lever quasiment au milieu de la nuit, remonter l’escalier infernal avec nos bagages et prendre la navette qui attendra dans le stationnement là où elle nous avait laissé cinq jours plus tôt.

La remise des médailles est particulièrement longue sous le soleil de plomb et on envie les dignitaires de Belmonte qui sont assis confortablement dans des estrades comme on en avait lors des tournois au Moyen âge, c’était là où la famille royale pouvait suivre le tournoi. Des sièges confortables mais aussi un grand auvent qui procure de l’ombre une bonne partie de la journée. Des chanceux sont installés dans les estrades normales et tous les autres sont debout autour de la lice ou grimpés sur les remparts d’où quelques individus sont tombés depuis le début du tournoi. Ironiquement, lors de ce tournoi de sport extrême, la majorité des blessés ont été répertoriés chez les spectateurs, tombés des remparts ou trébuchés dans les fameux escaliers, et je ne suis même pas dans les statistiques. Pas de coups de chaleur apparemment, bien sûr, ils sont habitués au soleil, d’ailleurs personne ici ne semble s’en soucier, les enfants sont nu-tête et je ne serais pas surprise qu’ils n’utilisent pas de crème solaire. Mais aujourd’hui, ici, y a tout un tas de visages, de cous, de bras rougis et suant de combattants qui viennent du nord et qui attendent que les nombreux discours interminables s’achèvent.

Nos gars ne rapportent pas de médaille cette année, mais ils s’en sont très bien sortis. Dans les duels nous avions Régis à l’épée et bouclier qui a dû malheureusement s’incliner et Étienne qui a terminé en quatrième place à l’épée longue. Pour le béhourd, dans le 5 v/s 5 ils ont affronté la Pologne contre qui ils ont perdu en trois rondes, contre le Danemark où ils ont gagné en deux rondes, et ont affronté le Royaume Uni dans une lutte serrée en trois rondes pour une place en demi-finale. Ils ont dû finalement s’incliner. Les grands champions sont les Américains suivis des Allemands.

Quand la cérémonie de clôture se termine, les spectateurs gravissent la pente tandis que le soleil lui descend doucement pour éclairer de mille feux une dernière fois ce tournoi qui prend fin. Tous les combattants regagnent leur campement, étirant au maximum ce moment de franche camaraderie. Vous vous rappelez le «méméring post combat-pré bye bye»? Certains y mettent plus de temps que d’autres, il y a Andrew que nous attendons sur le site où étaient installés les trois tentes et tout notre campement médiéval, il y a deux heures encore. Maintenant il ne reste que la grosse roche sur laquelle je suis assise. Les gars ont été mettre leur stock et leurs armures dans la voiture, pour ne pas avoir à le faire demain matin, ils prendront aussi la navette, laissant au conducteur le soin de ramener les armures à l'aéroport. Nos bagages à moi et Janik sont dans la tente de Saladin, par chance, qui ne sera défaite et emballée que plusieurs heures après que nous soyons partis. Jan Olivier et ses acolytes partiront en camion et remonteront au Nord en Allemagne dans la journée.
Nous attendons Andrew….


Silvia vient me saluer chaleureusement, avec des promesses d’au revoir. Julien qui me montre une photo de sa fille et à qui je montre une photo de la mienne, il connaît Janik déjà. Xavier sur son départ me montre quelques photos qu’il a pris, dont celle de mon fils portant le fleurdelisé et me promet de m’envoyer ça. Les amis belges viennent trinquer quelques gorgées de bières délicieuses de chez-eux et on échange un peu à propos de l’incident, tous d’accord pour dire que c’est odieux.

Et on attend Andrew…

D’autres combattants viennent saluer les gars de l’Ost, s’échangent récits, photos, facebook, etc.
Le soleil est presque complètement descendu et nous attendons toujours Andrew. Ce qu’il y a c’est que tout d’abord, comme je l'ai déjà dit, il est le seul Québécois à avoir fait tous les tournois jusqu’à maintenant,  il commence à connaître tout le monde et avec sa stature qui ne passe pas inaperçue, tout le monde le connait. Mais par-dessus-tout Andrew adore mémérer, on le sait tous et si nous désespérons qu’il arrive car nous mourrons de faim, lui pourrait être encore là demain matin, tant qu’il y a quelqu’un avec qui parler. Nous mandatons Régis de partir à sa recherche convaincus qu’il sera l’homme de la situation, et voilà qu’il le ramène au bout d’une dizaine de minutes.

Nous descendons tous ensemble au village vers un petit restaurant qu’eux connaissent et qu’apparemment ils ne sont pas les seuls à y avoir mangé car il y a pas mal de monde, autant la population locale que des combattants. Les serveurs et serveuses s’en sortent plutôt bien entre les petites familles en sortie dominicale et une gang de gaillards étrangers qui parlent fort et gesticulent beaucoup, encore sur l’effet de l’adrénaline de l’événement. Nous commandons des burgers et des pizzas, et les deux nouveaux Yan et Nicolas sont un peu perplexes devant leur burger servi avec un œuf miroir sur la boulette.

Évidemment, les conversations reprennent d’une table à l’autre, moi je suis surtout attentive à ma pizza, je mange mon deuxième véritable repas de la semaine. En fait c’est la première fois que je mange vraiment jusqu’à ne plus avoir faim, toute la semaine, je grignotais ou je mangeais un sandwich pris dans un kiosque. Le repas sous la tente était excellent mais un peu cher pour mon budget qui était très serré, demain, nous irons probablement encore au McDo de l’aéroport avant de prendre notre avion qui est en fin de journée. On va avoir beaucoup de temps à perdre! J’ai pu avoir un peu de connexion wi-fi plus tôt et j’ai pu raconter mon expulsion à Benoit, ce qui l’a fâché car on lui avait certifié plusieurs fois que c’était pour la semaine. Il a bien l’intention de mettre les choses au clair avec Cristian.

Bon je suis rassasiée, mais je suis surtout fatiguée et je n’aspire qu’au dodo, je n’ai pas le courage de faire le tour de tout le monde, j’avertie Andrew de ne pas oublier d’être là à l’heure pour la navette. Moi et Janik nous nous poussons comme des voleurs, après avoir payé bien sûr. J’ai jamais aimé ces moments où on doit s’en aller et qu’on doit aller saluer tout le monde. C’est bête non? Je suis souvent inconfortable, je suis un peu antisociable parfois. Je voudrais juste aller embrasser et saluer, les personnes que je veux, celles qui comptent le plus pour moi, mais du coup, les autres, celles que je ne vais pas voir me trouvent bête j’imagine. Et puis, y a celles qu’on a juste envie de saluer au loin pouce levé, celles qu’on aimerait juste serrer la main et celles qu’on voudrait serrer fort dans nos bras. Mais il existe une certaine éthique de bienséance quand même et puis moi qui suis, comme le dit toujours Benoit, le saumon qui nage à contrecourant. Et par-dessus tout je n’aime pas les «au revoir» parce que je n’aime pas les «fins», ça me rend inconfortable. C’est pourquoi, je quitte très souvent des fêtes de famille ou d’amis à la sauvette en cachette, je m’en confesse.

Quand mon alarme sonne à 4:00 heures du matin, c’est presqu’un soulagement tellement j’ai mal dormi à cause du froid et parce que chaque heure qui passe me rapproche de mon retour et donc du moment où je retrouverai mon amoureux. Nous ramassons nos bagages et moi je désespère avec mon immense valise rigide de 23 kilos qui roule super bien dans un aéroport mais qui est un châtiment à porter autrement. Dans le noir, dans les escaliers en pente à moitié endormi, je n’y arriverai jamais! Et là Jésus apparaît sous les traits de Kim notre nouvel ami qui me prend ma valise pour la monter tout en haut, j’en pleurerais de bonheur, au fait peut-être que j’ai versé quelques larmes discrètement en grimpant derrière lui, en le remerciant à profusion! Lui en tout cas je lui ai fait un gros câlin avant de le quitter pour embarquer dans le gros autobus et j’ai dormi enfin au chaud, ouvrant de temps à autre un œil pour enregistrer un minimum de paysages du centre de l’Espagne sur ma rétine au soleil levant pour me rendormir aussitôt.

Arrivée à l’aéroport, on s’extirpe de l’autobus, et marchant tels de véritables zombies jusqu’au McDo et prenons un petit déjeuner tout en étant conscient, qu’on va probablement diner ET souper aussi ici, puisque notre vol est à 19:50 heures. Par chance, nous ne sommes pas seuls, à la table d’à côté il y a un petit groupe de Polonais portant encore leur chapeau de paille et chemises défraîchies médiévales qui attendent aussi leur avion. Nous passons finalement la journée tous ensemble dans le McDo, par chance dans un aéroport c’est courant de passer plusieurs heures dans un restaurant à attendre son avion, donc personne vient nous demander de partir. Mais disons qu’on va se chercher stratégiquement à toutes les heures de la bouffe et… de la bière.

Nous avons tellement de gros bagages, nous sommes huit de notre groupe, mais on occupe la moitié du restaurant, c’est un peu gênant au début, mais quand la fatigue commence à se faire sentir, la gêne a pris le bord. Vers 17:30 heures, nous partons enregistrer nos bagages, en espérant qu’ils ne les perdent pas en chemin, Andrew est en surplus car il a acheté des trucs, il doit donc payer une vingtaine d’euros, il a aussi acheté une bouteille d’alcool dans une boutique de l’aéroport AVANT de passer la sécurité. Évidemment quand on passe l’inspection, y a des pourparlers avec des employés qui ne parlent ni français et ni anglais, mais comme ils reconnaissent l’emballage de la boutique, il le laisse passer avec sa bouteille.

Nous sommes fatigués, mais heureusement, nous avions réservé une chambre à l’hôtel adjacent l’aéroport Charles de Gaules, où nous atterrissons et d’où nous partirons, ce qui signifie, pas de maux de tête! Nous avons pris une chambre avec deux lits doubles pour nous trois, ça nous sauve des sous. Nous allons manger un morceau dans un petit resto adjacent au hall de l’hôtel et le serveur qui est aussi le cuisinier quand y a peu d’achalandage reconnait notre couleur québécoise et il devient immédiatement sympathique avec nous. Il voudrait bien continuer de jaser avec nous mais nous sommes crevés, nous le quittons poliment et remontons prendre notre douche, faire un peu de skype avec Benoit, puis nous dormons sans entendre les ronflements d’Andrew qui sont normalement spectaculaires. C’est pour dire qu’on dormait solide!

Lorsque nous nous levons au petit matin, nous descendons prendre le petit déjeuner en bas, offert par l’hôtel pour quelques euros supplémentaires tu bouffes à volonté, ça vaut vraiment la peine. Notre avion est à 13:30 heures, nous n’aurons pas de repas avant 14:30-15:00 heures, donc profitons maintenant de l’abondance! Janik et Andrew s’empiffrent, et même moi qui normalement ne finis jamais mon assiette, je mange avec beaucoup d’appétit. Vers 10:00 nous sortons pour aller enregistrer nos bagages tranquillement et même si Benoit nous a dit qu’il restait encore de la place sur le vol, y a toujours des risques. L’un des scénarios serait qu’il ne reste qu’une ou deux places, comme nos invités sont nos invités car ils doivent être sur le même vol que Benoit ou moi qui étant son épouse je profite des mêmes avantages que lui. Je peux voler seule et je peux avoir un invité qui paiera tout de même quelques centaines de dollars de plus que nous, mais personne d’autre que moi et Benoit, ne peuvent voler seul avec les billets de Benoit. Donc, ça signifie que s’il ne reste pas suffisamment de place, personne n’embarquera, à moins de les laisser derrière, mais non on n’est pas des vilaines personnes.

Finalement on embarque sans problème! Dans l’avion qui nous ramène, j’écris et réfléchie sur notre prochain tournoi dont on ne connait pas encore la destination. Définitivement faudra qu’on y aille ensemble moi et Benoit, il doit avoir une bonne armure et participer pour de bon, nous allons travailler activement là-dessus. En ce qui concerne mon sujet de recherche, je suis encore plus dans la brume, y a tant d’avenues à explorer. Bien sûr ce sport m’intéresse de plus en plus, mais je réalise que s’il m’intéresse autant c’est à travers sa dimension humaine individuellement et collectivement. Je suis fascinée devant la dimension politique inévitable de par la quantité de pays participants; des conflits internes dans les équipes, dans l’organisation; les perceptions différentes oscillant entre le souci d’historicité par les Européens et l’approche sportive moderne des pays plus jeunes comme en Amérique ou en Nouvelle-Zélande, mais aussi du Japon, il y a aussi une question de praticité dû à la difficulté de se procurer facilement à moindre coût du matériel «historique» et de devoir tout transporter par avion. Ironiquement c’est un sport naissant, un sport «renaissant» qui existait au Moyen âge et qui gagne à être connu puisque la majorité des gens à qui j’en parle associent l’idée de se battre en armure uniquement à la guerre. L’imaginaire collectif en est si imprégné, que beaucoup ont du mal à adopter l’idée d’un sport comme le football ou le rugby, à moins d’en avoir été le spectateur et encore là…  


Une chose est certaine, c’est un terrain absolument extraordinaire pour un anthropologue, plus j’en apprends et plus je m’enfonce sur les sentiers de la connaissance de cette activité humaine qui rassemble plusieurs centaines d’individus de partout dans le monde, qui se balancent un peu de la barrière de la langue puisqu’ils sont liés par une même passion et vivent des réalités semblables. Ce voyage m’aura fait prendre pleinement conscience, que je veux vraiment continuer dans cette direction et avec Benoit qui y prendra part sérieusement dans les prochains mois, j’aurai une fenêtre encore plus ouverte sur ce sport, étant témoin direct et privilégié puisque je le vis au quotidien avec lui. Je m’endors en me disant que mine de rien on fait toute une équipe moi et lui!   

Observez la muraille comme elle bondée!
                                       

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