J’entends et je vois les dégâts
imprimés dans les visages qui commencent à poindre, et s’affaler autour de la
table à pique-nique, moi je vais me chercher un café-croissant que je prendrai
en bonne compagnie. Je raconte à Ben que j’ai l’air d’Harry Potter et lui
raconte ma mésaventure et il est content que je sois rentrée et ainsi être en
mesure qu’on puisse se parler un peu. Il me dit que c’est la canicule à
Montréal et qu’il a remarqué qu’il y avait bien peu de monde dans les estrades
la veille, ce que je confirme, mais ce n’est guère étonnant puisque
l’organisation a commencé à faire de la publicité seulement quelques semaines
avant l’événement. C’est pourquoi aussi que plusieurs personnes rencontrées sur
la Grande Place la veille, n’avait absolument pas entendu parler du
tournoi…dans leur propre ville.
On se manque beaucoup tous les deux, encore plus quand il s’agit d’événement comme celui-ci, c’est à Bicolline que nous nous sommes rencontrés et nous y sommes allés ensemble pendant 10 ans. Ça fait 2 ans que nous n’y sommes pas allés et on comptait sur ce voyage au cœur du médiéval pour retrouver un peu de cette magie costumée, ce sera pour l’an prochain. Benoit est déçu par l’attitude des gars de notre équipe, en revanche il est impressionné par le fairplay des Polonais et des Américains, il l’est beaucoup moins des Russes et des Ukrainiens. Comme moi il a vu la surprenante équipe du Japon, une équipe visuellement dépareillée, un gros, un tout petit, un géant et deux de taille plus standard. Le capitaine est un Américain qui a épousé une Japonaise et vit là-bas depuis plusieurs années. À part lui et le gros combattant américain lui aussi, les autres sont tous japonais.
Benoit a si hâte de participer à son tour! Il s’ennuie autant que moi et m’informe que mon gros toutou Angus, s’ennuie beaucoup de moi lui aussi, attendant impatiemment mon retour. Le temps file, je dois aller rejoindre les autres si je ne veux pas manquer le départ, et c’est avec les blues dans le cœur que je retourne au chalet.
Ce samedi, les gars vont se battre en équipe avec les Français dans un 21 contre 21. Quelques minutes avant de se rendre à la lice, José qui a terminé de s’habiller et de s’armurer réalise qu’il a oublié de mettre son jock strap, je ne me rappelle plus si c’est lui qui a demandé à un co-équipier français qui ne se battait pas à ce moment-là ou si c’est lui qui l’a offert à José, mais finalement le Français est parti chercher ce kit de protection intime et plein de sueur pour le mettre à José avec le minimum d’enthousiasme et de malaise possible! De toute beauté de voir ce gars à genoux en train d’enfiler une petite culotte à un grand gaillard de six pieds dans une armure d’acier. Quel dommage de ne pas avoir immortalisé ce moment!
Je me retrouve à garder dans mon sac, le stock de quelques gars. Je vais aussi aider à attacher des pièces d’armure comme je l’avais fait au tournoi hivernal. Je retrouve Lili et son caméraman qui ne veulent pas manquer la belle occasion de filmer tout ça. Elle fait des courtes entrevues avec Serge et d’autres combattants, montre à la caméra toute la préparation au combat et veut filmer le défilé des gars marchant jusqu’à la lice. Je suis lentement derrière le cortège en discutant un peu avec Bénédicte qui vient d’apprendre que son père va bien et que l’opération s’est bien déroulée, elle est soulagée, elle pourra partir lundi à Barcelone le cœur léger.
Les combats ont lieu sans gain mais dans une atmosphère amicale dans cette équipe improvisée à la dernière minute. Je reste dans les estrades à regarder un peu le reste des combats de 21 contre 21, je dois admettre que ça fait beaucoup de gars en armure qui se tapent dessus tous en même temps et c’est impressionnant. Tout semble se dérouler normalement quand l’on voit le président ukrainien de la ligue sur le bord de la lice, retenir par la ceinture un des combattants russes pour éviter qu’il ne tombe, plusieurs capitaines furieux, dont Serge vont avertir les arbitres qui sont pour la plupart ukrainiens ou russes, n’interviennent pas. Il y a pourtant eu devant plusieurs témoins, une tricherie exécutée par le président lui-même pour faire gagner les siens, ce n’est pas rien. Ça crie à l’injustice de tout bord et côté, et ce geste aura des répercussions énormes pour la suite des choses. Peu après, je vois que ça brasse autour de la lice, visiblement entre les Français soutenus par la bande de Québécois et les Ukrainiens et les Russes. Et au bout d’un moment tout revient à l’ordre malgré les esprits échauffés.
En errant ici et là, on constate que ça brasse, il y a beaucoup de mécontentement, les capitaines commencent à avancer l’idée qu’ils quitteront ce tournoi sans plus jamais revenir, ils envisagent déjà de créer leur propre tournoi mondial. Ça a jeté beaucoup d’ombre sur le tournoi, et je n’ai pas vraiment envie de m’y attarder très tard. C’est pourquoi je retournerai au chalet alors que les autres décident de rester sur place.
Cette nuit, je me réveille avec sursaut, quand Serge se couche dans le lit en gémissant, il semble souffrir. Je lui demande si ce sont des blessures de combat, il me répond de ne pas m’inquiéter et de me rendormir. Je sens bien qu’il y a quelque chose qui cloche et je ne vais certainement pas en rester là, si bien qu’il finit par me raconter que dans la soirée, ils avaient tous fêté pas mal fort et que Béné s’était pété la lèvre, comme elle était passablement ivre, ils ont décidé de la déposer dans la tente sur une meule de foin. Plus tard ils sont revenus la chercher mais ne la trouvant plus, ils se sont mis à paniquer et à la chercher. Pendant qu’ils étaient tous dispersés Serge s’est fait prendre par derrière, «garoché» par terre, un couteau sous la gorge. Paniqué il a tout de même réussi à se défaire de la poigne de son assaillant, à lui sacrer deux coups de poing et à fuir sans savoir qui était son agresseur, mais il croit que c’est un Russe, à cause de la bisbille en après-midi et parce que l’an dernier il y avait eu aussi des démêlés avec les Russes. En moi-même, je suis convaincue qu’il a raison.
Il tremble comme une feuille et culpabilise à mort vis-à-vis moi, à cause de ça et des événements me concernant, il craint que Benoit son grand chum, lui en veuille de m’avoir entraîné dans tout ça. J’ai beau lui répéter qu’en début de séjour, ce n’était pas lui mais certains de ses combattants qui m’avaient rendu la vie misérable et pour ce qui était de son agression c’était lui la victime, certainement pas moi, il continuait de se culpabiliser et de trembler jusqu’à ce qu’il s’assoupisse. De mon côté du lit je pris un certain temps à m’endormir, essayant d’analyser la situation, j’étais certaine qu’on avait voulu lui faire peur, et je dois dire que je pouvais constater que ça avait été franchement efficace.
Serge c’est un artiste, j’aime bien comment Benoit décrit en peu de mots, son ami «C’est un artiste qui porte ses émotions comme un manteau». J’aime bien cette image. C’est vrai, c’est donc un grand émotif! C’est aussi une grande gueule, et les grandes gueules ça dérange, ça bouscule et maudit qu’on aimerait donc les faire taire. Ça brûle des ponts aussi parfois mais souvent ce sont ceux qui font bouger les choses, qui les font avancer. Il n’a pas hésité à crier à l’injustice plus tôt en après-midi, même si ce n’était pas son équipe qui en était victime. Il y a trois ans, il n’a pas hésité non plus à exiger que la ligue respecte ses engagements parce qu’il voulait que ce soit le Québec qui soit représenté et non le Canada, il a même pris des gros risques. J’ai beaucoup de respect pour lui et de ce qu’il a accompli jusqu’à maintenant. On peut dire que c’est le précurseur du béhourd au Québec, et même le premier en Amérique à avoir amené une équipe au championnat.
Quand le jour se lève, tout le monde est pas mal «poqué»… littéralement pour Béné qui arbore une magnifique babine bien charnue et qui a finalement été retrouvée couchée en boule derrière un panneau de la tente. Elle n’avait jamais disparue, elle s’était juste un peu déplacée après que les gars soient venus la porter dans la tente. Les autres se relèvent soit d’une gueule de bois, soit un peu traumatisés de ce qui est arrivé à Serge il y a quelques heures. Moi je suis fraîche comme une rose à côté d’eux. Dans un sens je n’ai pas grand mérite, j’évite de trop boire, ça me rend malade et avec les années, l’expérience, la sagesse, peu importe, m’ont appris à doser pour avoir du fun sans avoir les effets désagréables pendant et après les partys. Dans ce cas-ci, je n’avais pas tant l’esprit à la fête et je ne voyais pas l’intérêt de rester sur le terrain, vue aussi ce qui s’était passé en après-midi, je me disais aussi que ce n’était pas une bonne idée. L’équipe en a subi les conséquences et maintenant plus que jamais, la situation exige qu’un autre tournoi soit créé, sans les Russes. La journée risque d’être en dent de scie et j’ai comme l’impression que la cérémonie de clôture sera un soulagement pour plusieurs, moi la première.
Je m’en vais faire un coucou à Benoit pendant que les autres tentent de remettre leurs yeux dans leurs trous et de sortir de leur état post apocalyptique. Évidemment je lui raconte les dernières actualités, il est plus ou moins étonné puisqu’il était au courant des chicanes de l’an dernier et de cette année avec les Russes, des gars d’ici en ont parlé sur facebook. Il est convaincu que c’est un avertissement que Serge a eu, de l’intimidation dans la plus pure tradition russe, et quand l’on sait que certains combattants ne sont pas des enfants de cœur, ce n’est guère étonnant. Bref, on n’est pas déçus que tout ça s’achève et il me semble que mardi, le jour de mon retour est trop loin.
J’espère profiter un peu de mon lundi pour visiter les alentours, ah la Camargue! Je n’en ai pas vu grand-chose jusqu’à maintenant. On m’a dit qu’il y avait des chevaux sauvages magnifiques, et on y perçoit l’influence très forte de l’Espagne toute proche, notamment sa culture tauromachique. Y a la Méditerranée toute proche, chaque fois que je hume l’air, je peux sentir la mer toute proche et ses marais salins, mais je ne l’ai pas encore vue, peut-être que lundi je pourrai aller m’y tremper les pieds. On verra bien demain.
De retour au campement José me dit qu’il a proposé de nous faire un souper de groupe avant leur départ le lendemain, et me demande si je veux contribuer à l’achat de denrées, j’accepte sans problème, je sais qu’il cuisine bien. Il y a deux petits barbecues et les chalets sont bien équipés pour la préparation des repas donc il devrait arriver à nous faire tous bouffer comme des cochons. Pendant qu’il est déjà dans sa tête à préparer son menu, on se prépare à partir une dernière fois sur le terrain du tournoi. Aujourd’hui, y a la remise des médailles et la cérémonie de clôture, après on récupère les armures laissées sur place durant toute la durée du tournoi, et ensuite on revient au chalet pour souper tous ensemble.
Entre le stationnement et le pavillon, je remarque qu’il y a pas mal de «campeurs» fripés qui ont le mouvement soutenu et la parole un peu faible. Les kiosques commencent déjà à se défaire, on emballe la marchandise restante, certains tentent encore de vendre leur stock à prix réduit, pour en avoir moins à ramener. Je note mentalement que c’est la dernière journée qu’on doit faire nos achats pour payer moins cher, bon je n’avais pas encore compris, que généralement, à part les gens hyper rationnels et sages, la plupart des voyageurs n’ont plus tellement d’argent à la fin de leur séjour.
Les gars se préparent tranquillement, certains remettent quelques pièces d’armure, d’autre n’enfilent que leur tabard, les gambisons sont humides de n’avoir jamais vraiment séché depuis quatre jours et la corrosion commence à apparaître un peu partout sur certaines armures. À l’intérieur c’est un vrai fouillis, tout parsemé de sacs de hockey, de coquille et de jock strap, de boitiers de protèges dents, de sacs de chips et de cannette de bière vides. Les bottes de foin forment un tas informe, fatigués d’avoir servi de sièges aux lourds combattants, de rangement et…de lit temporaire pour Béné quand tout le monde l’a cherchait y a encore quelques heures.
Avant la cérémonie de clôture, y a un combat appelé «All versus all» vous l’aurez compris, c’est costaud! C’est un combat final souvent assez improvisé où s’affrontent ceux qui ont encore de l’énergie. On les divise en deux groupes qui devront s’affronter une dernière fois. Cette fois-ci, ce sera une cinquantaine de Russes contre une soixantaine de combattants d’un peu partout. Disons que «l’un peu partout», en tout cas, une majorité veut vraiment sacrer la volée aux Russes qui ont déployé tout ce qu’ils pouvaient d’anti fairplay. Il y a beaucoup de colère et l’atmosphère est assez tendue. Mais en plus de l’absence totale de leur fairplay les Russes «doivent» à tout prix gagner de façon spectaculaire, ils sont plus expérimentés et aussi super entraînés, certains, j’ignore combien, sont payés pour ne faire que ça à l’année. Leurs équipements sont plus sophistiqués parce qu’ils ont un investisseur, le propriétaire de la ligue. Il n’est donc guère étonnant qu’ils écrasent en un rien de temps le « un peu partout », les Russes étant, en plus de tous leurs atouts, habitués à se battre ensemble, contrairement aux autres. Je l’avoue, le combat a beau être complètement inégal, c’est tout de même beau à voir… quand on ne connaît pas trop les règles. Les Russes s’étant avancés dans le milieu en rond et en se déployant comme une fleur qui s’ouvre, jetant par terre TOUS les combattants au sol. (Je sais, c’est peut-être un peu trop poétique dans ce contexte). Tout de même, certaines équipes ont aussi du panache, comme les Américains qui malgré le fait qu’ils doivent traverser l’océan eux aussi, sont venus en très grand groupe très bien organisé et comme je l’ai déjà dit plus tôt dont plusieurs individus sont gigantesques. Les Polonais qui sont nombreux, aussi expérimentés que les Russes mais faisant preuve d’un fairplay exemplaire et finalement les Français, déjà auréolés du fait que nous sommes sur leur territoire mais aussi parce qu’ils sont nombreux à faire de la reconstitution historique et du béhourd, et la proximité aidant, ils ont donc pu venir à plusieurs.
Quelques heures plus tard, c’est avec eux que nous marchons jusqu’à la lice en cortège pour la remise des médailles, un peu bras dessous et bras dessus entre cousins. Je peux constater que les Québécois ne sont pas les seuls à avoir festoyé très tard, et je me demande s’ils ont été témoins des revirements désagréables de fin de soirée. Je n’ose pas trop en parler car j’ignore si ça doit rester secret, donc je décide d’attendre plutôt qu’on m’en parle, ce qui n’arrive pas. J’essaie de me trouver un coin dans les estrades où je bénéficierai d’un maximum d’ombre pendant que l’Ost entre à son tour sur un reel de la Bottine souriante, car faut être conséquent, si nous ne voulons pas être une équipe «Canada» nous devons nous dissocier de l’hymne national, même si son origine est canadienne française, québécoise avant la lettre. Il y a plus d’une vingtaine d’équipes rassemblées dans la lice, les membres suent et écoute patiemment ou péniblement le discours du président de la ligue et lorsque tous les éloges et les médailles d’or sont remportées en majorité par les Russes et les Ukrainiens, certains s’échangent des regards sarcastiques ou lourds de reproches. Je ne suis pas déçue de retourner au chalet, mais c’est sans compter le nettoyage de la tente et surtout ce que j’appelle le moment inévitable de «méméring post combat, pré bye bye». C’est un instant qui peut paraître interminable, voire éternel pour la ou les personnes qui ne font pas de combats et qui ne font donc pas réellement partie du processus. Et même si c’est pas mal mon cas, je ne peux m’empêcher d’en observer le déroulement sourire en coin. Ça me rappelle beaucoup Bicolline après la grande bataille et le départ imminent, y a les commentaires et les rappels à propos des combats, des bons et/ou mauvais coups, y a souvent échanges d’adresses courriel ou d’ajouts sur Facebook tout en enlevant armures, vêtements détrempés, découverte de blessures diverses et rhabillage en vêtements civils, c’est souvent extrêmement looooooooooooooong. Parallèlement y a aussi le démontage de tentes, ramassages de cossins* (un soulier, un morceau de vêtement, une serviette, une bouteille vide, un outil, un n’importe quoi) qui traînent; de gars qui rappellent aux méméreux qu’ils ont besoin d’aide. Généralement y aussi la bière, le cidre ou l’hydromel des Danois super populaire qui circulent partout dans les campements. Ça n’aide certainement pas à accélérer la cadence!! Y en a qui sont tout de même efficace, mais y en a qui seraient là bien après la tombée de la nuit si on les laissait faire. Et là y a José pour nous rappeler qu’il doit acheter la bouffe si on veut se faire un souper, l’idée de manger donne soudainement un coup d’accélérateur au groupe. On quitte la place avec des «Au revoir mes frères» mais j’ai comme l’impression que ce ne sera pas sous la bannière Battle of the nations.
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