lundi 15 janvier 2018

Journée en courtepointe latine


« J’pense que j’étais motivé en crisse… » laisse tomber Benoit en soupesant sa corde à sauter. Il est tout habillé pour une séance d’exercice, mais c’est déjà tellement chaud et humide, que nous avons eu du mal à dormir malgré la fenêtre toute grande ouverte.  « Si tu te sers de ce machin, je te fais enfermer. » que je lui réponds après avoir ouvert un œil pour comprendre de quoi il parle. Définitivement je reste au lit encore un peu, pendant que Benoit sort, décidé à faire au moins un yoga chaud. Il est suivi de Steve et d’Andrew qu’il a réussi à convaincre, je ne sais trop par quel miracle, de se lever à l’aube pour faire un petit entraînement. Je me dis que son yoga y va être chaud pour vrai et je me rendors en écoutant le doux vacarme des oiseaux exotiques qui s’éveillent.


C’est justement, quand ils s’arrêtent que je commence à me réveiller, et comme nous avons une douche pour nous quatre et que je me doute bien que les gars vont en avoir besoin bientôt, je me dépêche d’aller en prendre une, rapidement, avant qu’elle ne soit monopolisée. Je suis déjà en train de m’habiller quand ils arrivent complètement détrempés de leur propre sueur avec dans le regard éteint, un fond de remord, sauf Benoit et son hyperactivité. Si je n’avais pas une certaine admiration pour leurs efforts de suivre leur tortionnaire, j’éclaterais de rire, mais je garde ça pour moi. En attendant que Benoit finisse de se doucher et de s’habiller, je fais un peu de rangement dans nos bagages, puis nous descendons dans la salle à diner pour le déjeuner. Andrew est dans le petit bar attenant, bavardant et sirotant un café avec Caitlin. Nous nous joignons à eux et Maïté l’une des arbitres m’offre un churro qu’elle a apporté dans ses bagages, je suis aux anges, j’adore ces pâtisseries espagnoles!

Caitlin qui donne des pitchnotes à Andrew et moi qui tenais à mettre mon churro dans la photo.

Les personnes âgées commencent à s’installer aux tables et nous les imitons, après un bref regard à la bouffe offerte, Benoit sait déjà qu’il ne pourra pas manger autre chose que des fruits (pommes, orange et bananes). Des paniers avec des petits croissants, pâtisseries ou rôties sont déposés sur les tables et on nous sert du thé ou du café. Caitlin regarde avec Benoit et Steve l’horaire de la journée, pendant qu’Andrew et moi bavardons.

Aujourd’hui, Ben et Andrew se battront avec les Dracones argentins en béhourd, ça sera probablement une épreuve difficile considérant l’adaptation climatique et dans le cas de Benoit, en plus, le manque de sommeil ET la carence alimentaire depuis trois jours. On verra bien ce que ça va donner, je m’assurerai d’avoir de quoi grignoter dans mon sac et des bouteilles d’eau prêtes. Le problème que nous réalisons aussi, c’est que l’horaire des repas de l’hôtel ne concorde pas du tout avec notre tournoi, comment allons-nous manger dans la journée? Martina prévoit aller à l’épicerie un peu plus tard pour acheter de l’eau, des fruits, du fromage, des sandwiches, bref de quoi sustenter au moins les arbitres, les organisateurs et peut-être les combattants qui sont à l’hôtel. Toutefois, l’eau est offerte à tous, à vue de nez je dirais qu’il y a une bonne centaine de personnes sur le terrain.

Le soleil plombe et les estrades sont vides, bien sûr il est encore tôt mais nous savons aussi que nos compétiteurs ont décidé de faire exprès, un tournoi deux semaines plus tard que l’Open de l’IMCF à Buenos Aires et il y a eu de la bisbille ici entre les fédérations. Je ne saisi pas tout mais je sais que des actions ont été entreprises pour nous nuire directement. Ce qui fait que la majorité des marchands préfèrent mettre leur énergie sur l'autre tournoi et laisser tomber celui-ci. Comme si ce n'était pas suffisant, les gros spotlights du stade ne fonctionnent pas, nous obligeant à faire notre tournoi en plein jour, alors que le soir aurait été plus populaire, vu la chaleur.

Les gars sont occupés à enfiler tranquillement leurs pièces d’armure, je commence à comprendre pourquoi les gens qui vivent dans les pays chauds, fonctionnent à une autre vitesse. C’est peut-être d’une certaine façon, cette lenteur qui leur permet de profiter plus du moment et qui les rend aussi souriant. Ils ont l’air tellement moins stressé que nous! Même Martina qui est très préoccupée par l’approvisionnement en eau et en bouffe et par les nombreux pépins qui surviennent immanquablement, garde sa bonne humeur. D’ailleurs elle accepte de me prendre en voiture avec elle pour aller à l’épicerie parce que je dois trouver de quoi nourrir mon homme.

Nous faisons deux arrêts, un dans le village pour la nourriture et l’autre un peu plus à l’extérieur pour les caisses de bouteilles d’eau et de Gatorade. Les épiceries où nous allons, sont petites et assez limitées en choix, dans mon exploration des allées à la recherche d’aliments assez nourrissants et sans gluten ni soya, je croise parfois des regards étonnés devant ma robe médiévale et bien sûr mes cheveux à la Mérida écossaise.

J’opte pour du jambon, des craquelins de riz, des chips, du fromage, du chocolat et quelques bananes, je suis surprise qu’il y ait si peu de fruits et de légumes. Mais bon on devrait tenir toute la journée, considérant notre sac de noix jamais très loin. Sur le chemin du retour, je savoure ces quelques dernières minutes au frais à l'air clim.

De retour sur le terrain, nous déchargeons la voiture et je vais voir mon homme qui vient de faire quelques rounds. Andrew a dû s’arrêter à cause de la chaleur, avec les armures ça doit être épouvantable, surtout entre les rounds parce que pendant la minute et demie de combat, l’adrénaline la fait oublier momentanément. Les soignants qui sont sur place ont pris sa pression et lui ont interdit de se battre à nouveau. Benoit attend le prochain combat, casque et mitons enlevés, mais toujours vêtu de son armure et de son tabard, il est en nage, je lui donne de l’eau et lui offre à manger même si je sais qu’il refusera, comme il le fait toujours quand il attend entre deux combats.  




Je grignote un peu et je jase ici et là avec les gens qui se tiennent sous la marquise, pour suivre les combats attentivement faut s’avancer proche de la lice, et je l’admets je n’ai pas le courage de le faire, je suis super inconfortable debout au soleil, mes jambes n’ont toujours pas désenflées.

Mes pieds et jambes ont eu l'air de ça jusqu'à mon retour à Montréal.

Je préfère bavarder avec les gens autour de moi. Je connais déjà depuis hier Georgina, Carolina, Roberto, Shito et Maïté, aujourd’hui je parle aussi avec Marianna et Agustina qui tient avec son copain, une chronique sur le béhourd. Évidemment nous avons beaucoup à échanger! Nous travaillons la même matière, mais chacune à notre façon, elle plutôt sous la forme journalistique, incluant des entrevues ponctuelles avec des gens œuvrant dans le milieu, moi sous la forme du récit, plus personnel en observation participative de l’expérience globale et où le voyage prend une grande place. Cependant, elle comme moi, est motivée par la curiosité mais surtout par ce désir de transmettre et de faire connaître ce sport. Nous sommes d’accord aussi sur un autre point, les deux devraient aussi être en anglais, comme la sienne est en espagnole, je dois utiliser google translate et elle de même pour lire la mienne en français. C’est pas l’idéal, mais bon, on comprend l’essentiel.

Après la défaite de l’équipe de Benoit, celui-ci s’installe avec moi pour manger avant de prendre la relève en tant qu’arbitre. Au plus fort de l’ensoleillement je vais me réfugier à l’ombre sous les estrades en ciment, c’est l’endroit le moins chaud, je ne suis pas la seule à y avoir pensé, nous sommes bien une vingtaine à y être entassés. Quelques chiens y sont aussi, j’ignore à qui ils sont, mais ils ne sont pas errants comme au Portugal, car ils ont un collier. D’ailleurs c’est quelque chose que j’observe depuis hier, il y a beaucoup de chiens et ils sont toujours libres de circuler où ils veulent. Ça me donne l’impression qu’ils appartiennent à tout le monde et à personne en même temps, ils ne sont pas farouches, et tout le monde s’en occupe mais un peu distraitement. Ils font partie du décor le plus naturellement du monde. Bien sûr j’en profite!
Bien accoté sur ma hanche
      
Un moment donné, Benoit vient m’informer qu’il fait beaucoup trop chaud et que nous allons devoir prendre une pause de quelques heures, les combats continueront en fin d’après-midi jusqu’au crépuscule. Je comprends parfaitement cette sage décision, nous profitons encore de la voiture de Martina pour retourner à notre hôtel prendre une douche et faire la siesta. Nous ne sommes pas les seuls, c’est désert dans la grande salle, seulement quelques personnes croisées dans les corridors ou quelques voix étouffées derrière les portes entrouvertes.

Dans les endroits où il fait très chaud, les tournois doivent absolument se tenir en soirée pour le bien être des combattants et pour attirer le maximum de spectateurs. Jusqu’à maintenant nous n’avions pas eu besoin de prendre en considération la température extérieure, en excluant la grêle à Malbork (Pologne) et l’ouragan à Montemor (Portugal), mais on parle de quelques heures où tout s’arrête momentanément. C’est la première fois où l’on réalise à quel point le climat peut jouer en notre défaveur, une chance que ce n’est pas le tournoi international de quatre jours avec un millier de personnes à accommoder.

Quand vient le temps de retourner sur le terrain pour la poursuite des combats, je décide de rester à l’hôtel, j’irai me promener dans les alentours, le terrain est immense.   Au détour d’un chemin, je croise des chevaux qui broutent paisiblement en liberté sur l’immense terrain, mais aucun être humain en vue à l’extérieur, ça a quelque chose d’apaisant. Il fait moins chaud aussi, ça aussi ça a quelque chose d’apaisant! 







La pénombre commence à s’installer quand Benoit surgit dans la chambre : « La gang qui campe un peu plus loin sur le terrain, nous invite pour un barbecue! Maintenant! » On enfile nos vêtements civils et on descend avec Andrew et Steve dans le hall, Caitlin préfère rester à l’hôtel pour se reposer. Nous partons tous les quatre en direction du campement, sans trop savoir comment y accéder, il ne semble pas y avoir de petit chemin pour s’y rendre. Nous piquons au travers dans les hautes herbes et les petites buttes sans trop voir ou nous marchons en gardant le cap sur les lueurs des feux, car autour de nous, c’est l’obscurité. En approchant, Steve avec son humour anglais, compare les bruits de campement qui nous parviennent, à ceux d’un campement gypsy, il ajoute : « At the first twang of a banjo, I’m getting the fuck off of here! ». Ce qui nous fait éclater de rire, surtout quand quinze minutes après notre arrivée, ce sera les sons d’un accordéon qui se feront entendre.

Charlie (Carlos) celui qui nous invite, nous accueille chaleureusement, mais on a l’impression d’arriver un peu comme un cheveu sur la soupe dans le groupe, peut-être parce que nous représentons l’autorité du tournoi en quelque sorte. Il n’y a qu’un seul petit feu qui brûle, ce qui accroît la noirceur autour. Je m’en confesse, pendant un moment, j’ai un petit malaise, je suis une intruse, perdue dans le bois et dans la noirceur. Je me colle sur mon chum et au bout d’un moment, généralement quand la boisson commence à couler, tout le monde se détend. Charlie nous explique qu’il a trop manqué de temps pour faire un barbecue en bonne et due forme, il a donc commandé à un restaurateur une tonne d’empanadas. Benoit abandonne, il va en manger et vivra avec les conséquences, il a beaucoup trop faim et c’est si bon!




Quand on entend les premières notes de l'accordéon, mon cœur se réjouit et mes petits restants de peur s’évanouissent complètement. La tension se dilue et nous nous fondons dans le groupe, ne bavardant plus entre nous mais tous avec des campeurs. Pour ma part, je discute avec un jeune couple qui est venu à moi pour me parler de mes cheveux. Les deux jeunes gens m’ont vu dans la journée et m’avaient trouvé tellement cool avec mes lunettes fumées et mon look Mérida. On en vient vite à parler de Reenactment et de GN, c’est qu’ils aimeraient en créer un mais que les subventions sont impossibles à avoir. Je leur parle de Bicolline, ce qui les fait rêver, mais mon but est surtout de leur donner des idées pour partir ce genre de projet sans l’aide gouvernementale, suffit de trouver assez de gens imaginatifs et passionnés. 

La soirée est fort avancée lorsque nous décidons de retourner à notre hôtel, pas que nous nous ennuyons près du feu, mais nous avons un tournoi à poursuivre demain. Nous repartons donc, avec les pieds arrondis par l’alcool, dans ces herbes hautes et ornières assassines pour n’importe quelle cheville. Comme nous sortons indemnes de cette mini brousse, Martina passe avec sa voiture, elle nous offre le transport jusqu’à l’hôtel.

Nous avons quand même un peu tout de même le cœur à la fête, une émotion peut-être amplifiée par le party de l’âge d’or qui se tient à côté, en partie dans la salle et surtout sur la terrasse arrière. Nous sommes subjugués, si dans le jour tout ce beau monde se tient bien tranquille, le soir c’est la fête, en tout cas ce soir, tout le monde danse! Nous les regardons aller avec étonnement, à côté d’eux nous faisons figure de p’tits vieux, tous les cinq assis dans le petit bar (Caitlin nous y a rejoint) avec notre fernet cola, une boisson populaire chez les Argentins, à base d’herbes et épices qu’on mélange avec du soda ou du cola. Cet alcool fut importé par les Italiens, mais c’est à Cordoba que le cocktail est né.

C’est à contre cœur que nous montons les escaliers menant à nos chambres, c’est un peu le monde à l’envers, les plus jeunes qui regardent avec nostalgie et envie, les ainés qui se déhanchent sur des airs endiablés, bon j’exagère à peine. 

Aucun commentaire:

Publier un commentaire