vendredi 12 janvier 2018

Loger dans les traces de Juan et Eva Perron



Je me réveille une trentaine de minutes avant d’arriver, je ne suis pas la seule, ça commence à s’animer tranquillement dans l’autobus. On fouille dans notre sac et grignote ce qui nous tombe sous la main, quand on voyage comme nous le faisons depuis quatre ans, on ne doit pas tenir à ses petites habitudes ou sa routine de trois repas par jour. Y a beaucoup trop d’imprévus et chaque fois, nous sommes un peu à la merci du bon vouloir ou pouvoir de nos hôtes. En ce moment je rêverais de manger un bon déjeuner dans un restaurant, mais nous arrivons à notre hôtel qui est situé, du moins c’est ce qu’il me semble, retiré en campagne. L’heure des repas est terminée, nous devrons attendre le diner.



L’autobus restitue passagers et bagages sur le débarcadère improvisé, il fait chaud, mais comme le ciel est un peu couvert, le soleil ne nous plombe pas dessus, c’est au moins ça de gagné. Nous sommes à Embalse, petite ville de 8500 habitants, qui fait partie de la province de Cordoba. Comme au Québec, il y a la province et la ville de Cordoba qui en est la capitale. Celle-ci est à une centaine de kilomètres d’ici. Embalse signifie réservoir. En effet, la ville est construite autour d’un réservoir nucléaire érigé en 1974 par Juan Perron et mis en service dix ans plus tard. Notre lieu de villégiature se trouve dans un complexe hôtelier qui a été construit par la fondation de sa femme Eva Perron, première dame d’Argentine qui en quelques années seulement, a par ses actions, contribué au droit de vote des femmes, à l’égalité matrimoniale et joua un rôle actif en faveur des droits sociaux et travailleurs, entre autres. Qui aurait pu prédire qu’une jeune fille d’origine modeste, qui se destinait au métier d’actrice, en ferait autant pour les gens de son pays, avant l’âge de 33 ans? Foudroyé prématurément par un cancer, elle me rappelle une étoile filante et fulgurante.

 Cette fondation visait à soulager les plus démunis de la société, elle fit donc construire des hôpitaux, des asiles, des écoles et favorisa le tourisme social en créant des colonies de vacances accessibles à tous et où tous les enfants pouvaient pratiquer du sport. L’ensemble de la colonie comprend sept grands hôtels, plusieurs bungalows, une chapelle, une plage, des terrains de sport et des aires de jeux. Un endroit idéal pour recevoir un tournoi et comme il en coûte 10$ par jour par personne, pour être logé et nourri, ça permet aux organisateurs du tournoi de nous recevoir gratuitement.


Le hall d’entrée de notre hôtel est magnifique, grand spacieux et aéré malgré la chaleur, bien sûr, il n’y a pas d’air climatisé puisque tout est à aire ouverte. Les chambres demeurent très simples pour ne pas dire désuètes et la toilette que nous partageons avec nos voisins Andrew et Steve (qui arrive tout juste de Cordoba) n’a probablement pas été rénovée depuis sa construction. Bon on ne fait pas de cas de la décoration un peu spartiate, nous n’avons besoin que de lit pour dormir et d’eau pour se laver. Toutefois, il n’y a pas d’air climatisé non plus dans les chambres et l’air circule beaucoup moins qu’en bas, j’espère que les nuits sont plus fraîches. 




On nous avise qu’un diner est servi et qu’ensuite nous devons nous rendre au terrain sportif pour le tournoi qui commence. Nous défaisons nos bagages, les armures ont toutes été livrées là-bas directement dans les vestiaires sous les estrades, et descendons rejoindre les autres dans le petit bar à côté de la grande salle à manger. On nous indique la salle où il y a déjà pas mal de monde, principalement des personnes âgées qui sont en vacances. J’ai l’impression que ce sont des voyages de groupe, comme par exemple des associations de personnes âgées.


Nous nous installons avec le reste des combattants qui sont logés ici, il y en a d’autres qui campent un peu plus loin. Le repas qui est servi est le même pour tout le monde, des boulettes de viande avec une purée de pomme de terre et des légumes bouillis, très simple comme repas. Ça me fait penser à de la bouffe qu’on sert dans les hôpitaux, mais à 10$ par jour, c’est presque héroïque. Je trouve assez cocasse de voir autant de téléphones cellulaires chez cette population avancée en âge. J’admets que ça fait longtemps que je n’ai pas vu un grand rassemblement de personnes âgées au Québec, mais ce sont souvent ceux qui chiâlent le plus à propos des jeunes toujours sur leur I-phone.

Au moment du dessert, on distribue une banane encore dans sa pelure dans une assiette à dessert, ah bon, c’est, admettons-le, original. Les pourparlers autour de la table concernent les procédures du tournoi et de la possibilité de manger à l’extérieur, ce à quoi j’abonde dans le même sens. Cet après-midi, ce sera la mise en place du tournoi et le début des duels. Moi j’ai décidé de rester ici, je veux dormir un peu, à l’horizontale, et comme il y a du WI-FI dans la grande salle en bas, si je m’ennuie, je peux aussi aller écrire, envoyer des messages et des photos.

En fin d’après-midi, j’enfile ma robe médiévale et décide d’accompagner Benoit qui est venu chercher son sac de noix. Il est venu avec Martina en voiture parce que le terrain est vraiment grand, de sorte que le stade se trouve à une bonne vingtaine de minutes à pieds et par cette chaleur, mieux vaut éviter. Ô bonheur, il y a l’air clim dans la voiture! Je sais bien que la température va me sembler bien pire quand j’en sortirai, mais je profite quand même de cette fraîcheur artificielle.

Je reconnais quelques personnes, entrevues hier dans l’autobus et qui jasaient avec Ben, Andrew et Caitlin, principalement des arbitres. Tout le monde est souriant et m’apparaît à prime abord, tellement sympathique! La lice a été installée sur le terrain du stade, entre les estrades et les tables pour les arbitres, heureusement il y a une marquise au-dessus pour nous couvrir du soleil. Nous avons aussi des caisses de bouteilles d’eau sous les tables et chaises, c’est absolument essentiel, car nous sommes trop loin des points d’eau et de toute façon, il vaut mieux éviter de boire l’eau qui est souillée à cause du réservoir nucléaire (paraîtrait même que des pêcheurs argentins ont trouvé un poisson mutant, avec trois yeux, il y a quelques années). Vaut mieux donc la boire en bouteille, et, malheureusement parce que le monde est rempli de vautours, les bouteilles d’eau sont souvent vendues plus chères dans cette région. Faut aller l’acheter plus loin dans les épiceries pour l’avoir à prix raisonnable. C’est pour dire aussi que l’eau est bien précieuse.

Des équipes du Mexique, du Brésil, du Chili et bien sûr d’Argentine combattront en fin de semaine, dans ce tout premier Open de l’IMCF. Benoit et Andrew se battront dans une des équipes argentines avec leur tabard des Black wolves puisqu’ils ne représentent pas le Québec. Cependant, ils ne se battront pas en duel, ils seront arbitres avec Steve, arbitre en chef, qui finira de former les arbitres déjà sur place, les guidant dans les règles de l’IMCF qui ne sont pas exactement les mêmes que pour la HMBIA, notre compétiteur. Je suis étonnée de voir autant de femmes dans une armure ou portant le tabard ou la robe jaune, couleur qui caractérise toujours les arbitres sur le terrain. Je discute avec quelques-unes d’entre elles, toutes très joviales et contrairement à moi, ne semblent pas trop affectées par cette chaleur suffocante. Il y a de plus en plus de femmes dans ce milieu depuis mon premier tournoi en 2013, j’ai l’impression que c’est encore plus vrai en Amérique, du Nord et du Sud que dans les autres continents, je sais que dans certains pays en Europe de l’Est, c’est encore mitigé. Bien sûr il y a des combattantes, mais elles ne sont pas nécessairement traitées avec les mêmes égards que les hommes. Elles sont prises en charge souvent par leurs homologues masculins et on ne les trouve pas comme arbitres.

Mais il ne faut pas se leurrer, un moment donné, Benoit doit intervenir dans une vive discussion entre Martina et les membres d’une des équipes masculines, parce que les gars ne semblent pas respecter l’autorité de l’organisatrice. À nos yeux, alors que nous marchons vers eux, tout dans la gestuelle et la posture de ce beau monde indique la proie au milieu qui tente faiblement de s’imposer alors que les 8-10 gars autour ont l’air de prédateurs prêts à mettre en pièce la moindre petite parcelle de volonté de cette femme. J’essaie de taire mes émotions qui évidemment sympathisent avec Martina, j’ai horreur du sexisme. Benoit conscient de la situation, intervient pour venir appuyer l’autorité de Martina, même s’il sait bien que c’est une arme à double tranchant, en s’imposant, c’est comme si c’était normal qu’on l’écoute lui puisque c’est un homme. Mais c’est en tant que vice-président de l’IMCF qu’il le fait, pour lui, son autorité s’arrête là, il espère que les autres le comprendront. Le problème est réglé finalement en moins de deux.

Il y a beaucoup de concurrents duellistes, plusieurs attendent leur tour pour entrer dans la lice, au moins, le soleil se cache de temps en temps derrière un nuage, n’empêche, la chaleur est toujours suffocante. Sous la marquise j’étends mes jambes lourdes et bois beaucoup d’eau en regardant distraitement les combats. Un jeune homme s’approche et m’aborde en français, il m’a entendu parler à Benoit et Andrew, il est Breton. Comme il porte des vêtements comme nous, je pense d’abord qu’il fait parti de l’organisation. Je me trompe, il est un touriste qui est en Argentine depuis un mois et lorsqu’il a entendu parler de ce tournoi, il a décidé d’y venir parce que c’est le genre d’activité qui l’intéresse. Il offre son aide partout où on aurait besoin de lui. Nous l’accueillons avec plaisir, même si pour l’instant il n’y a rien à faire de précis. Nous discutons donc, moi et lui en français, de la Bretagne, où nous sommes allés, du Québec où il rêve d’aller, du béhourd et de cuisine, son métier depuis peu. Je lui parle de mon fils chef cuisiner qui est presque du même âge.

J'ai surpris cette petite chouette en pleine observation de notre activité

Benoit m’indique que les duels s’achèvent et nous discutons de la possibilité de manger au village avec quelques-uns des arbitres. Ce n’est pas très loin, c’est une vingtaine de minutes à pied, ce qui est raisonnable. Les combattants s’activent tranquillement à ramasser leurs pièces d’armures et armes; les secouristes ferment boutique jusqu’à demain; et chacun ramasse les traîneries et jettent les bouteilles et verres dans les poubelles. Marcher va probablement me faire du bien en activant un peu ma circulation parce que sérieusement je me sens comme un ballon dirigeable. Même Benoit et Andrew ont les chevilles enflées, notre corps est en rébellion avec cette chaleur et humidité inhabituelle, du moins pour nous en février.


Nous marchons sur le bord de la route qui mène au cœur du village et je bavarde en anglais avec Georgina, une Argentine qui déteste presqu’autant que moi cette chaleur et l’été dans son pays. Elle sympathise avec moi évidemment et comprend à quel point nous étouffions cet après-midi au plus fort de la journée. Maintenant que le soleil se couche, c’est beaucoup plus tolérable. À mesure que nous entrons dans le village, les gens nous regardent avec étonnement, bien sûr, à cause de nos vêtements, ça nous arrive si souvent que c’est à peine si nous nous en rendons compte. Les rues sont animées, du moins plus que je ne l’aurais pensé, les familles sortent manger au restaurant préférablement sur les terrasses ouvertes. Nous suivons leur exemple en prenant place à une table assez grande pour recevoir la dizaine de personnes que nous sommes.

Nous sommes soulagés, les spécialités sont les steaks (l’Argentine est réputée pour ses élevages de bœufs) et les prix sont raisonnables autant pour la nourriture que pour la bière ou le vin. La soirée promet d’être belle en compagnie de ces gens si chaleureux que nous apprenons à connaître.  


De gauche à droite: Georgina, Steve, moi, Benoit, Shito, Carolina, Roberto et Andrew

Aucun commentaire:

Publier un commentaire