J’aimerais rappeler qu’à ce moment-ci du
récit, nous venons de quitter le -25° typique québécois en février et nous
atterrissons en pleine canicule humide estivale à Buenos Aires, un 40° bien
costaud et bien ressenti. Déjà en sortant de l’avion à l’aéroport de Santiago,
nous nous étions dépêchés de mettre gougounes et vêtements de coton. En
arrivant à la sortie de l’aéroport de Buenos Aires on suffoque presque, avant
même de sortir dehors, parce que c’est chaud mais aussi parce qu’il y a
beaucoup de monde. N’oublions pas que nous sommes sous une montagne de bagages.
Nous avons aussi fait une erreur, nous n’avons pas d’argent cash, nous fiant
sur notre carte débit et crédit prépayée. Pourtant, il y a à peine deux mois,
nous avions fait la même erreur. En effet, au Japon, ils ne font pas confiance
aux banques, et bien souvent, ils n’acceptent que de l’argent liquide, même
quand c’est le temps de louer une chambre d’hôtel ou de manger dans un restaurant.
La situation ici est différente, c’est une grosse fin de semaine fériée et
c’est difficile de retirer de l’argent des guichets, parce qu’ils sont souvent
vides. La situation économique s’est aussi détériorée depuis plusieurs mois et
est assez instable.
Nous n’avions pas envisagé d’arriver aussi
à la dernière minute. Normalement nous
arrivions la veille, prenions le temps d’évaluer comment nous rendre à l’hôtel
où nous avions loué une chambre avec Andrew. Nous aurions dû ensuite souper
tout relax avec Caitlin qui avait aussi pris une chambre au même hôtel, Steve
quant à lui est déjà arrivé à Cordoba. Quelle belle journée nous aurions eu
ensuite le lendemain! Découvrir un peu la ville, s’acclimater, prendre 1-2
douches avant de nous rendre en soirée, avec nos bagages, au point de rencontre
pour prendre le bus.
Nope! Nous sommes à l’aéroport, un petit
peu en train de paniquer parce que notre autobus est dans quelques heures et
que nous sommes un peu perdus en plus du choc thermique (sérieux, j’exagère à
peine!). On doit prendre un taxi, c’est clair, mais on s’est fait dire de faire
attention et de fixer le prix à l’avance avec le chauffeur, parce que tu peux
te retrouver avec des grosses surprises. Déjà faut qu’on en trouve un qui peut
prendre la carte de crédit, qui est assez grand pour prendre tous nos bagages
et qui comprend un minimum d’anglais ou de français car nous ne parlons pas
espagnol. Les chauffeurs sollicitent les clients avec beaucoup de motivations,
ils me font penser à des vautours autour d’une carcasse, la carcasse c'est nous, ou du moins en voie de le devenir. Disons d’emblée qu’on
est pas «ben gros dans nos shorts», on est ultra fatigués, on a faim, on a
chaud et puis on doit courir pour ne pas manquer notre prochain rendez-vous. On
a tous les deux, les nerfs à vifs et on fait notre gros possible pour pas nous
disputer en plus, ce qui est dans la nature des choses dans une situation
pareille.
On finit par accepter le premier qui nous
aborde et qui nous assure que ça ne coûtera pas plus que 50$, qu’il peut
prendre tous nos bagages, ce à quoi j’ai envie de rouspéter, mais j’abdique
quand il nous dit qu’il a l’air climatisé aussi. Bon c’est loin d’être frais
dans la voiture, disons que c’est «juste pas» un sauna, on décolle après que
Ben lui ait montré l’adresse de l’hôtel, pour au moins rejoindre les autres. Nous
essayons de relaxer…un peu, mais c’est pas facile, y a pas de compteur visible,
c’est pas super rassurant. Benoit se demande s’il pourra manger et moi je me
demande combien de temps mes mollets et mes chevilles resteront aussi enflées.
J’ai un flashback de la sœur de l’oncle Vernon d’Harry Potter…
Le taxi s’immobilise devant l’hôtel, le
chauffeur nous dit que ça sera 60$ finalement, Ben n’a aucune envie de
s’obstiner, donne la carte de crédit au chauffeur et je commence à sortir des
bagages, ceux-là qui partageaient la banquette arrière avec moi. Caitlin est dans le hall avec Andrew, tous les
deux viennent nous accueillir et nous aider avec les bagages, ils ont l’air
reposés, du moins plus que nous. Je n’oserais pas me regarder dans un miroir en
ce moment, je dois ressembler à une dangereuse gorgone déchue, blasée, aux
extrémités qui ont l’air de ballons de football. Mes mains sont surprenantes
elles aussi, je les observe fascinée et un peu horrifiée en constatant que j’ai
même du mal à les fermer. Éventuellement je dormirai à l’horizontale et tout
s’arrangera. Le mot clé ici est « éventuellement ».
Pour le moment, notre priorité est de manger!
On demande au maître d’hôtel si nous pouvons déposer nos bagages dans un
endroit sécurisé dans le hall, juste le temps d’aller manger au restaurant en
face, puis nous les récupérerons. Il accepte de les laisser avec ceux de
Caitlin et Andrew qui y sont déjà. Nous traversons et je réalise avec stupeur
qu’il n’y a pas d’air climatisé, nous sommes en nage, j’essaie de ne pas trop
me rappeler que je ne pourrai prendre aucune douche avant d’être arrivé à
Cordoba. Le menu n’est pas très élaboré et comme c’est un coin pour touristes
aisés, c’est très cher, mais faut manger absolument. Benoit finit par prendre
une salade (seule option sans gluten) et moi un burger.
Nous ne pouvons pas nous attarder, nous
devons être dans 3 heures à l’obélisque au centre de la Plaza de la Républica,
c’est là que notre autobus viendra nous chercher, nous, ainsi que les
combattants argentins. On récupère nos valises et prenons la direction indiquée
par Google map qui évalue une quinzaine de minutes pour nous y rendre à pieds.
Par chance, Benoit et Andrew ont pensé à apporter chacun un diable (ce truc si
utile pour transporter des électro-ménagers) mais ce n’est pas super efficace
pour transporter des gros sacs de sports et au bout d’un moment, celui d’Andrew
se brise. Faut dire aussi que contrairement au plancher lisse des aéroports,
les trottoirs et l’asphalte inégale peut avoir raison de n’importe quelle
roulette quand on doit quasiment courir, celles de ma valise en arrachent aussi. De plus, nous devons passer par
le rond-point en plein heure de pointe, les gens ici vivent plus tard à cause
de la chaleur de la journée. Ce qui fait
que la petite balade de 15 minutes, se transforme en expédition de 30 minutes
en Amazonie (la température), en tout cas pour des gens qui viennent de vivre
notre périple du dernier 36 heures, ça ressemble à un calvaire. Nous trouvons
facilement le débarcadère improvisé, les Argentins y sont déjà, évidemment,
même si on ne se connait pas beaucoup, eux ils savent qui nous sommes juste à
nous regarder. Disons d’emblée que moi et Benoit on ne se fonderait pas dans la
foule avec notre teint plus que nordique. Caitlin qui vit en Nouvelle-Zélande
(c’est aussi l’été) souffre à peine moins que nous, c’est beaucoup plus chaud
et humide ici et elle est enceinte de quelques mois. Andrew, Ben et moi sommes
complètement déphasés par le choc thermique qui prend des proportions plus
grandes pour moi et Ben en raison du manque de sommeil et du stress de cet
après-midi.
Martina est sur place, tout sourire, pour
nous accueillir avec ses arbitres. Après les présentations usuelles, mon
cerveau refuse de faire de la traduction en anglais (la langue commune échangée
entre nous) j’abandonne et je cherche désespérément un coin pour étendre mes
jambes en attendant l’autobus, je veux dormir!! Moi j’ai atteint ma limite de
sociabilité. Mon homme me connaît, il sait que je suis complètement «off» et me
donne un coup de main avec les bagages pour m’en faire un siège temporaire. Je
le regarde s’éloigner pour aller jaser avec nos hôtes comme le font Andrew et
Caitlin, je suis toujours étonnée de voir à quel point il peut pousser ses
limites, surtout quand il y a du monde avec qui il peut socialiser.
L’autobus arrive plus tard que prévu, mais
quand nous nous y engouffrons, c’est un pur bonheur qui m’envahit, c’est un gros
autobus de voyage super confo avec l’air climatisé, oh mon dieu que le bonheur
coûte pas cher! Je m’y installe avec un p’tit frisson de satisfaction extatique
et Benoit prend mes jambes sur lui tout en continuant de jaser avec les autres
autour. Je prends mon oreiller de cou, mon veston pour me couvrir, je m’enfonce
sans aucune gêne dans un sommeil de plomb. Nous devons rouler une bonne dizaine
d’heures vers le nord jusqu’à Cordoba, c’est drôle ça ne me paraît même pas
long.
J’ai conscience d’ouvrir les yeux un moment
donné pour découvrir Ben endormi ainsi que la majorité des voyageurs, c’est
silencieux, je me rendors. Un peu plus tard je suis tirée du sommeil, l’autobus
s’est immobilisé, c’est un arrêt pipi, le seul, donc je fais un effort pour
m’extirper de mon siège. Il y a beaucoup de monde, je suis un peu surprise
d’ailleurs d’en voir autant dans ce qui semble être un «rest area», au beau
milieu de la nuit et à ce que je peux voir autour, au beau milieu de nulle
part. Moi et Caitlin on se retrouve à attendre en ligne, il doit bien y avoir
une trentaine de filles qui sont là et pour la deuxième fois en voyage (la
première était à Malbork en Pologne) que je vois des toilettes avec une madame
qui vend du papier de toilette. Une partie de ma conscience le constate, mais
le reste de ma conscience, celle qui serait plus utilitaire en ce moment, dort
encore. Je finis par avoir une cabine libre et m’exécute et me réveille : Ah
oui, la madame, c’est elle qui a le papier de toilette! Je finis par trouver un
bout de papier dans ma sacoche pour faire une job ben sommaire, de toute façon,
je n’aurais même pas pu en acheter, nous n’avons pas d’argent cash.
Ben m’attend à la porte et nous allons à la
recherche de quelque chose à manger, normalement il y a des comptoirs autour d’une
place couverte, mais à cette heure, c’est fermé. On peut s’y asseoir, mais la seule
bouffe que l’on peut s’acheter c’est celle dans les machines distributrices et on
ne trouve aucun guichet automatique. On finit par s’y acheter un cornet glacé avec
des pesos empruntés à Andrew, et on retrouve vite le confort du bus. Quand celui-ci
reprend la route, je suis déjà profondément endormie.



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