lundi 13 mars 2017

Leçon d'archéologie avec Philip





Nous roulons quelques heures peu avant de traverser la frontière allemande et arrêtons pour mettre de l’essence dans un genre de couche-tard polonais, dans un de ces lieux au nom imprononçable. À l’aller j’avais dit à mes deux compagnons de route que les noms avaient dus être créés à partir des lettres restantes d’un jeu de scrabble, les lettres qui valent super chères parce qu’inutilisables, les « w, x, y, z », pendant un intermède de silence, ce qui les avait fait bien rire

  Nous arrivons tard en soirée pour ne pas dire au milieu de la nuit, comme Adam nous attendait, il est encore debout, et nous accueille aussi gentiment que la semaine dernière. Après avoir installé notre lit, Ben et Andrew discutent un peu avec Adam pendant que je m’enfonce sous les couvertures, n’ayant pratiquement pas fermé les yeux durant le trajet.

Le lendemain matin, nous envisageons d’aller faire un tour à Berlin et Adam nous accompagnera, il n’y a pas meilleur guide. Il nous propose d’aller auparavant chez Philip, son ami archéologue qui est venu à l’entraînement la semaine d’avant et qui habite tout près en banlieue de Berlin.

Quand nous arrivons chez-lui, nous tombons sous le charme de sa petite maison champêtre avec sa grande cour arrière où ses trois chiens peuvent courir et s’amuser. Ce qui me plaît davantage c’est tout l’aspect nature sauvage, ici pas de beau gazon vert frais coupé, d’arrangement floral ou d’accessoires de jardin placés judicieusement. Ici ce n’est pas l’humain qui a maîtrisé son espace, mais plutôt la nature qui vit comme elle veut, qu’elle pousse où elle veut avec ses herbes hautes, son arbre, ses fleurs sauvages et qui permet aux humains et aux chiens de profiter de sa fraîcheur, de son odeur et son calme. La femme de Philip, Annika avec qui j’essaie d’échanger, est toute en douceur, comme son homme et je me dis que cet endroit doit être le paradis des familles d’accueil pour ces chiens adoptés, après avoir été victimes de mauvais traitements. Les trois ont des caractères particuliers issus de leurs anciens traumatismes, y a celui que j’avais déjà rencontré et qui tremble en permanence, ne lâchant pas d’une semelle son maître, le deuxième, bien qu’il soit bien sociable avec les humains a probablement manqué de stimulis, car il est très « Goofy » et le troisième interagit avec les humains « uniquement » à travers sa balle. Pendant qu’il court pour aller la récupérer, l’autre court stupidement avec lui sans en comprendre le but.  

Nous nous imaginons mal quitter cet endroit tellement nous y sommes bien, mais au bout d’un moment Adam et Philip nous proposent une autre option, à nous de choisir. Soit nous allons à Berlin, mais faut aussi savoir qu’il y aura probablement beaucoup d’embouteillages puisque nous sommes en semaine ou alors visiter un village slave reconstitué du 10ième siècle pas bien loin d’ici. La plus-value de cette seconde option est qu’aujourd’hui, ce village est fermé au public, mais que Philip, qui je crois, a aidé au projet de par ses recherches archéologiques sur ce sujet, a les clés et peut nous y amener pour nous le faire visiter. Difficile de refuser !!!

Aussi nous serons revenus plus tôt et nous mangerons un barbecue dans cet endroit adorable et pourrons lancer éternellement la balle au chien très très insistant.








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La journée est idéale, le soleil est au rendez-vous et l’air est très confortable, nous passons une bonne partie de l’après-midi à nous promener dans le petit village reconstruit tout en écoutant les explications de Philip, j’essaie comme je peux de capter le maximum, demandant parfois à Ben de me traduire des brides, mais y a tellement d’informations que Ben perd lorsqu’il m’aide que je finis par laisser tomber, au pire je lui demanderai après en me servant des photos que je prends. Vers la fin, mon regard se perd dans les abords de la forêt et je crois percevoir un endroit plus retiré mais qui à mon avis servait soit pour des rituels quelconques, soit de lieu pour des prises de décisions importantes. Je demande à Philip si nous pouvons aller de ce côté et lui demande justement si mon intuition est juste, ce qu’il confirme. Nous arrivons dans ce cercle où des sièges taillés dans des troncs d’arbres sont aménagés en rond et qui appellent à la discussion, c’était fort probablement les anciens et/ou les chefs qui y siégeaient pour prendre des discussions. J’ai une pensée pour les chevaliers de la table ronde qui me fait sourire. Je le sais, je fais toujours des parallèles…

Après notre petit arrêt dans le cercle sacré, nous retournons tranquillement aux voitures, Philip devant avec son excroissance canine sur la jambe et nous qui suivons encore un peu entre deux temps, mille ans auparavant et ce que nous ferons comme barbecue chez Philip. En chemin, Adam nous fait arrêter la voiture pour nous amener voir un lieu qui à première vue est tout à fait ordinaire, mais lorsque nous marchons un peu plus loin vers une petite clairière, il nous montre des vestiges des tranchées de la deuxième guerre mondiale, lieu historique, mais laissé aux bons soins de Mère Nature, comme si les Allemands avait eu l’espoir qu’elle efface ces traces honteuses de leur histoire. Comme je le fais souvent lorsque je me trouve dans un lieu historique précis, je me laisse imprégner et j’imagine. Cependant, rien à voir avec le fracas des épées, mais plutôt les fusils et les canons, la poudre, mais comme toujours, les batailles ou les guerres apportent universellement les cris de rage, les lamentations de peur, la douleur…la mort. Triste que ce que nous percevons de l’histoire prenne racine d’abord dans ce qu’il y a de plus laid chez l’humain : la soif éternelle du pouvoir.

Nous arrivons chez Philip en fin d’après-midi et Suzie, la copine d’Adam, Johannes, Florian et Josephine nous y attendent pour faire le barbecue avec nous. Certains préparent le feu, d’autres s’affairent à l’intérieur et moi je satisfais le besoin de communiquer du toutou, en lui lançant inlassablement la balle à l’autre bout de la cour. Au bout d’un moment Ben, vient me voir et me dit : « Faut que tu viennes voir ça, tu vas capoter! » Je le suis en le mitraillant de questions. Arrivés près de Philip, celui-ci me montre le crâne qu’il a dans les mains, je jette un œil dans la boîte juste à côté, où on peut voir d’autres ossements (la filière d’un archéologue!) et je prends le crâne qu’il me tend. Il nous explique que selon lui, c’est le crâne d’une paysanne slave, possiblement esclave, morte assez jeune avant la trentaine. Il ajoute qu’elle a souffert probablement de malnutrition et nous montre la dentition et l’usure due aux particules de pierres minuscules qui se retrouvaient dans la farine. Il nous raconte un peu sa vie et moi, qui tient pour la première fois un vrai crâne, j’ai des frissons en réalisant que je tiens la tête d’un être qui a vécu, avec ses joies, ses peines une vie bien avant moi, mais qui a été vivant et non pas un paquet d’os anonyme. Tellement habitués que nous sommes à voir l’image du crâne un peu partout dans notre culture, même pour l’halloween, j’aurais cru que le tenir dans mes mains, aurait eu peu d’impact sur moi. Wow, je suis fascinée!

Je remets précautionneusement, respectueusement, le crâne à Philip, qui le remet doucement dans la boîte avec le reste des ossements. Dans certaines écoles, du moins ici au Québec, l’anthropologie regroupe l’archéologie, l’ethnologie ou ce qu’on appelle aussi anthropologie culturelle, la linguistique et l’anthropologie biologique. Et souvent on classe maladroitement d’un côté l’archéologie et l’anthropologie biologique en disciplines plus « scientifiques » et les deux autres dans une catégorie d’ordre social. Aujourd’hui, je réalise à quel point ces quatre disciplines, interagissent chacune avec leur lunette spécifique, afin de mettre en commun leurs trouvailles pour mieux connaître l’être humain.

Les recherches et la théorie de Philip sont un très bon exemple en ce sens, en effet, ses collègues archéologues étaient incapables de déterminer clairement ce qui avait causé la mort d’un noble, le squelette sur lequel ils se penchaient, présentait une blessure particulière dont Philip avait apparenté à une arbalète. Ses collègues ayant une connaissance limitée de l’histoire générale, niaient cette théorie en prétextant que l’apparition de l’arme était plus tardive et doutaient qu’elle puisse être entre les mains des Slaves aussi tôt. Philip convaincu du contraire, avait apporté l’information historique qu’un ban du pape avait été émis aux chrétiens, pour interdire cette arme venue directement de l’enfer, quelques années avant la mort de ce noble. Et même si, pour ses collègues spécialistes, les Slaves accusaient un certain retard technologique sur le reste de l’Europe, Philip soutint que leur proximité du grand Empire germanique chrétien, assurait certainement la connaissance de l’arbalète redoutable. Pire, à cette époque, les Slaves ne sont pas encore convertis à la nouvelle religion qui condamne son utilisation. Au final, c’est sa théorie qui a été retenue, le noble squelette doit son gros trou à une pointe d’arbalète.  

La soirée continue de se dérouler tout en douceur avec nos nouveaux ami (e)s, à manger des charcuteries allemandes, à boire de la bière, à lancer la balle à notre nouvel ami infatigable et à « me » faire piquer par les moustiques. Notre séjour s’achève bientôt, mais j’ai l’impression d’être partie depuis des mois, tant j’ai vu, entendu, vécu… 

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