La journée est grise et humide pour
accueillir ce premier jour de tournoi, mais ça ne semble influencer aucunement
les spectateurs qui commencent à arriver en petit groupes. Nous nous sommes
levés tôt, après une bonne nuit de sommeil, nous sommes motivés et bien
reposés. La bonne humeur générale contraste radicalement avec la température,
mais au fond, ça confirme ma perception des Irlandais face au malheur et aux
désagréments de la vie.
Le château de Claregalway qui reçoit le
tournoi, est bien aménagé pour l’événement, le propriétaire a prévu une pièce
destinée aux combattants pour que ceux-ci puissent se changer au sec. Il y a
aussi une salle adjacente à une petite cuisinette pour les employés du château
où l’on peut se faire du thé, se chauffer un lunch au four micro-onde, manger,
etc. La salle d’à côté est particulièrement invitante pour la frileuse que je
suis, car elle bénéficie d’un beau foyer auprès duquel je me tiens souvent. Au
mur, une grande tapisserie comme on en trouvait au Moyen âge et qui représente
tous les personnages qui interviennent à toutes les étapes de la fabrication du
vin, du vigneron jusqu’au serviteur qui verse le vin. Je prends conscience en
observant cette tapisserie, à quel point, le chapeau est omniprésent et varié!
En y pensant bien, je me rappelle que se promener nue tête est une pratique
assez récente dans l’histoire de l’humanité. Et s’il y a une période riche dans
l’histoire de la mode des chapeaux, c’est bien au Moyen âge. Pourtant, c’est
l’accessoire que l’on retrouve le moins dans le milieu médiévaliste
d’aujourd’hui. Je me promets bien de m’y mettre et d’essayer d’en fabriquer
avec mes prochains costumes. Ça finit tellement bien le look!
C’est un petit tournoi assez modeste, qui
réunit deux équipes de trois combattants irlandais et l’équipe de
Québéco-anglaise, composée de Benoit, d’Andrew et d’un Anglais. Les gars font
quelques combats et je suis surprise de voir l’enthousiasme des spectateurs.
J’observe aussi que ces parents et leurs enfants, suivent les combats comme ils
le feraient pour n’importe quelle rencontre sportive, ils ne semblent pas liés
par ce tabou à propos de la violence, un tabou que j’aie pu constater au
Québec. En effet, chez-nous il y a souvent un certain malaise entourant ces
combats, les quelques spectateurs ( «curieux» serait plus approprié) regardent
comme ils le feraient d’un film un peu dérangeant et semblent n’y voir qu’une
démonstration de force et de violence, ils n’interviennent pas ou peu, même si
les yeux sont grands ouverts. Alors qu’ailleurs, et aujourd’hui ici à
Claregalway, c’est une joute sportive intense en sensations fortes à laquelle
les spectateurs assistent. Ils acclament, ils s’indignent, ils s’emportent, ils
encouragent comme ils le feraient dans les estrades pour une partie de foot.
De temps en temps, il y a une petite pluie
fine et passagère, un crachin comme on dit chez-nous, qui laisse le gazon
trempé et toute cette humidité de septembre me donne froid. Je fais beaucoup
d’allers et retours entre la lice et le foyer à l’intérieur, étrangement je
semble être la seule que ça incommode, même les spectateurs ouvrent leur
parapluie ou remonte le capuchon de leur imperméable le temps que la pluie
cesse, sans quitter les abords de la lice. C’est pour dire à quel point, ils y
sont habitués, et c’est comme au Québec avec le froid et la neige, ça dure si
longtemps, nous avons appris à vivre avec. Les combattants s’accommodent bien
du temps frais et même de l’humidité du moment qu’ils bougent. Luc s’occupe des
gars, attache le dos de leur armure, les aide à mettre certaines pièces,
apporte de l’eau, mais comme il n’y a pas beaucoup de combats, il comble
aisément son poste sans moi. Je suis libre comme l’air, je prends quelques
photos (mais au final je garderai celles de Caroline Walsh, si magnifiques) j’observe
tout!
Vers la fin de l’après-midi, on annonce la
fin des combats, ils se poursuivront le lendemain. J’ai froid et j’ai faim, je
commence à me demander où nous irons manger, j’attends que mon chum vienne me
rejoindre dans la salle au foyer malheureusement éteint depuis un bon bout de
temps. Il se passe une éternité et demi entre le moment où les combats ont pris
fin et celui où Benoit vient me rejoindre, vous vous souvenez? Les moments post
combat qui sont sans fin ?! Brendan nous convie à un souper dans la salle où
nous nous trouvons dans le château. Nos amis Irlandais veulent nous éviter des
frais et c’est une belle occasion de finir cette journée par un souper
rassembleur aux spaghettis. Quelques-uns d’entre eux s’affairent dans la
cuisine à la préparation du repas. Le châtelain, Eamon, va chercher plusieurs
bouteilles de vin directement dans sa cave personnelle, et les dispose sur les
tables où une vingtaine de personnes sont assises. Il nous propose une visite
de son château après le souper, c’est lui-même qui sera le guide.Les discussions sont animées autour des
deux grandes tables rondes, comme toujours lorsqu’elles ont lieu après les
combats. J’en ai parlé déjà de cette camaraderie vraiment très intense et
surprenante entre gars qui se battent aussi puissamment. Je me demande toujours
si le degré de camaraderie va de pair avec l’intensité du sport en question.
Les gars (pour l’instant je n’ai pas encore assez vu de filles interagir entre
elles pour les inclure dans ma théorie) entre eux n’hésitent pas à révéler
leurs trucs, quelle méthode l’un a utilisé pour mettre KO son interlocuteur
quelques heures avant, ou bien comment il a fabriqué une pièce de son
équipement, quel fournisseur d’arme il a contacté, etc. Pour le témoin, moi en
l’occurrence, c’est un non-sens, de donner des munitions à celui qui te tiendra
en joue. D’un point de vue extérieur, on se dit que c’est pas bien brillant,
que l’enthousiasme de fin de tournoi délie les langues, et que les combattants,
dans leur bonne humeur, oublient la prudence. En fait, il n’en est rien, si l’esprit
de compétition est bien présent, je crois que le désir et l’espoir de faire
naître définitivement ce sport, de le sortir de l’ombre est bien plus fort,
même s’ils n’en sont pas toujours si conscients. Plus y a de rencontres, plus y
a de lieux disponibles, plus y a de combattants et plus y a de techniques, plus
le sport a de chance d’être connu et d’être pratiqué. Cette motivation commune peut
être très rassembleuse. Il y a certainement une part de reconnaissance, de
retrouver d’autres semblables dans ce monde encore un peu « underground ». Bien
sûr, c’est aussi une passion commune qui souvent dépasse le combat puisqu’ils
partagent une base de références culturelles, l’intérêt pour le médiéval, les
films, les livres et les jeux épiques héroïques. Les pratiquants proviennent
généralement soit des clubs de reconstitutions historiques et/ou des Grandeurs
nature et/ou de la SCA et/ou quoique à plus petite échelle du milieu du sport
de combat.
Néanmoins, il reste que ce sport est
encore trop rattaché au combat d’épées mousse des GN, et ironiquement, si une
bonne partie d’entre eux proviennent de ces milieux, il y a assurément une
volonté commune de sortir le béhourd de cette catégorie et d’être pris au
sérieux, tel un sport de compétition et non plus issu du jeu de rôle ou de la
démonstration historique.
Pour le moment la bonne humeur augmente à
mesure que le vin diminue dans les bouteilles, et Eamon nous propose de nouveau
sa visite, ce que tous acceptent avec enthousiasme. Je vérifie l’état de mes
jambes, le vin ne les a pas trop ramolli encore, je sais qu’on va grimper dans
la tour et que les escaliers peuvent être un peu tortueux, mais j’ai mon
chevalier avec moi, je suis en sécurité.
Notre hôte a été des années auparavant,
chirurgien pédiatrique aux États-Unis, puis est venu s’installer en Irlande
après avoir acheté ce château qui était dans un piteux état, en effet, ses
fondations abandonnées depuis longtemps avaient servies de refuge aux fugitifs
de l’IRA. Il l’a rénové complètement en respectant l’historicité et selon les
normes architecturales originales, c’est-à-dire, gaéliques, et non pas anglaises.
Il nous raconte ses mésaventures avec un pallier du gouvernement en désaccord
avec ses rénovations, alors que d’un autre, on louangeait son apport à la
culture gaélique. Le meilleur exemple est le foyer qu’il a fait reconstruire au
moment des rénovations, comme les Gaëls le faisaient c’est-à-dire au centre de
l’espace commun, et non pas contre un mur. Il évoque les bardes qui s’y
tenaient et que tous écoutaient religieusement, lui-même est d’ailleurs
excellent dans l’art oratoire, je n’ai aucun mal à l’imaginer raconter les
exploits de son seigneur ou les légendes mythiques de Cuchulainn, la magie opère à merveille.
Dans les salles, il a disposé des meubles
antiques rares et vieux de quelques siècles et lorsqu’un de nous gronde son
enfant parce qu’il s’est assis sur l’une de ces chaises, notre hôte intervient
pour nous informer que ces meubles sont là pour servir, que non seulement nous
pouvons nous asseoir dessus, mais qu’il est même préférable de le faire, si
l’on veut comprendre les gens contemporains de cette époque. On ne peut
comprendre l’histoire si on ne s’en couvre pas un peu, si on ne tente pas
l’expérience. Voilà! Ah!! Un historien dans l’âme, doublé d’une perception
anthropologique, je sens que je vais bien m’entendre avec ce monsieur.










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