Dimanche matin, deuxième et dernier jour
de tournoi, c’est tranquille du côté des admissions des spectateurs, on me dit
que c’est normal puisque plusieurs, sont à l’église pour la messe dominicale.
Ainsi, les Irlandais ont moins coupé les liens que nous au Québec, avec le
catholicisme. Bien sûr, beaucoup de Québécois continuent de se tourner vers
l’Église catholique pour ses rites de passages, le baptême, le mariage et pour
ses rites funéraires, certains y vont encore pour la messe de minuit à noël,
mais les ventes multipliées d’églises depuis la Révolution tranquille, ou leur
reconversion à d’autres religions plus récemment, prouvent leur obsolescence en
sol québécois.
Pendant que les gars mettent
tranquillement leur armure, moi je me promène un peu parmi les quelques tentes
disposées autour de la lice, elles sont occupées par des gens qui font de la
reconstitution historique, ici, des soigneurs, là un marchand d’arme et plus
loin des musiciens. Je fais la connaissance de Caroline Walsh, qui m’est
immédiatement sympathique, elle prend depuis hier des centaines de photos, je
dialogue un peu avec elle, mais son accent irlandais est si fort que j’ai du
mal à suivre. Toutefois, c’est une dame tellement expressive, drôle et colorée,
que j’arrive à comprendre des brides. J’ignore quel est son rôle auprès des
combattants de l’équipe irlandaise, est-ce leur photographe, celle du château,
travaille-t-elle pour le journal local? Aucune idée! Mais ses photos sont
superbes, je peux en voir un aperçu lorsqu’elle me montre quelques clichés
qu’elle a pris de Benoit et de moi.
Maria, la copine de Brendan et Lara sont
comme moi, assez disponibles pour bavarder un peu, même Benoit à moitié armuré,
intervient ici et là dans nos conversations en attendant que les combats
débutent. Nous nous habituons à fonctionner avec la vitesse irlandaise no
stress, c’est pas aussi facile qu’on le pense aussi surprenant que ça puisse
l’être. Nous sommes tellement conditionnés à courir constamment après nos
horaires, à la minute près, ça nous épuise sans qu’on ne s’en rende compte bien
souvent. Brendan nous racontait une anecdote qui illustrait bien ce
propos : qu’en Irlande, si quelqu’un est arrêté sur la route, coincé
derrière un tracteur, il ne va pas klaxonner, mais plutôt attendre patiemment,
voire sortir pour aller voir ce qui se passe et si le conducteur n’a pas
besoin d’aide, et il n’est pas rare qu’il se mettent à bavarder ensemble,
d’autant plus qu’ils se connaissent probablement si ça se passe loin de la
ville. Les gens n’accordent pas autant d’importance aux horaires parce que des
imprévus ça arrive et ils apportent parfois des belles rencontres ou des
surprises, mais surtout faut faire avec. Depuis que je suis ici, j’ai
l’impression que les Irlandais vivent plus au jour le jour, sans trop prévoir
d’avance. J’ai la sensation d’être un paquet de nerfs à toujours me demander
qu’est-ce qu’on fait, où allons-nous, que mangerons-nous, etc.
Ça sent justement très bon quand on
approche de la salle où l’on sert du thé, café et des gâteaux, en fait juste à
côté, on a emménagé un coin bouffe pour accueillir un traiteur indien, je crois
bien que je vais revenir un peu plus tard. Pour le moment, je vais rejoindre
les spectateurs et m’installer au bord de la lice pour voir les prochains
combats. Je dois faire attention à ne pas glisser, tout est en gazon et
évidemment c’est mouillé, le sol surchargé d’eau est un peu spongieux et je me
demande si mes chaussures médiévales en cuir vont survivre à ce traitement. Je
me souviens la deuxième fois que j’avais vu l’équipe irlandaise, la première
fois étant en Espagne, nous étions à Malbork et j’avais été impressionnée par
leur costume historique, particulièrement leurs patins comme on en portait au
Moyen âge. Je m’étais dit qu’ils avaient atteint un summum au niveau historicité
dans leur tenue vestimentaire. À mon souvenir, je n’avais vu cette coquetterie
aux pieds de personne d’autre qu’eux.
Aujourd’hui, avec ce sol, je me dis que ça
va de soi, j’en porterais bien une paire pour protéger mes souliers, mon bas de
robe et pour m’assurer une démarche un peu moins chaotique. Ce n’est guère
étonnant que cet accessoire ait été rapidement adopté par nos amis irlandais
qui vivent avec la pluie les deux tiers de l’année. Probablement qu’avec un peu
de pratique je pourrais arriver à m’en faire une paire.
Ooooooh!! éclate la foule, Andrew et son
adversaire viennent de briser la bande de la lice en tombant lors de leur duel,
elle a fini par céder par tout ce poids. Un petit arrêt d’une quinzaine de
minutes et elle est réparée, le combat peut reprendre pour le grand bonheur de
la foule qui a grossit depuis ce matin. Les gens sont encore tout aussi
enthousiastes qu’ils l’étaient hier, et je crois bien que les plus grands
supporters sont les parents de Brendan, ils m’ont été présentés un peu plus tôt
et je les ai trouvés instantanément sympathique. Ils encouragent tous les
combattants sans exception, ça m’a un peu surpris d’entendre « Let’s go Benoit !!
» dans la foule, c’était eux. C’est drôle mais ça m’a fait chaud au cœur
d’entendre son nom scandé par des inconnus. Nous sommes si habitués, d’avoir
peu d’encouragement chez-nous, de la part des spectateurs mais aussi de la part
de nos proches qui de façon générale ne viennent pas voir ce qu’on fait.
Combien de fois, ça m’est arrivé d’avoir l’impression d’être incompris. Un brin
de condescendance ici, un sourire en coin comme on le ferait avec des gens un
peu simplets, quand on parle de nos expériences, familles et ami(e)s confondus,
et Dieu seul sait qu’il y en a des gens autour de nous! Je peux compter sur les
doigts d’une seule main, ceux qui sont déjà venus assister aux démonstrations
ou tournois. Alors vous imaginez bien que de voir les parents d’un combattant,
venir encourager chacun des neufs combattants, pendant tout le tournoi, je
trouve ça vraiment touchant.
Je me dis en mon fort intérieur, qu’un
tournoi mondial d’IMCF ici en Irlande, pourrait être bénéfique pour tous les
combattants qui vivent cette même solitude dans leur passion quand ils sont
chez eux. C’est peut-être un peu pour cette raison qu’ils sont si amicaux entre
eux, tellement heureux de retrouver enfin des semblables qui les comprennent.
Néanmoins, nous l’observons aujourd’hui, les Irlandais sont d’excellents
spectateurs, parce qu’ils ont compris que c’est un sport et ils agissent en
conséquence, au grand bonheur des combattants. Aujourd’hui, ceux-ci sont
particulièrement amicaux, ne se prenant pas trop au sérieux et s’amusant comme
des fous.
Je me sens privilégiée d’être en position
de bien connaître ce sport à force de vivre et de voyager avec l’un d’eux, de
veiller aux soins, de coudre pour eux, de les observer surtout. Et même si je
ne pratique pas ce sport, je peux arriver à imaginer, le poids de l’armure, la
respiration ardue à l’intérieur du casque, le retentissement des coups
douloureux quand c’est reçu là où c’est moins bien protégé, la transpiration qui
colle sous le gambison pendant l’attente, la peur devant un adversaire dont on
ne voit pas le visage, l’odeur de l’acier et aujourd’hui, l’odeur de la terre
mouillée quand tu tombes en pleine face. Bref, beaucoup beaucoup d’inconfort
que moi-même je ne supporterais pas, mais j’ai beaucoup d’imagination qui me
sert et c’est tant mieux.
Les combats s’achèvent et Eamonn, vient
remettre les médailles et le trophée, Ben n’en reçoit pas, c’était sa première
expérience en duel après sa défaite au tournoi hivernal d’il y a deux ans contre
le mastodonte américain, Andrew n'a pas gagné de combat non plus, et c'est un des deux trios irlandais qui remporte le trophée pour les combats d’équipe.
Ben et Andrew n’avaient pas beaucoup d’espoir, c’est toujours plus difficile de
combattre en équipe formée de dernière minute, mais de toute façon le plus
important pour eux c’était de vivre cette expérience en Irlande avec nos
nouveaux ami(e)s. Andrew fait un petit discours de remerciement à l’équipe
irlandaise pour leur accueil chaleureux, Eamonn en fait un lui aussi et nous
remercie pour le drapeau du Québec que nous lui laissons, il nous dit qu’il
sera hissé en haut du château le jour de notre fête nationale, à la Saint-Jean-Baptiste.
La foule se disperse tranquillement pour s’en
retourner terminer leur fin de fin de semaine à la maison ou au pub, ici les
gars sont au summum de leur moment interminable de post combats qui ne finit
plus de finir, et moi je m’engouffre aux cuisines où Eamonn nous offre de cette
fameuse bouffe indienne qui est venue me chatouiller les narines et titiller
mon estomac une partie de la journée. Le traiteur a laissé tout son stock d’invendu,
le bonheur! En ce moment même, je me dis qu’ils peuvent bien mémérer tout le
reste de la journée, moi je ne décolle pas d’ici. Mais évidemment y a pas de
meilleur signal d’appel pour un homme que la bouffe, et en quelques minutes,
mon chum apparaît comme par magie avec quelques-uns de ses semblables, sans
armure mais certainement pas changés et frais comme des roses. Dans la vie y a
des priorités, et même les discussions aussi passionnantes soient-elles ne
valent pas un bon snack. J’avale à la
vitesse grand V mon bol de riz indien et de poulet au ghee et j’accepte
volontiers, la tasse de thé qu’on me propose. Je m’installe dans un fauteuil
égoïstement, je n’ai pas envie de me tenir debout dehors au froid et à l’humidité
à attendre que les gars aient épuisé tout leur reste de répertoire de récits de
combats depuis deux jours...que je comprends à moitié. Bien sûr vous me direz
que c’est une belle occasion de pratiquer mon anglais, d’en connaître davantage
sur leur activité, etc. Mais… juste non. Je préfère les analyser en les
regardant par la fenêtre, leurs gestuelles parlent pour eux-mêmes de toute façon.
Une chose est sûre, ils sont heureux comme des gamins, et ça, dans le monde où
l’on vit, c’est important, de retrouver cette part d’enfant en nous au moins de
temps en temps, peu importe ce que les «adultes» en diront.













Aucun commentaire:
Publier un commentaire