jeudi 13 avril 2017

Irlande, fin de tournoi, mais début d'une grande amitié



Dimanche matin, deuxième et dernier jour de tournoi, c’est tranquille du côté des admissions des spectateurs, on me dit que c’est normal puisque plusieurs, sont à l’église pour la messe dominicale. Ainsi, les Irlandais ont moins coupé les liens que nous au Québec, avec le catholicisme. Bien sûr, beaucoup de Québécois continuent de se tourner vers l’Église catholique pour ses rites de passages, le baptême, le mariage et pour ses rites funéraires, certains y vont encore pour la messe de minuit à noël, mais les ventes multipliées d’églises depuis la Révolution tranquille, ou leur reconversion à d’autres religions plus récemment, prouvent leur obsolescence en sol québécois.

Pendant que les gars mettent tranquillement leur armure, moi je me promène un peu parmi les quelques tentes disposées autour de la lice, elles sont occupées par des gens qui font de la reconstitution historique, ici, des soigneurs, là un marchand d’arme et plus loin des musiciens. Je fais la connaissance de Caroline Walsh, qui m’est immédiatement sympathique, elle prend depuis hier des centaines de photos, je dialogue un peu avec elle, mais son accent irlandais est si fort que j’ai du mal à suivre. Toutefois, c’est une dame tellement expressive, drôle et colorée, que j’arrive à comprendre des brides. J’ignore quel est son rôle auprès des combattants de l’équipe irlandaise, est-ce leur photographe, celle du château, travaille-t-elle pour le journal local? Aucune idée! Mais ses photos sont superbes, je peux en voir un aperçu lorsqu’elle me montre quelques clichés qu’elle a pris de Benoit et de moi.





Maria, la copine de Brendan et Lara sont comme moi, assez disponibles pour bavarder un peu, même Benoit à moitié armuré, intervient ici et là dans nos conversations en attendant que les combats débutent. Nous nous habituons à fonctionner avec la vitesse irlandaise no stress, c’est pas aussi facile qu’on le pense aussi surprenant que ça puisse l’être. Nous sommes tellement conditionnés à courir constamment après nos horaires, à la minute près, ça nous épuise sans qu’on ne s’en rende compte bien souvent. Brendan nous racontait une anecdote qui illustrait bien ce propos : qu’en Irlande, si quelqu’un est arrêté sur la route, coincé derrière un tracteur, il ne va pas klaxonner, mais plutôt attendre patiemment, voire sortir pour aller voir ce qui se passe et si le conducteur n’a pas besoin d’aide, et il n’est pas rare qu’il se mettent à bavarder ensemble, d’autant plus qu’ils se connaissent probablement si ça se passe loin de la ville. Les gens n’accordent pas autant d’importance aux horaires parce que des imprévus ça arrive et ils apportent parfois des belles rencontres ou des surprises, mais surtout faut faire avec. Depuis que je suis ici, j’ai l’impression que les Irlandais vivent plus au jour le jour, sans trop prévoir d’avance. J’ai la sensation d’être un paquet de nerfs à toujours me demander qu’est-ce qu’on fait, où allons-nous, que mangerons-nous, etc.

Ça sent justement très bon quand on approche de la salle où l’on sert du thé, café et des gâteaux, en fait juste à côté, on a emménagé un coin bouffe pour accueillir un traiteur indien, je crois bien que je vais revenir un peu plus tard. Pour le moment, je vais rejoindre les spectateurs et m’installer au bord de la lice pour voir les prochains combats. Je dois faire attention à ne pas glisser, tout est en gazon et évidemment c’est mouillé, le sol surchargé d’eau est un peu spongieux et je me demande si mes chaussures médiévales en cuir vont survivre à ce traitement. Je me souviens la deuxième fois que j’avais vu l’équipe irlandaise, la première fois étant en Espagne, nous étions à Malbork et j’avais été impressionnée par leur costume historique, particulièrement leurs patins comme on en portait au Moyen âge. Je m’étais dit qu’ils avaient atteint un summum au niveau historicité dans leur tenue vestimentaire. À mon souvenir, je n’avais vu cette coquetterie aux pieds de personne d’autre qu’eux.

Aujourd’hui, avec ce sol, je me dis que ça va de soi, j’en porterais bien une paire pour protéger mes souliers, mon bas de robe et pour m’assurer une démarche un peu moins chaotique. Ce n’est guère étonnant que cet accessoire ait été rapidement adopté par nos amis irlandais qui vivent avec la pluie les deux tiers de l’année. Probablement qu’avec un peu de pratique je pourrais arriver à m’en faire une paire.


Ooooooh!! éclate la foule, Andrew et son adversaire viennent de briser la bande de la lice en tombant lors de leur duel, elle a fini par céder par tout ce poids. Un petit arrêt d’une quinzaine de minutes et elle est réparée, le combat peut reprendre pour le grand bonheur de la foule qui a grossit depuis ce matin. Les gens sont encore tout aussi enthousiastes qu’ils l’étaient hier, et je crois bien que les plus grands supporters sont les parents de Brendan, ils m’ont été présentés un peu plus tôt et je les ai trouvés instantanément sympathique. Ils encouragent tous les combattants sans exception, ça m’a un peu surpris d’entendre « Let’s go Benoit !! » dans la foule, c’était eux. C’est drôle mais ça m’a fait chaud au cœur d’entendre son nom scandé par des inconnus. Nous sommes si habitués, d’avoir peu d’encouragement chez-nous, de la part des spectateurs mais aussi de la part de nos proches qui de façon générale ne viennent pas voir ce qu’on fait. Combien de fois, ça m’est arrivé d’avoir l’impression d’être incompris. Un brin de condescendance ici, un sourire en coin comme on le ferait avec des gens un peu simplets, quand on parle de nos expériences, familles et ami(e)s confondus, et Dieu seul sait qu’il y en a des gens autour de nous! Je peux compter sur les doigts d’une seule main, ceux qui sont déjà venus assister aux démonstrations ou tournois. Alors vous imaginez bien que de voir les parents d’un combattant, venir encourager chacun des neufs combattants, pendant tout le tournoi, je trouve ça vraiment touchant.







Je me dis en mon fort intérieur, qu’un tournoi mondial d’IMCF ici en Irlande, pourrait être bénéfique pour tous les combattants qui vivent cette même solitude dans leur passion quand ils sont chez eux. C’est peut-être un peu pour cette raison qu’ils sont si amicaux entre eux, tellement heureux de retrouver enfin des semblables qui les comprennent. Néanmoins, nous l’observons aujourd’hui, les Irlandais sont d’excellents spectateurs, parce qu’ils ont compris que c’est un sport et ils agissent en conséquence, au grand bonheur des combattants. Aujourd’hui, ceux-ci sont particulièrement amicaux, ne se prenant pas trop au sérieux et s’amusant comme des fous.

Je me sens privilégiée d’être en position de bien connaître ce sport à force de vivre et de voyager avec l’un d’eux, de veiller aux soins, de coudre pour eux, de les observer surtout. Et même si je ne pratique pas ce sport, je peux arriver à imaginer, le poids de l’armure, la respiration ardue à l’intérieur du casque, le retentissement des coups douloureux quand c’est reçu là où c’est moins bien protégé, la transpiration qui colle sous le gambison pendant l’attente, la peur devant un adversaire dont on ne voit pas le visage, l’odeur de l’acier et aujourd’hui, l’odeur de la terre mouillée quand tu tombes en pleine face. Bref, beaucoup beaucoup d’inconfort que moi-même je ne supporterais pas, mais j’ai beaucoup d’imagination qui me sert et c’est tant mieux.



Les combats s’achèvent et Eamonn, vient remettre les médailles et le trophée, Ben n’en reçoit pas, c’était sa première expérience en duel après sa défaite au tournoi hivernal d’il y a deux ans contre le mastodonte américain, Andrew n'a pas gagné de combat non plus, et c'est un des deux trios irlandais qui remporte le trophée pour les combats d’équipe. Ben et Andrew n’avaient pas beaucoup d’espoir, c’est toujours plus difficile de combattre en équipe formée de dernière minute, mais de toute façon le plus important pour eux c’était de vivre cette expérience en Irlande avec nos nouveaux ami(e)s. Andrew fait un petit discours de remerciement à l’équipe irlandaise pour leur accueil chaleureux, Eamonn en fait un lui aussi et nous remercie pour le drapeau du Québec que nous lui laissons, il nous dit qu’il sera hissé en haut du château le jour de notre fête nationale, à la Saint-Jean-Baptiste.



La foule se disperse tranquillement pour s’en retourner terminer leur fin de fin de semaine à la maison ou au pub, ici les gars sont au summum de leur moment interminable de post combats qui ne finit plus de finir, et moi je m’engouffre aux cuisines où Eamonn nous offre de cette fameuse bouffe indienne qui est venue me chatouiller les narines et titiller mon estomac une partie de la journée. Le traiteur a laissé tout son stock d’invendu, le bonheur! En ce moment même, je me dis qu’ils peuvent bien mémérer tout le reste de la journée, moi je ne décolle pas d’ici. Mais évidemment y a pas de meilleur signal d’appel pour un homme que la bouffe, et en quelques minutes, mon chum apparaît comme par magie avec quelques-uns de ses semblables, sans armure mais certainement pas changés et frais comme des roses. Dans la vie y a des priorités, et même les discussions aussi passionnantes soient-elles ne valent pas un bon snack.  J’avale à la vitesse grand V mon bol de riz indien et de poulet au ghee et j’accepte volontiers, la tasse de thé qu’on me propose. Je m’installe dans un fauteuil égoïstement, je n’ai pas envie de me tenir debout dehors au froid et à l’humidité à attendre que les gars aient épuisé tout leur reste de répertoire de récits de combats depuis deux jours...que je comprends à moitié. Bien sûr vous me direz que c’est une belle occasion de pratiquer mon anglais, d’en connaître davantage sur leur activité, etc. Mais… juste non. Je préfère les analyser en les regardant par la fenêtre, leurs gestuelles parlent pour eux-mêmes de toute façon. Une chose est sûre, ils sont heureux comme des gamins, et ça, dans le monde où l’on vit, c’est important, de retrouver cette part d’enfant en nous au moins de temps en temps, peu importe ce que les «adultes» en diront.  

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