mercredi 20 décembre 2017

Se battre en armure au pays de Goldorak!





Dimanche matin, jour J, l’excitation est dans l’air en prévision de la journée qui nous attend. Nous sommes attablés avec Killian et quelques autres combattants et finissons de manger nos onigiris (j’ai découvert, j’ai adoré et j’ai adopté!) et bien entendu, notre café. Je vais prendre mes messages et jeter un œil sur mon facebook, je me dis qu’il y aura sûrement des messages d’encouragements de la part des combattants de chez-nous, après tout, Ben a annoncé qu’il allait porter les couleurs du Québec jusqu’au Japon. Je suis à moitié surprise quand je constate qu’il n’y a aucun encouragement de combattant québécois à son annonce. Voyant mon air qui trahit ma morosité, Benoit me questionne, je l’informe, l’espace d’une seconde je vois dans ses yeux la blessure vite cachée par un masque d’indifférence, il commence à s’y habituer. Pas moi, et ça me rend furieuse à chaque fois, je décide d’écrire à Christine, fille positive, membre du CA dans la fédération et notre amie. Je lui fais part de ma déception, encore une fois, devant le silence total d’un groupe qui devrait être derrière lui, parce que normalement c’est comme ça qu’on fait « on encourage les nôtres ». Mais voilà, il est là le problème, on commence à s’en rendre compte, il y a eu quelques individus qui le haïssent dans le milieu du «médiéval» et ont commencé à répandre leur venin. Comme la communauté du béhourd au Québec est un petit milieu, dont la majorité est connectée sur facebook et où chacun voit ce que les autres «like» ou disent, ça exerce tout un jeu d’influence parfois malsaine. On ajoute à ça, le fait que Benoit a la chance de voyager beaucoup, ça suscite de la jalousie, et par-dessus tout, il a une grande gueule et dit ce qu’il pense. Bref…moi qui ne supporte pas «l’à plat ventrisme » et l’injustice je bouille. Christine me répond rapidement, elle voulait envoyer un message au nom de la fédération québécoise, mais a complètement oublié. J’apprécie, mais je suis à peu près certaine que l’encouragement va s’arrêter au sien, à quelques Blackwolf et à Laurie plus motivée, qui va tenter de suivre le tournoi sur Internet.

Je chasse ma mauvaise humeur et poursuis la discussion avec Yoko, petite dame toute aussi menue que sa voix mais qui semble avoir du poids car elle dirige l’école avec Jay. Au Japon c’est très difficile voire impossible pour un étranger d’ouvrir une entreprise et même pour Jay qui est marié à une Japonaise et a deux enfants. Ses démarches pour la recherche d’un local étaient perdues d’avance jusqu’à ce que Yoko devienne son associée, c’est elle qui négocie avec les administrations japonaises. Elle accompagne aussi Jay et l’équipe aux tournois de l’IMCF et je pense bien qu’elle est comme une maman pour le groupe, en tout cas elle va l’être pour nous au moins jusqu’au studio car nous partons avec elle en train.

Il fait un temps magnifique dehors et la température oscille autour de 12-15 degrés mais je garde en permanence le gros chandail kangourou que Killian m’a prêté car j’ai froid. Ni moi, ni Ben n’avons pensé à apporter dans nos bagages des vêtements entre deux saisons, nous sommes partis avec nos vestons propres pour l’avion. On dirait que lorsqu’il s’agit de vêtements civils, on est moins attentifs, tellement nous sommes absorbés par les costumes et les armures et parfois ça nous joue des tours. Nous ne lâchons pas Yoko d’une semelle, comme nous sommes une quinzaine à la suivre de près, nous devons offrir aux usagers japonais tout un divertissement assez surprenant. Mais si c’est le cas, ils ne le font pas paraître, ils restent discrets et polis.
Tokyo tour

Quand nous descendons du train, nous marchons une vingtaine de minutes pour nous rendre au studio. Le même manège se répète, nous suivons en troupeau serré Yoko qui se perd au milieu de tous ces grands gaillards aussi vulnérables que des enfants déracinés. Je ne sais pas pour les autres, mais Ben n’a jamais combattu en armure dans un ring et même s’il en a fait l’expérience pour un combat de MMA, (ce que j’ai détesté!) il est un peu nerveux. L’idée de le faire dans un studio professionnel devant public, le tout soit diffusé en simultané sur Internet, alors qu’il combat avec des armes et des règles qu’il ne connaît pas bien, n’est probablement pas étrangère à son malaise.

C'est par cette porte que les équipes entraient.

Affiche du tournoi

Lorsque nous arrivons et que nous passons les portes du studio, je peux reconnaître les mêmes signes de nervosité sur certains des visages mais sur chacun d’eux aussi, une excitation toute juvénile. Il ne faut pas se tromper, la plupart de ces combattants voyageurs sont, j’en suis certaine, des «geeks» et pour eux c’est un fantasme puissant de se battre en armure dans un studio moderne au pays de l’animé japonais. Jay vient avertir que le camion des armures est arrivé et qu’il a besoin de bras pour tout apporter, les gars l’accompagnent, pendant que je me promène et mets mon nez un peu partout. D’un côté la grande salle semble déjà prête et les techniciens vérifient le «setting» pour la table des commentateurs, de l’autre, l’espace est aussi grand et c’est là que les gars vont se préparer. Quelques Japonais qui étaient à l’école hier sont en train d’installer des tables avec des items à vendre et même un foodtruck! En fait si j’ai bien compris, c’est un moyen détourné pour offrir la possibilité aux gens de se procurer de la nourriture parce que le studio n’a pas les licences nécessaires pour avoir un traiteur sur place. La nourriture est préparé dans un camion et non pas dans le studio, c’est ce que j’en ai compris.


Toutefois, la vue de ce camion à l’intérieur du studio, amplifie mon impression étrange d’irréalité ressentie dans les rues du quartier quand nous sommes arrivés, il y a deux jours. L’esthétisme, la propreté et l’ordre de l’extérieur, m’avaient fait penser à l’organisation d’une maisonnée et là, maintenant, avec ce camion dans le studio sur le plancher terrazzo et sous les néons, je suis un peu déroutée. Cependant, ça n’a rien de désagréable, c’est juste étrange surtout avec ce décalage horaire qui me rattrape.


Le bruit des gars qui arrivent avec leurs sacs me sort de mes rêveries et je vais retrouver Benoit. Le tournoi ne commencera pas avant au moins trois heures, et comme il est en conversation avec ses coéquipiers je me trouve un trou entre deux gros sacs, met une de nos serviettes en boule pour en faire un oreiller et je fais une courte sieste parce que je manque sérieusement de sommeil et que mes jambes ressentent encore les effets du vol. Ça ne dure pas très longtemps avec tout ce brouhaha autour ainsi que la lumière vive des néons, je ne dors que d’un œil. Quand j’ouvre le deuxième, Benoit me tend un mochi, sachant à quel point je veux du sucre quand je me réveille d’une sieste. Comme la plupart des autres, Benoit a commencé à enfiler tranquillement son armure, ils veulent avoir le temps de prendre des photos de groupe. 










  On nous avise que ça va bientôt commencer, les combattant(e)s récupèrent leurs dernières pièces, s’assurent d’avoir tout leur stock pas loin et finissent de s’armurer, ne gardant que le casque dans leurs bras. Ils prennent alors leur position pour faire leur entrée comme ils l’ont pratiqué hier, moi je passe de l’autre côté pour aller dans la salle et voir l’effet. J’ai pas pensé à me garder une place près du ring, tout est pris et il est hors de question que j’accompagne Benoit, la place est limitée. Bah! je vais suivre sur les écrans géants, ils couvrent tout de même la moitié de la salle de studio, ça donne une autre perspective du combat.

Ça y est, les équipes font leur entrée derrière les animatrices, ça me rappelle les entrées en scène des combattants de la UFC, sous les spotlights, à la différence près que, les spectateurs sont beaucoup moins frénétiques. Dans la salle, tout le monde est assis et applaudit sagement, ce n’est pas par manque d’intérêt, mais parce que c’est comme ça que l’on fait. Je me souviens d’avoir lu il y a plusieurs années, le commentaire d’un chanteur qui s’était produit avec son groupe rock (je ne me rappelle plus lequel mais c’en était un très célèbre). Il avait été complètement déstabilisé de voir la foule demeurer assise tout au long du spectacle. J’imagine que c’est pour eux une marque de respect. Je pense aussi aux années où j’ai enseigné au secondaire et je me dis que ça doit être reposant d’enseigner dans les écoles japonaises.


Jay vêtu comme un présentateur moderne, donne quelques explications à la foule mais son rôle sera surtout en tant que maître arbitre. C’est surtout les animatrices qui vont s’adresser à la foule avec leur voix qui me rappelle sans cesse les animés japonais, elles sonnent à mon oreille, constantes, aigües et surexaltées.  Comme elles parlent en japonais, je ne comprends absolument rien de ce qu’elles disent. Mais je peux imaginer qu’elles présentent les combattants, qu’elles donnent quelques topos sur les règles et qu’elles nomment les commanditaires. Il y a une table avec quatre personnes qui semblent être des commentateurs pour l’émission sur Internet.   

En guise d’intro, cinq combattants font un round sponsorisé pour un commanditaire de jeux vidéo, ils représentent chacun, un personnage d’un de leurs jeux. Les gars combattent les uns contre les autres individuellement, et tentent de mettre au sol tous les autres. Le commanditaire offrait en échange un montant d’argent (environ 200$) à chaque participant, Benoit a accepté de le faire, ça va payer une partie de notre voyage. Lui et Jakub, le combattant polonais, sont devenus des bons copains à cause de leur humour respectif, ils s’entendent à merveille et c’est lui qui finit par presque déposer Ben sur le sol.
Kiyoka et Sophie

Les deux combattantes, Sophie et Kiyoka, s’affrontent ensuite et Sophie beaucoup plus grande et massive que Kiyoka prend rapidement le dessus. Cette dernière, bien qu’elle soit très forte techniquement doit s’incliner devant son adversaire. Dans ce sport, il n’y a pas encore de catégorie de poids, souvent ça ne changerait pas grand-chose, mais dans ce cas-ci, oui! Les équipes s’affrontent ensuite tour à tour dans le ring qu’on a pris soin de grillager jusqu’à 10 pieds de hauteur pour s’assurer de ne blesser personne dans la foule. Pourquoi si haut? C’est pour éviter qu’une tête de hache, par exemple, ne se détache du manche et n’ait voler dans la foule. Il arrive que des morceaux d’armes ou d’armures se brisent mais généralement ça ne tombe pas loin, mais on ne prend aucune chance. La plupart des combattants qui pratiquent ce sport, sont conscients de la position parfois vulnérable de leur sport « naissant », ils sont les premiers à vouloir éviter les accidents qui pourraient être fatals au point de faire interdire ce sport. C’est pourquoi y a toujours des arbitres qui font une vérification des armes avant le tournoi et une inspection du casque dans la lice, à savoir s’il est bien attaché à la tête. Aussi, dès qu’une pièce d’armure tombe, on arrête le combat, et si le combattant ne peut réparer son armure en quelques minutes, voire une minute, il est disqualifié. C’est pourquoi, il y a beaucoup d’entretien qui doit être fait et ce, régulièrement. Le casque demeure la partie d’armure dont il faut le plus se soucier parce que dans ce sport, la tête est la seule partie qui pourrait être touchée à mort advenant que le combattant perde son casque au moment où son adversaire frapperait. Les autres organes vitaux sont trop couverts pour être vulnérables à des coupures face à une arme émoussée. Toutefois, les règles sont quand mêmes strictes concernant l’impact et la force des coups sur la colonne vertébrale, car ça peut occasionner des blessures graves. C'est donc surtout des interdictions de frapper à certains endroits et d'une certaine façon.  

Évidemment, dans l’action il arrive parfois des débordements et la plupart du temps le fautif va vite faire amende honorable auprès des personnes lésées. Comme dans n’importe quel sport, il y a des tricheurs qui sont rapidement repérés par les autres combattants et les arbitres, surtout dans le cas de tricheurs chroniques. L’important est de ne pas laisser passer les mauvaises attitudes et les comportements négatifs. À ses débuts, le Mix Martial Art, sport underground, extrême et illégal, affichait une image négative, de violence, sur la frontière de la criminalité. On pouvait à mon avis le comparer avec les combats de coqs ou de chiens. Avec le temps, des gars comme George St-Pierre qui, entre autres, se présente en complet cravate en entrevue, ont sorti le MMA de son caractère «gangster» vers une vraie dimension sportive professionnelle. L’attitude posée et plus respectueuse a je crois, contribué à lui enlever ce vernis de lutteurs bêtes et pas de classe et ainsi à susciter l’intérêt d’un public beaucoup plus large. Je crois qu’une bonne partie des béhourdistes sont conscients de cette frontière et qu’ils doivent garder leur sport dans la bonne catégorie, vue sa précarité et son statut encore trop incertain dans plusieurs pays. Trop de faux pas et tout s’écroulerait, faut donc s’assurer d’éliminer tout germe de mauvaise attitude (haineuse ou malhonnête) qui trop souvent se répand comme un cancer et qui ferait dévier le sport vers des règlements de comptes ou des guerres personnelles.
L'équipe des Sangliers, Benoit à gauche discutant stratégie avec Ami 

Ami contre Killian

Jay et Jakub saluant respectueusement

J’ai du mal à suivre les combats, ne comprenant pas le japonais, je dois suivre avec mes yeux et faire mes propres interprétations. Toutefois, je ne vois pas très bien, car trop loin du ring et les écrans géants limitent ma vision d'ensemble. Je suis plus ou moins attentive et me laisse distraire par ce qui m’entoure, comme par exemple, la réaction des Japonais(e)s bien peu démonstrative, du moins, à mes yeux de Nord-américaine. Je repense au show rock et me pose la question, est-ce vraiment l’attitude générale des Japonais en tant que spectateur ou la réaction devant un spectacle encore in-classifié et étranger?

La fin du tournoi approche et l’équipe de Benoit, les Sangliers, s’inclinent devant les gagnants, l’équipe des Autrichiens. Question de donner un bon spectacle, les quatre équipes sont invitées à monter sur le ring pour faire un «all v/s all» comme lors des tournois à l’IMCF. Le ring est plein à craquer et c’est difficile de suivre, mais faut l'admettre c’est spectaculaire.

Quand tout est fini, Jay remet les médailles aux duellistes gagnants et le trophée à l’équipe des Autrichiens, plus un gros prix en argent qu’ils refusent pour l’offrir à l’école de Jay. Un geste bien honorable qui touche tout le monde, Ben et Jakub auraient bien aimé faire la même chose avec le montant du commanditaire mais nous avons trop besoin de nos sous. Contrairement à l’euro, le dollar canadien et encore moins le zloty ne sont avantagés face au Yen et surtout nous ne sommes pas riches, disons que nous apprécions cet argent supplémentaire qui arrive comme la manne en Égypte (ref : histoire biblique).

Tout le monde se retrouve de l’autre côté dès que le tournoi est terminé, et je comprends alors l’intérêt d’installer des kiosques et une cantine mobile car le public aussi est invité à traverser pour se restaurer, pour acheter, pour discuter avec les combattants ou seulement les prendre des photos. C’est très important d’offrir la possibilité au public de les rencontrer afin de démystifier, de rassurer, de mieux comprendre cette activité.

Peu à peu, le studio se vide, laissant les combattants et les principaux intéressés entre eux, à trinquer à leur succès et à manger ce qui leur tombe sous la main. La bonne humeur est à son plus haut point et question de s’assurer que toutes les armures soient de retour dans les camions rapidement, Jay invite les gars à fermer leurs bagages et à les descendre s’ils ne veulent pas les ramener eux-mêmes dans le métro. La perspective de cette réalité les motive à s’activer et tout est fait en un rien de temps pendant que les autres ramassent tout pour remettre la salle aussi propre que lorsque nous sommes entrés ce matin. Ne reste que le coin où nous sommes attablés à grignoter des chips et boire de la bière autour de Jay, celui qui nous a tous réunis dans cette aventure, il semble satisfait, heureux et surtout fatigué.

Nous ne pouvons traîner trop longtemps car le dernier train va bientôt partir, c’est donc à la suite de Yoko que nous reprenons le chemin du retour, sans Jay qui s’en va dormir chez-lui. Demain il nous accompagnera pour une journée touristique à Tokyo. Peut-être est-ce l’effet de l’alcool qui nous rend tous un peu idiot, mais j’imagine que nous avons l’air d’une gang d’ados un peu attardés en suivant Yoko qui fait preuve d’une grande patience même si elle semble nous trouver pas mal drôle tout de même. Au coin d’une rue, la lumière est rouge, mais il n’y a aucune voiture de visible (c’est complètement désert), la plupart d’entre nous s’enlignent pour traverser quand même malgré les appréhensions de Yoko qui refuse de briser la loi et nous supplie presque de ne pas le faire. Les gars commencent à la taquiner et à l’inciter à le faire, prétextant que l’on va manquer le dernier train, ce qu’elle finit par faire rapidement sous les encouragements des grands gaillards. Dans le train, le groupe ne perd pas une once de son exubérance malgré la fatigue qui commence à se faire ressentir, et la faim bien installée dans nos estomacs. C’est pourquoi nous arrêtons à notre petit dépanneur préféré avant de rentrer au dojo tous dormir comme des bébés...ou des p'tits garçons heureux. 

dimanche 17 décembre 2017

Au Japon on fait comme les Japonais, au béhourd aussi.






Comme à son habitude, Benoit, la bonne humeur matinale incarnée, est debout quand j’ouvre à peine les yeux, il a déjà une canette de café à la main. Il a découvert cette merveille hier soir dans les machines distributrices et même si ce n’est pas le meilleur café que nous ayons bu, il est comparable au café filtre moyen de restaurant. Il coûte 100 yens (1,15$ environ) il a déjà son sucre et son lait, il est chaud et surtout nous l’avons en 10 secondes, mais par-dessus tout, la machine est dans la cour du Dojo à 10 pieds de la porte. Quand je commence à sortir du lit, il se dépêche d’aller m’en chercher un et s’en reprend un en même temps. J’ai l’impression que mon chum va carburer beaucoup au café ces prochains jours.





Nous ramassons notre literie que nous tassons dans un coin et montons à l’étage pour finir notre café en compagnie de Yoko et éventuellement prendre notre douche. Il n’y en a qu’une, mais elle est à la disposition de tous et comme les toilettes sont à l’extérieur, l’endroit est moins monopolisé. Nous sommes tout de même plusieurs à partager les lieux communs, plusieurs provenant de différentes cultures, de différents continents, nous sommes tous là à cohabiter sur l’espace limité de nos hôtes japonais, reconnus pour leur politesse, leur propreté et leur conscience sociale. À voir aller les autres, j’ai l’impression que nous en sommes tous conscients car tout le monde fait attention de ne pas déborder sur les autres ou déborder tout court.

Je m’esquive un moment pour aller à la toilette qui est dans la cour, dans ce que je pourrais appeler un cabinet, c’est un peu comme anciennement nos bécosses (les «backhouse»). Mais la comparaison s’arrête là, mis à part peut-être le fait qu’il n’y a pas le chauffage et que le siège de celle-ci est glacé parce qu’il fait environ 8-9 degrés au petit matin. Faut se le dire, les toilettes au Japon c’est une expérience unique et même si je ne veux pas faire une chronique sur le sujet, je ne peux absolument pas « ne pas en parler ».

Déjà à l’aéroport j’avais été complètement séduite par le confort optimal des toilettes, sièges chauffants, des jets d’eau dirigés pour laver aux différents endroits, des jets d’air pour sécher ce qui a été lavé et même des bruits de fond pour camoufler nos propres bruits. Tu vas aux toilettes comme dans un vaisseau spatial! Quand nous sommes allés manger avec Jay plus tard, j’ai bien dû constater que ce genre de toilette était plus répandu que je ne l’aurais cru. Celle dans la cour semble être le modèle de base, juste le jet d’eau, mais tout est impeccable.


Siège pour le tout petit pendant que maman est sur la toilette, fallait y penser!

 

  
 Comme nous avons faim, les autres voyageurs arrivés avant nous, nous conseillent d’aller à la petite épicerie que nous avons vue hier sur le coin de la rue, nous ne perdons pas de temps et nous y rendons avec Killian. L’air vif ne semble affecter que moi qui frissonne, les deux gars sont trop absorbés dans leur discussion. Je saisie quelques brides, mais ayant manqué le début, je ne sais pas de quoi il s’agit et je m’attarde plutôt à prendre quelques photos.

C’est un peu comme un petit couche-tard, nous en faisons le tour plusieurs fois, tout à fait fascinés par les repas tout préparés dans les machines, tout est très esthétique et appétissant. Nous sommes étonnés par les prix tout de même assez bas. Comme nous ignorons s’il y a un micro-onde là où nous logeons, je choisis une pâtisserie parmi la panoplie de trucs sucrés offerts (y a beaucoup de desserts, crème glacée et sucreries) et Benoit choisit des onigiris qui sont vendus individuellement dans un emballage «origamique». Quand nous payons la caissière remet la monnaie avec ses deux mains, comme si elle tenait un objet précieux et hoche poliment la tête avec un gentil «Arigato». Jusqu’à maintenant, nous sommes ravis, peu habitués à cet égard.  

Killian s’est acheté quelques trucs aussi qu’il ne connait pas mais qu’il veut goûter et sur le chemin du retour, on partage nos trouvailles. J’aime bien la petite épicerie car elle offre beaucoup de choix, beaucoup de petits formats et nous permet de dépenser moins que si nous mangions au restaurant.  

La lumière du jour amplifie mon impression d’être dans un décor de studio, tout est si propre et ordonné, peut-être, est-ce parce que je ne vois pas de nature sauvage, tout ce qui y pousse, y est entretenu? L’asphalte et le béton nous apparaissent comme neuf, sans craquelure ou trou, pour des Montréalais habitués aux rues trouées comme des fromages gruyères c’est étrange et troublant. Nous marchons à quelques mètres d’une dame qui promène son chien, celui-ci urine sur le pied d’un lampadaire et la dame tout naturellement vaporise le pipi pour désinfecter et repart avec son chien. On comprend pourquoi c’est si propre! Dans le quartier où nous sommes, les gens de tous âge circulent surtout en vélos et nous sommes étonnés de voir autant de gens qui portent un masque devant la bouche. Est-ce pour se protéger de la pollution ou pour éviter de transmettre les germes d’un rhume ? Mais à voir la p’tite dame avec son vaporisateur, je pense bien que ça fait partie de leur conscience sociale.

Quand nous arrivons, il y a pas mal de monde dans la cour intérieure qui fait un peu figure de salon. Nous nous joignons à un cercle de discussion où la principale langue parlée est l’anglais, mais colorée selon les nationalités présentes. C’est un peu étourdissant, même si en principe je devrais commencer à y être habituée avec tous ces tournois et ces voyages. En fait c’est la première fois que nous « vivons » parmi autant de nationalités en même temps. Et si je savais déjà qu’il y avait quelques Américains dans l’équipe japonaise je découvre avec surprise que dans son école, il y a aussi des Français, un Canadien et un Russe. Tous des gens qui habitent au Japon pour leurs études ou leur travail et qui partagent cette même passion du combat médiéval.

Aujourd’hui, l’école présente la première partie du tournoi et la deuxième aura lieu au studio de la tour de Tokyo et sera diffusé dans le cadre d’une émission sur Internet. Tous les membres de l’école semblent être présents, ceux et celles qui ne combattent pas, s’occupent de l’arbitrage, du système de son, de l’animation, de la section publique où prennent place quelques invités locaux, de l’aide aux combattants, etc. Y a beaucoup à faire, et pour nous, tant à apprendre! D’abord, savoir combattre dans une lice beaucoup plus petite, d’ailleurs, Jay nous a raconté que son équipe avait presque souffert d’agoraphobie quand elle s’était retrouvée dans la lice particulièrement immense au tournoi de Belmonte en 2014. La dimension de l’aire de combat joue un rôle très important dans la façon de se battre. Les combattants habitués aux petites lices sont probablement avantagés dans le combat rapproché mais moins aptes à tout couvrir sur les grandes surfaces. Ainsi, nous sommes plus familiers avec les rounds qui commencent de la façon suivante : Les équipes adverses se jaugent, se déploient avec parfois beaucoup d’élan, et s’affrontent. Dans les petites lices, les adversaires sont déjà à distance de frappe, ça change la dynamique du combat.  



La largeur des épées


Les épées sont différentes aussi car au Japon il est interdit de se battre avec des vraies armes, la lame est donc suffisamment épaisse pour être considérée inoffensive. La féministe en moi est heurtée par la présence des filles en bikini qui, comme à la boxe ou le MMA chez-nous, escortent les équipes et annoncent les scores. C’est quelque chose qui m’a toujours dérangé dans les sports de combats, reconnus pour utiliser la femme tel un accessoire divertissant pour plaire au public principalement masculin. Dans le cadre de nos tournois, avec tout le décorum historique, il est heureusement impossible de reproduire le même pattern. Mais ici, comme en Russie d’ailleurs, là où les combats dans des arènes sont plus répandus et présentés sans le décorum historique, on retrouve ce format visuel. Peut-être est-ce une façon de justifier le caractère « sport de combat » au même titre que la boxe ou le MMA?

Les combattant(e) s’affairent dans l’atelier, ils enfilent tranquillement leur armure tout en discutant, l’atmosphère est à la camaraderie. Peu à peu, tout ce beau monde se retrouve dans la cour à attendre les instructions. Il y a quatre équipes, dont la composition a été faite par Jay avant notre arrivée, sauf celle des Autrichiens qui sont suffisamment nombreux pour faire une équipe complète. Les autres sont mélangées, comme celle de Benoit qui est composée de quatre Japonais, du Canadien, de Sophie et de Justin, un couple de Néo-Zélandais qui se bat depuis quelques années. D’ailleurs, elle et Kiyoka seront les deux seules duellistes féminines qui, contrairement aux hommes, s’affronteront demain au studio.

Il y a toute une marche à suivre qui doit être pratiquée pour demain : Les équipes devront entrer dans un ordre précis, accompagnées chacune par son animatrice légèrement vêtue, digne d’un manga. L’air est froid dehors, même avec le gros chandail que m’a prêté Killian, je n’envie pas une seule seconde les quatre filles qui grelottent dans leur modeste tenue. Je laisse Benoit discuter avec les autres et je vais m’installer dans les escaliers à côté de la console de son, ce qui me permet de bien voir la lice et ainsi je ne nuis à personne.  

Quand un des arbitres, français, vient me parler, je pousse un soupir de soulagement, enfin je peux socialiser dans ma langue, mine de rien ça devient fatiguant de toujours essayer de penser dans une autre langue que la sienne. Il a vite su reconnaitre ma langue québécoise alors que je parlais à Benoit un peu plus tôt, il vient discuter avec moi probablement pour les mêmes raisons. Toutefois, si j’ai bien compris, ils sont quelques-uns d’origine française à habiter Tokyo et à s’entraîner ici. Un peu plus tôt, y a aussi, un Japonais qui est venu me saluer en français, trop heureux de pratiquer cette langue qu’il admire. J’ai aussi appris en discutant avec quelques-uns d’entre eux que les Japonais sont souvent francophiles, s’ils considèrent l’anglais comme la langue des affaires, le français est en revanche la langue de la culture et de la poésie. Mon interlocuteur est tout fier de pouvoir le parler avec moi, mais s’excuse de ne pas être à la hauteur. Je lui dis avec surprise que si les anglophones de mon pays officiellement bilingue, parlaient la moitié de ce qu’il parle lui-même, ça tiendrait déjà du miracle. Je comprends parfaitement ce qu’il me dit, mais surtout je suis très touché de la fierté qu’il a, à parler un peu ma langue, du moins, celle qui a donné naissance à la mienne. Au Québec, nous nous sommes tellement fait rabattre les oreilles sur notre « français incorrect » que nous avons fini par créer une espèce de psychose honteuse à propos de notre langue. Quand comprendrons-nous que ce n’est pas du français incorrect mais du québécois, langue que nos immigrants francophones essaient de reproduire plus largement que juste pour s’amuser à dire :«tabarnack»?

Les combats commencent, il a été décidé que les duels et les combats de béhourd ne dureraient qu’un seul round, parce qu’il y a trop de concurrents pour le peu de temps que nous avons. Benoit fait la catégorie duel épée longue et évidemment le béhourd. Il doit affronter deux adversaires. Contre le premier, il glisse malencontreusement avant de tomber par terre, son adversaire prend son avantage en le frappant au sol, ce qui est permit ici et qui ne l’est habituellement pas à l’IMCF. Il perd son round 6-11 et perd aussi son deuxième contre Tanaka, un redoutable adversaire qui bouge tellement bien que Benoit ne réussit pas à le frapper avec son épée. Vers la fin du combat, excédé, il finit tout de même par le prendre dans un coin et le boxer aux poings, mais sans faire de point.

Quand je vais les rejoindre dans la cour, encore une fois, je suis fascinée par cette camaraderie surgir après les combats, Benoit et Tanaka analysant en rigolant leurs techniques mutuelles du dernier round. Et dans ces moments-là, mon chum ne me voit pas, il est complètement dans son univers, je l’aide en détachant discrètement ses attaches derrière le dos et les cuisses, lui redonne ses lunettes et je retourne me balader.

Peu de temps après, ont lieu les combats de béhourd, Benoit et son équipe «les sangliers», remportent les deux combats contre les deux équipes qu’ils affrontent. Le reste des combats va se poursuivre en studio demain, maintenant tout le monde doit se dépêcher de ranger son armure dans leurs sacs car tôt demain matin, un camion les apportera toutes au studio. Quelle bonne nouvelle! On n’aura pas à transporter tout ça dans le métro de Tokyo!


Quand tout est prêt à partir, une bonne partie du groupe, surtout les voyageurs, mais aussi quelques locaux, allons manger au restaurant, le même qu’hier soir. Nous discutons une bonne partie de la soirée avec un des co-équipiers de Benoit, Ami, un immense japonais bien connu à l’IMCF. Celui-ci, animateur de radio à Tokyo est volubile et expressif pour un Japonais, ainsi il est devenu un peu la mascotte de son équipe à l’étranger. Tout le monde à l’IMCF a déjà vu ce grand, costaud et…frisé, haranguer la foule sur le bord de la lice. Mais ce soir, il est plutôt tranquille et observant que son nouvel ami ne prend rien, Benoit commande plus de mets en plus grande quantité et en offre à Ami. Celui-ci refuse, mais finit par accepter visiblement, touché. Il prend alors soin de répondre à nos questions sur les plats et accompagnements et semble apprécier que finalement, Benoit en connaît un bout sur la culture japonaise.     

mercredi 29 novembre 2017

Au bout de la rue de l'autre côté de la planète: Castle Tintagel

Le hall du castle, y a des artistes ici!


Bon nous devons prendre un autre train et c’est maintenant que le défi commence. Trouver où nous rendre pour le prendre! On se sent vulnérable, c’est la première fois que nous sommes confrontés à une langue complètement étrangère et dominante. À Malbork c’était différent, et même si nous ne comprenions rien de rien au polonais, nous étions en terrain occidentaux, donc plus de référents culturels et nous arrivions là-bas avec plusieurs centaines de non Polonais, nous étions attendus. Ici, nous sommes seuls avec nous-mêmes et nous avons bien hâte de revoir Jay qui en Américain «japonisé» pourra répondre à nos questions. En effet, il a rencontré sa femme japonaise à l’université aux États-Unis et depuis, ils sont venus s’installer ici et ont eu deux petites filles. Pour nous actuellement, il est une bouée de sauvetage rassurante qui nous attend au loin, et on est TRÈS motivés de la retrouver. Surtout en ce moment où nous errons un peu désespérément jusqu’à ce qu’un jeune homme vienne timidement à notre rencontre, c’est visiblement un employé, et nous demande avec son anglais de survie, si nous avons besoin d’aide. Oh que oui! J’imagine que ça paraît, mais en ce moment j’ai perdu toute notion d’orgueil. Benoit lui montre son papier et le jeune homme nous indique par où aller avec un peu d’hésitation, c’est peut-être parce qu’il a du mal à traduire en anglais, mais ça semble bon. Nous le remercions en reprenant notre « maison » sur notre dos en longeant le plus possible les murs pour ne pas nuire au flot humain qui circule efficacement comme dans un ballet chorégraphié. Nous tournons le coin et on s’oriente avec les indications du jeune homme mais ça ne correspond pas! Un peu à bout de patience, nous changeons de stratégie, moi je reste dans un coin avec les bagages pendant que Ben part à la recherche du chemin que nous devons prendre.

Ça fonctionne! Ben revient au bout de cinq minutes, maintenant que nous savons où aller on fait notre check up, nos yens en poche, notre ticket de transfert, nos bagages, notre courage et notre bonne humeur check! Maintenant que le stress de désorientation est passé, on observe autour de nous tous ces gens qui sont silencieux, on a l’impression d’être tellement bruyant, automatiquement nous baissons le volume. Dans le wagon, je rencontre mon reflet et celui de Ben dans la vitre, au travers de tous ces Japonais, y a pas plus touriste que nous. Je croise le regard étonné de deux enfants qui nous observent, je crois que c’est mes cheveux frisés et très roux qui les fascinent, mais la maman qui garde les yeux sur son portable les rappelle discrètement à l’ordre. C’est connu, les Japonais sont l’exemple même de la politesse. Je leur renvoie tout de même un joli sourire, ce qui les fait prendre conscience de leur manque de subtilité, gênés, ils détournent vivement les yeux.

Prochain arrêt, c’est le nôtre, nous empoignons tout notre stock pour sortir rapidement avant que les portes ne se referment. Nous repérons vite la sortie et…l’escalier mobile, bon c’est clair que lorsqu’on réussit à monter dessus, personne ne peut nous dépasser nous prenons tout l’espace. Dehors, l’air est pas mal plus chaud que celui que nous avons quitté la veille, pas besoin de manteau. On tente de faire concorder les indications de Jay avec ce que l’on voit, quand on repère la rue que l’on doit monter jusqu’au dojo, on ne perd pas de temps. Les affiches de restaurants et les effluves de bouffe, nous font saliver, mais il est hors de question qu’on s’arrête pour le moment, chargés comme nous le sommes.

Nous bifurquons sur la petite rue parallèle qui est moins achalandée et qui est celle de l’adresse qui nous intéresse ici. Nous réalisons que ça nous prend uniquement des bagages sur roues lorsque l’on voyage en transport en commun. Benoit transporte 56 kilos dans trois sacs, et nous devons marcher un bon deux kilomètres, ce qui fait qu’on doit s’arrêter souvent parce que je ne peux l’aider, étant monopolisée à pleine capacité. Au moins mes valises sont sur roues mais sont lourdes et se trimbalent un peu avec difficulté. La nuit est tombée depuis un moment et même s’il fait noir, nous sommes en mesure de voir à quel point tout est propre, aucun déchet, aucun mégot ou d’excrément de chien, la végétation est entretenue et les vélos bien stationnés, droit et sans cadenas apparent. Les machines distributrices croisées sur le bord de la rue sous les lampadaires donnent une allure irréelle au paysage extérieur, on dirait presque un décor de studio.

Finalement on trouve notre adresse au bout de la rue où nous sommes accueillis par quelques membres de l’équipe et d’autres combattants venus d’ailleurs qui ont répondu à l’invitation de Jay, tout ce beau monde couche au Dojo comme nous. Jay vient nous rejoindre une quinzaine de minutes plus tard et nous propose de sortir tous les trois pour aller luncher dans un resto pas loin, l’un de ceux qui nous interpelait alors que nous passions avec nos bagages. Et c’est attablés, à 22:00 dans un petit restaurant sans prétention de Tokyo, avec ce grand gaillard blond beaucoup plus japonais qu’Américain que nous prenons notre apéro, une bière pour moi et Jay et un saké pour Benoit. Comme la vie peut être surprenante parfois, en fait je réalise que la vie que nous menons maintenant nous entraîne sur des routes souvent inattendues.
 
Pour appeler discrètement le serveur sans se faire remarquer.

Des yens! 100 yens=1,15$



Jay reçoit un appel, c’est Killian, de l’équipe irlandaise, il est arrivé! Nous finissons rapidement pour aller l’accueillir, j’essaie de tout capter la conversation entre Benoit et Jay sur le retour pendant que nous marchons vers le dojo, c’est plus difficile pour moi, visuelle que je suis, car je ne vois pas mon interlocuteur en face ce qui m’aide normalement à pallier mes lacunes en anglais. Benoit lui parle de notre balade, parfois tassés, dans le wagon. Jay nous raconte la fois où ses parents étaient venus lui rendre visite et qu’ils avaient pris le train sur l’heure de pointe. Sa mère, très grande et plantureuse, s’était retrouvée avec le visage d’un petit monsieur japonais coincée contre sa poitrine, elle s’était retournée vers son époux : ‘’Bob! I think I just had a relationship with this man’’. Son imitation avec l’accent du Midwest américain est savoureuse et cette anecdote est caractéristique du clash culturel notamment, la réserve japonaise et l’expressivité américaine.

Au bout de la rue, nous arrivons au castle Tintagel, le nom du quartier général de l’équipe japonaise, un endroit qui est étonnamment grand pour un local à Tokyo. Il est divisé en deux, d’un côté, on trouve le dojo au rez-de-chaussée et à l’étage au-dessus, une cuisine avec une table et des chaises et une boutique, de matériel médiéval. De l’autre côté, c’est là où l’équipe entrepose leurs armures, l’endroit sert aussi d’atelier et au-dessus, on dirait un grenier et cette semaine il sert de dortoir à une bonne quinzaine de combattants qui viennent de Nouvelle-Zélande, d’Australie, d’Autriche et de Pologne. Y a aussi un Américain qui dort pas loin à l’hôtel et nous et Killian qui dormons directement dans le dojo. Pour nous éviter d’avoir à apporter lit gonflable et sac de couchage en plus de tout notre barda, nous louons notre literie. C’est un service génial qui existe là-bas, une compagnie qui loue des futons avec oreiller et couette et s’il existe un endroit où je ne crains nullement de louer ma literie c’est bien au Japon, je sais que ce sera immaculé. Notre literie nous coûte environ 100$ pour la semaine et Jay nous loge gratuitement, c’est tellement gentil de sa part.

Nous sommes heureux de retrouver Killian, que nous avons quitté il y a deux mois en Irlande, c’est drôle, en plus des tournois internationaux annuels, on commence à avoir des ami(e)s d’ailleurs que l’on retrouve dans un autre ailleurs, nos amis belges en Irlande, notre ami Irlandais au Japon, c’est à la fois fascinant et à la fois…familier. Nous réalisons l’étendue de cette grande communauté qui s’installe et se tisse au sein de l’IMCF.


Benoit tout enthousiaste, discute avec les autres combattants à l’étage pendant que moi, je l’abandonne pour aller me coucher, là, je suis vraiment fatiguée et j’ai hâte de mettre mes jambes à l’horizontal pour leur donner une chance de désenfler. Alors que je ne l’attendais plus, mon homme vient me rejoindre, j’ignore si c’est par dépit parce que les autres voulaient se coucher ou si c’est parce que lui-même ne tenait plus debout, n’empêche qu’on a sombré en moins de deux minutes pendant que de l’autre côté de la planète, les gens faisaient leurs courses d’avant Noël en plein cœur d’après-midi.  
Notre plumard!

dimanche 26 novembre 2017

De l'autre côté de la planète!



14 heures?!!!!
Eh oui! Un vol pour Toronto et après on «fly» direct au Japon, me dit Benoit en consultant le site interne d’Air Canada.

Ouf! Le jour du départ, je me sens devenir claustrophobe, c’est beaucoup de temps à être coincés dans l’avion, pourvu qu’on ne soit pas assis dans les bancs du milieu de la rangée de quatre bancs elle-même au milieu. Bon à cheval donné, on ne regardera pas trop la bride! Mais on va prévoir le coup pour rendre ça le plus confortable possible. On apporte notre ordi avec des séries et des films, notre «splitter» avec nos gros écouteurs, nos oreillers de cou, un livre, un cahier de notes, des grignotines, une bouteille vide pour remplir juste avant de monter et même mon pyjama.

À Toronto, en attendant qu’on nous appelle pendant l’embarquement, nous sommes un peu nerveux, y a pas mal de monde. C’est toujours un peu stressant pour des vols comme celui-là, où l’on doit faire Montréal-Toronto avant, parce que dans le cas où nous n’embarquerions pas, nous devrions attendre 24 heures pour le prochain vol ou retourner à Montréal. Finalement on reconnait vaguement nos noms (des noms francophones c’est tellement exotique au Canada anglais!@@ Pfff) et on se rend au comptoir pour prendre nos billets. Nos sièges sont exactement ceux que nous redoutions, en plein milieu. On se croise les doigts, qui sait peut-être que les deux sièges de côtés seront libres?

Une fois à l’intérieur, eh ben non, nous nous dépêchons de trier ce qu’on garde avec nous et le reste est rangé dans le porte bagage. Je me dépêche aussi d’aller aux toilettes pour me changer et ainsi, éviter d’avoir à me lever et déranger mon voisin, du moins pour les deux prochaines heures. Nous avons tellement de stock tout autour de nous, que je suis découragée à l’idée de m’extirper de là éventuellement. Le moins souvent possible, le mieux ce sera. Je doute qu’on ait suffisamment d’espace pour regarder nos films sur notre ordi, mais sait-on jamais.

Je commence un film, c’est-à-dire que j’envisage de regarder un des films proposés par le système de divertissement d’Air Canada, mais avec les publicités interminables et les messages des agents de bord, du commandant, des nombreux rappels, en français et en anglais, et de l’interdiction de porter mes gros écouteurs avant d’être là-haut, ça prend une bonne demi-heure avant que je puisse écouter mon film.

Durant le repas, mon voisin, un monsieur japonais renverse un peu de son vin dans son cabaret et spontanément je l’aide en prenant ma serviette de papier pour éponger le dégât avec lui, il me remercie gentiment. Puis je finis mon repas en discutant avec Benoit, qui ne peut manger, ni la petite salade de fèves d’edamame (soya), ni le pain, ni le morceau de gâteau, juste la petite portion de saumon et de riz. Les grignotines vont finir de remplir son estomac et dans un monde idéal, nous nous enfoncerions dans nos films avant de nous endormir profondément jusqu’à demain matin, à temps pour le déjeuner.

Mais aujourd’hui l’idéal n’est pas au rendez-vous et c’est en dormant des « capsules » de 15-30 minutes, j’ignore comment ça peut être possible la tête coincée dans un oreiller comme le mien, avec un mal de cou du dormeur assis. Je n’ai plus de position, je sens ma circulation sanguine, en fait, je ne la sens plus et j’imagine mes chevilles enflées. C’est ainsi que se passe ma longue nuit et quand je vois que mon voisin n’est pas sur son siège, je me lève à mon tour avec une urgence de bouger plus encore que d’aller à la toilette. J’ai des p’tites mini bouffées de panique, j’ai hâte de sortir de l’avion, ce qui n’arrivera pas avant encore un bon trois heures.

Je réintègre ma place dès que les chariots commencent à circuler pour servir le déjeuner. Cette fois nous aurons un «vrai» déjeuner, je choisi les œufs brouillés avec saucisses et Benoit prend un gruau de riz. Normalement sur la majorité de nos vols (principalement de nuit), on nous sert avant d’arriver, une tranche de gâteau aux bananes, toujours la même, mais sur des vols aussi longs, faut évidemment manger plus souvent. C’est pourquoi au courant de la longue nuit, des nouilles ramens ont été servies ainsi que des pretzels, des collations que Benoit n’a pu manger malheureusement.   


La deuxième partie du vol est assez semblable à la première, une combinaison de bouts de film, de siestes et de bavardage avec Ben. Du moment que l’avion est immobilisé après l’atterrissage, les gens sont comme des ressorts et se lèvent même en sachant que ça prendra quand même un bout de temps avant qu’ils puissent sortir. J’ai l’impression que le dessous de mes pieds est arrondi tellement ils sont enflés et j’ai mal à mon genou. Je me le suis tordu l’été dernier en voulant éviter de tomber et il est resté sensible.

En nous dirigeant vers les douanes, nous laissant porter par le super long tapis roulant, mon voisin japonais passe tout près et dit à Benoit «Elle est mon amie!» et me salut poliment à la japonaise et continue son chemin. Je lui offre mon plus beau sourire en retour un peu surprise par cet ami spontanément déclaré, il ne m’a pas parlé du vol, soit il dormait, soit il était trop timide. En tout cas, il a apprécié mon aide même si elle m’a parue bien futile.

En arrivant à l’aéroport d’Haneda nous faisons un saut de 14 heures dans le futur, donc pour nous c’est le matin (nous sommes partis en pm la veille) mais ici c’est déjà en soirée, c’est un peu déroutant. En revanche, sur notre retour, nous arriverons le même jour et presque la même heure que nous serons partis de Tokyo. Notre vrai défi, sera de nous rendre au dojo de Jaye à partir des indications qu’il nous a donné, tout ça en transport en commun.

Déjà, faut récupérer nos gros et nombreux bagages et trimballer tout ça dans le métro de Tokyo, nous essayons de ne pas paniquer en regardant le panneau, on espère trouver de l’aide en anglais au pire. Nous n’avons pas le choix d’ouvrir l’œil et observer, car même si on voit ici et là des indications en anglais, c’est tout de même le japonais qui domine et c’est normal. Nous repérons un guichet et allons d’abord retirer de l’argent, ensuite on regarde encore les notes de Jaye et à l’aide de la grande affiche du métro, on trouve l’endroit où l’on doit transférer. On installe nos bagages et nos sacs stratégiquement, c’est-à-dire, j’ai la grosse valise à roulette avec un sac dessus d’une main et de l’autre ma petite valise sur roues aussi. Ben a son gros sac à dos plus ses deux gros sacs d’armure et après avoir acheté nos tickets, nous passons les tourniquets tels des escargots trainant notre maison sur notre dos (j’exagère à peine nous vivons dans un minuscule 3 et demi!).


C’est ultra propre, nous pourrions nous asseoir sur le plancher et y manger et les gens concentrés sur leur portable, sont silencieux, le seul bruit vient des voix habituelles d’annonces dans le métro et ça, toutefois, on l’entend régulièrement. Étrangement, comme nous avons suivi pas mal de séries d’animés japonais (Benoit encore plus que moi) l’ambiance du métro nous semble presque familière. On se tient prêt et quand le wagon ouvre ses portes devant nous on se dépêche de tout rentrer rapidement, par chance y a pas de foule compacte. Nous jetons un œil au panneau à l’intérieur question de nous donner une idée de la distance à faire en comptant les stations, et attendons de voir le prochain arrêt pour s’assurer que nous sommes dans la bonne direction. Quand c’est fait, on se détend un peu, les gens sont très discrets et ne nous dévisagent pas, même si c’est clair qu’on est des vrais de vrais «gaijins». Dans notre cas, on pourrait être des extra-terrestres et nous ne serions pas plus étranger, physiquement et culturellement, mais en plus nous avons des personnalités plutôt… disons… démonstratives. Avec notre ilot qui prend beaucoup de place, nous sommes un peu gênés et sommes un peu soulagés quand nous descendons sur le quai. Les gens sont très respectueux, mais nous avons l’impression d’arriver dans ce pays, comme avec des grosses bottes sur un plancher tout propre et fraîchement ciré.

jeudi 23 novembre 2017

Automne 2016



Il y a maintenant un an, je décidais d’écrire ces chroniques afin de faire découvrir l’univers du béhourd qui a pris place, il y a presque cinq ans, dans notre vie, à Benoit et moi. Après 62 chroniques totalisant 372 pages, je ne me lasse pas de raconter nos aventures un peu partout dans le monde, mais aussi les réalités avec lesquelles nous devons composer. Je travaille actuellement à créer un site web et à traduire les chroniques en anglais pour pouvoir offrir un plus grand accès le plus vite possible.

Ne manquez pas de lire les prochains récits de voyage, qui cette fois, vous entraîneront, entre autres, sur deux nouveaux continents, l’Asie et l’Amérique du sud. Qui aurait pu dire que le combat médiéval à la façon européenne se pratiquerait au Japon et en Argentine? Et bien vous découvrirez que non seulement ce sport y est pratiqué, mais en plus, il y est pratiqué avec sérieux, même si ces gens rencontrent plus d’obstacles en ce qui concerne l’approvisionnement du matériel et du voyagement.

Comme si ce n’était pas suffisant pour une année, vous pourrez aussi nous suivre au Danemark et en Écosse (deux fois!).  Mais…continuons là où nous étions rendus, c’est-à-dire en novembre 2016, au retour de notre aventure en Irlande.

Novembre, dehors on gèle, nous avons eu une bordée de neige la nuit dernière. Alors que je prends mon café en relisant ma première chronique, Benoit me demande : ‘’Japon le mois prochain?’’ Jaye Noyes, le capitaine de l’équipe japonaise, lui avait touché un mot à propos d’un tournoi en studio, à Tokyo, avant notre voyage en Irlande, mais pour nous, ça relevait du fantasme : un voyage en octobre en Irlande, le meeting au Danemark en novembre et le Japon juste avant Noël, c’était de la folie. Ça fait un peu plus d'une semaine que Benoit est revenu de l’Assemblée générale, et il me propose ça. Avons-nous les finances pour? Le billet d’avion n’est pas un problème comme toujours, mais les frais de voyage? Et puis pourra-t-il réussir à faire encore des échanges d’horaire avec ses collègues de travail?

On commence à cogiter là-dessus plus sérieusement soudainement conscient que le fantasme est peut-être réalisable. Parallèlement, Benoit travaille activement sur le tournoi au Danemark et…sur celui en Écosse. Lui et William Murray ont une correspondance continue, même si l’administration de Scone Palace est maintenant sur le coup. Benoit flotte encore un peu, car il a enfin eu la reconnaissance de ses pairs quand il a eu droit à une ovation de la part de l'assemblé pour son travail titanesque accompli pour le Portugal et pour le projet Écosse en 2018. Il est conscient depuis un bout de temps qu’il ne doit plus attendre de reconnaissance de ses pairs au Québec. Déjà que la médaille d'or remportée par son équipe en Irlande est complètement passée sous silence ici. Seule Christine qui est au sein du CA de la fédération québécoise maintenant, tente d’encourager tout le monde, incluant l’équipe de Benoit. Mais bon, il commence presque à être habitué et il concentre son énergie à l'international (IMCF), là au moins son travail est reconnu et apprécié. Personnellement, je ne comprends pas, je trouve que ça frise le ridicule, on préfère le snober plutôt que de profiter de ce qu’il apporte : Une voix pour le Québec sur l’échiquier mondial.  D’un autre côté, y a des membres ici qui ont des comportements inacceptables, cyberintimidation sur les babillards, propos racistes, homophobes, sexistes et quand ces derniers participent à des tournois, trichent, blessent volontairement avec des coups illégaux, on les tolère voire on les félicite pour leur participation. Y a des jours où je me lève avec une envie d’en fesser quelques-uns et d’autres où je me dis qu’au sein de la fédération y a un gros problème de syndrome de Stockholm. On a beau essayer de prendre ça avec philosophie, n’empêche que ce genre d’attitude va tuer le béhourd au Québec, car à force de tolérer l’intolérable, on justifie des comportements haineux qu'il faudrait pourtant et à tout prix empêcher de s'installer chez des gens qui se frappent avec des armes réelles pour se divertir. Le pire est que lorsqu’on aborde le problème avec certains membres de la fédération, on dit ‘’Ben si on les met dehors on va perdre trop de monde et ça va tuer le sport au Québec.’’ Quelle farce grotesque !!

 Comme apparemment Benoit parle dans le vide, il se concentre ailleurs et cueille chaque petit moment positif comme une victoire sur sa vie, son meeting lui a fait du bien. Seul inconvénient, il n’a presque rien mangé car avec des problèmes alimentaires comme le sien, un petit budget et très peu de choix de restaurants, ça veut dire souvent, jeûner contre son gré. Quand il me raconte via messenger, qu’il n’a pu manger le repas offert par le château Spotrup (viande en sauce, sauce=farine) et que plus tard, en soirée, il a mangé sa frite chez McDo en regardant avec envie les autres s'empiffrer de gluten, ça me rend triste pour lui. La veille, il a mangé un hambuger steak bien ordinaire dans un resto, un des rares repas accessibles pour lui et avec un verre de vin, ça lui en a coûté 300 couronnes danoises (environ 60$). Bien sûr, ça peut paraître plutôt raisonnable pour ce genre de repas, mais pour nous qui sommes habitués de voyager à coûts réduits, c’est beaucoup en considérant qu'il y a quelques repas d'ici son retour lundi soir. Il n’avait pas non plus prévu qu’il ne pourrait pas manger le repas offert après l’Assemblée. Bref, quand il est revenu à la maison, je l’attendais avec un super Mac&cheese sans gluten, plat qu’il a dévoré.

Ce meeting qu’il a fait sans moi, nous fait prendre conscience à quel point nous sommes liés en tant qu’amoureux bien sûr, mais aussi en tant que partenaires dans cette aventure. Durant les quatre jours qu’a duré son voyage, nous discutions plusieurs heures sur messenger et surtout à propos du meeting, du prochain tournoi et de celui qu'on ne doit pas annoncer avant la cérémonie de clôture.  Il a pu constater que le coût de la vie est très élevé là-bas, va falloir que nous soyons stratégiques quand nous irons en mai.. Heureusement, il y aura une formule de location de mini tentes sur le terrain à bas prix pour ceux qui viennent de loin (et y en a beaucoup!). Il y aura aussi un forfait repas offert pour cinq jours par l’administration en place, et si c’est bon pour moi, c’est risqué pour Ben, condamné, peut-être à ne pas pouvoir manger la moitié des aliments. Comme dans la plupart des pays nordiques, au Danemark, il y a beaucoup de féculents et dans les restaurants, surtout sur la route, bien souvent, que des burgers ou de la pizza. Notre solution serait-elle de louer une voiture et acheter notre bouffe au marché en ville? Nous avons toujours, la poudre et les barres protéinées et notre gros sac de noix mélangées, mais une semaine c'est long tout de même.


Nous devrons évaluer combien il en coûte pour la location de voiture, et le cas échéant, les prix de trains ou d’autobus entre Copenhague et Spottrup  à 150 kilomètres l’une de l’autre. Comme il l’a fait pour l’Irlande, Benoit ne veut prendre personne sur ses billets, nous n’avons donc pas à tenir compte des autres. Nous avons encore six mois devant nous, mais deux semaines pour nous décider pour le Japon…

Table typique chez-nous, on reconnait, l'épée, des pièces d'armure, un passeport, une prise d'adapteur europééenne, un fouilli de papier et bien sûr l'ordi.