![]() |
Comme à son habitude, Benoit, la bonne
humeur matinale incarnée, est debout quand j’ouvre à peine les yeux, il a déjà
une canette de café à la main. Il a découvert cette merveille hier soir dans
les machines distributrices et même si ce n’est pas le meilleur café que nous
ayons bu, il est comparable au café filtre moyen de restaurant. Il coûte 100
yens (1,15$ environ) il a déjà son sucre et son lait, il est chaud et surtout
nous l’avons en 10 secondes, mais par-dessus tout, la machine est dans la cour
du Dojo à 10 pieds de la porte. Quand je commence à sortir du lit, il se
dépêche d’aller m’en chercher un et s’en reprend un en même temps. J’ai l’impression
que mon chum va carburer beaucoup au café ces prochains jours.
Nous ramassons notre literie que nous
tassons dans un coin et montons à l’étage pour finir notre café en compagnie de
Yoko et éventuellement prendre notre douche. Il n’y en a qu’une, mais elle est
à la disposition de tous et comme les toilettes sont à l’extérieur, l’endroit
est moins monopolisé. Nous sommes tout de même plusieurs à partager les lieux
communs, plusieurs provenant de différentes cultures, de différents continents,
nous sommes tous là à cohabiter sur l’espace limité de nos hôtes japonais,
reconnus pour leur politesse, leur propreté et leur conscience sociale. À voir
aller les autres, j’ai l’impression que nous en sommes tous conscients car tout
le monde fait attention de ne pas déborder sur les autres ou déborder tout
court.
Je m’esquive un moment pour aller à la
toilette qui est dans la cour, dans ce que je pourrais appeler un cabinet,
c’est un peu comme anciennement nos bécosses (les «backhouse»). Mais la
comparaison s’arrête là, mis à part peut-être le fait qu’il n’y a pas le
chauffage et que le siège de celle-ci est glacé parce qu’il fait environ 8-9
degrés au petit matin. Faut se le dire, les toilettes au Japon c’est une
expérience unique et même si je ne veux pas faire une chronique sur le sujet,
je ne peux absolument pas « ne pas en parler ».
Déjà à l’aéroport j’avais été complètement
séduite par le confort optimal des toilettes, sièges chauffants, des jets d’eau
dirigés pour laver aux différents endroits, des jets d’air pour sécher ce qui a
été lavé et même des bruits de fond pour camoufler nos propres bruits. Tu vas
aux toilettes comme dans un vaisseau spatial! Quand nous sommes allés manger
avec Jay plus tard, j’ai bien dû constater que ce genre de toilette était plus
répandu que je ne l’aurais cru. Celle dans la cour semble être le modèle de
base, juste le jet d’eau, mais tout est impeccable.
![]() |
| Siège pour le tout petit pendant que maman est sur la toilette, fallait y penser! |
Comme nous avons faim, les autres
voyageurs arrivés avant nous, nous conseillent d’aller à la petite épicerie que
nous avons vue hier sur le coin de la rue, nous ne perdons pas de temps et nous
y rendons avec Killian. L’air vif ne semble affecter que moi qui frissonne, les
deux gars sont trop absorbés dans leur discussion. Je saisie quelques brides, mais
ayant manqué le début, je ne sais pas de quoi il s’agit et je m’attarde plutôt
à prendre quelques photos.
C’est un peu comme un petit couche-tard,
nous en faisons le tour plusieurs fois, tout à fait fascinés par les repas tout
préparés dans les machines, tout est très esthétique et appétissant. Nous
sommes étonnés par les prix tout de même assez bas. Comme nous ignorons s’il y
a un micro-onde là où nous logeons, je choisis une pâtisserie parmi la panoplie
de trucs sucrés offerts (y a beaucoup de desserts, crème glacée et sucreries)
et Benoit choisit des onigiris qui sont vendus individuellement dans un
emballage «origamique». Quand nous payons la caissière remet la monnaie avec
ses deux mains, comme si elle tenait un objet précieux et hoche poliment la
tête avec un gentil «Arigato». Jusqu’à maintenant, nous sommes ravis, peu
habitués à cet égard.
Killian s’est acheté quelques trucs aussi
qu’il ne connait pas mais qu’il veut goûter et sur le chemin du retour, on
partage nos trouvailles. J’aime bien la petite épicerie car elle offre beaucoup
de choix, beaucoup de petits formats et nous permet de dépenser moins que si
nous mangions au restaurant.
La lumière du jour amplifie mon impression
d’être dans un décor de studio, tout est si propre et ordonné, peut-être,
est-ce parce que je ne vois pas de nature sauvage, tout ce qui y pousse, y est
entretenu? L’asphalte et le béton nous apparaissent comme neuf, sans craquelure
ou trou, pour des Montréalais habitués aux rues trouées comme des fromages
gruyères c’est étrange et troublant. Nous marchons à quelques mètres d’une dame
qui promène son chien, celui-ci urine sur le pied d’un lampadaire et la dame
tout naturellement vaporise le pipi pour désinfecter et repart avec son chien.
On comprend pourquoi c’est si propre! Dans le quartier où nous sommes, les gens
de tous âge circulent surtout en vélos et nous sommes étonnés de voir autant de
gens qui portent un masque devant la bouche. Est-ce pour se protéger de la
pollution ou pour éviter de transmettre les germes d’un rhume ? Mais à voir la
p’tite dame avec son vaporisateur, je pense bien que ça fait partie de leur
conscience sociale.
Quand nous arrivons, il y a pas mal de
monde dans la cour intérieure qui fait un peu figure de salon. Nous nous joignons
à un cercle de discussion où la principale langue parlée est l’anglais, mais
colorée selon les nationalités présentes. C’est un peu étourdissant, même si en
principe je devrais commencer à y être habituée avec tous ces tournois et ces
voyages. En fait c’est la première fois que nous « vivons » parmi autant de
nationalités en même temps. Et si je savais déjà qu’il y avait quelques
Américains dans l’équipe japonaise je découvre avec surprise que dans son
école, il y a aussi des Français, un Canadien et un Russe. Tous des gens qui
habitent au Japon pour leurs études ou leur travail et qui partagent cette même
passion du combat médiéval.
Aujourd’hui, l’école présente la première
partie du tournoi et la deuxième aura lieu au studio de la tour de Tokyo et
sera diffusé dans le cadre d’une émission sur Internet. Tous les membres de l’école
semblent être présents, ceux et celles qui ne combattent pas, s’occupent de
l’arbitrage, du système de son, de l’animation, de la section publique où
prennent place quelques invités locaux, de l’aide aux combattants, etc. Y a
beaucoup à faire, et pour nous, tant à apprendre! D’abord, savoir combattre
dans une lice beaucoup plus petite, d’ailleurs, Jay nous a raconté que son
équipe avait presque souffert d’agoraphobie quand elle s’était retrouvée dans
la lice particulièrement immense au tournoi de Belmonte en 2014. La dimension
de l’aire de combat joue un rôle très important dans la façon de se battre. Les
combattants habitués aux petites lices sont probablement avantagés dans le
combat rapproché mais moins aptes à tout couvrir sur les grandes surfaces.
Ainsi, nous sommes plus familiers avec les rounds qui commencent de la façon
suivante : Les équipes adverses se jaugent, se déploient avec parfois
beaucoup d’élan, et s’affrontent. Dans les petites lices, les adversaires sont
déjà à distance de frappe, ça change la dynamique du combat.
![]() |
| La largeur des épées |
Les épées sont différentes aussi car au
Japon il est interdit de se battre avec des vraies armes, la lame est donc
suffisamment épaisse pour être considérée inoffensive. La féministe en moi est
heurtée par la présence des filles en bikini qui, comme à la boxe ou le MMA
chez-nous, escortent les équipes et annoncent les scores. C’est quelque chose
qui m’a toujours dérangé dans les sports de combats, reconnus pour utiliser la
femme tel un accessoire divertissant pour plaire au public principalement
masculin. Dans le cadre de nos tournois, avec tout le décorum historique, il
est heureusement impossible de reproduire le même pattern. Mais ici, comme en Russie
d’ailleurs, là où les combats dans des arènes sont plus répandus et présentés
sans le décorum historique, on retrouve ce format visuel. Peut-être est-ce une
façon de justifier le caractère « sport de combat » au même titre que la boxe
ou le MMA?
Les combattant(e) s’affairent dans
l’atelier, ils enfilent tranquillement leur armure tout en discutant,
l’atmosphère est à la camaraderie. Peu à peu, tout ce beau monde se retrouve
dans la cour à attendre les instructions. Il y a quatre équipes, dont la composition
a été faite par Jay avant notre arrivée, sauf celle des Autrichiens qui sont
suffisamment nombreux pour faire une équipe complète. Les autres sont
mélangées, comme celle de Benoit qui est composée de quatre Japonais, du
Canadien, de Sophie et de Justin, un couple de Néo-Zélandais qui se bat depuis
quelques années. D’ailleurs, elle et Kiyoka seront les deux seules duellistes féminines
qui, contrairement aux hommes, s’affronteront demain au studio.
Il y a toute une marche à suivre qui doit
être pratiquée pour demain : Les équipes devront entrer dans un ordre
précis, accompagnées chacune par son animatrice légèrement vêtue, digne d’un
manga. L’air est froid dehors, même avec le gros chandail que m’a prêté Killian,
je n’envie pas une seule seconde les quatre filles qui grelottent dans leur modeste
tenue. Je laisse Benoit discuter avec les autres et je vais m’installer dans
les escaliers à côté de la console de son, ce qui me permet de bien voir la
lice et ainsi je ne nuis à personne.
Quand un des arbitres, français, vient me
parler, je pousse un soupir de soulagement, enfin je peux socialiser dans ma
langue, mine de rien ça devient fatiguant de toujours essayer de penser dans
une autre langue que la sienne. Il a vite su reconnaitre ma langue québécoise
alors que je parlais à Benoit un peu plus tôt, il vient discuter avec moi
probablement pour les mêmes raisons. Toutefois, si j’ai bien compris, ils sont
quelques-uns d’origine française à habiter Tokyo et à s’entraîner ici. Un peu
plus tôt, y a aussi, un Japonais qui est venu me saluer en français, trop
heureux de pratiquer cette langue qu’il admire. J’ai aussi appris en discutant
avec quelques-uns d’entre eux que les Japonais sont souvent francophiles, s’ils
considèrent l’anglais comme la langue des affaires, le français est en revanche
la langue de la culture et de la poésie. Mon interlocuteur est tout fier de
pouvoir le parler avec moi, mais s’excuse de ne pas être à la hauteur. Je lui
dis avec surprise que si les anglophones de mon pays officiellement bilingue,
parlaient la moitié de ce qu’il parle lui-même, ça tiendrait déjà du miracle.
Je comprends parfaitement ce qu’il me dit, mais surtout je suis très touché de
la fierté qu’il a, à parler un peu ma langue, du moins, celle qui a donné
naissance à la mienne. Au Québec, nous nous sommes tellement fait rabattre les
oreilles sur notre « français incorrect » que nous avons fini par créer une
espèce de psychose honteuse à propos de notre langue. Quand comprendrons-nous
que ce n’est pas du français incorrect mais du québécois, langue que nos
immigrants francophones essaient de reproduire plus largement que juste pour
s’amuser à dire :«tabarnack»?
Les combats commencent, il a été décidé
que les duels et les combats de béhourd ne dureraient qu’un seul round, parce
qu’il y a trop de concurrents pour le peu de temps que nous avons. Benoit fait
la catégorie duel épée longue et évidemment le béhourd. Il doit affronter deux
adversaires. Contre le premier, il glisse malencontreusement avant de tomber
par terre, son adversaire prend son avantage en le frappant au sol, ce qui est
permit ici et qui ne l’est habituellement pas à l’IMCF. Il perd son round 6-11
et perd aussi son deuxième contre Tanaka, un redoutable adversaire qui bouge
tellement bien que Benoit ne réussit pas à le frapper avec son épée. Vers la
fin du combat, excédé, il finit tout de même par le prendre dans un coin et le
boxer aux poings, mais sans faire de point.
Quand je vais les rejoindre dans la cour,
encore une fois, je suis fascinée par cette camaraderie surgir après les
combats, Benoit et Tanaka analysant en rigolant leurs techniques mutuelles du
dernier round. Et dans ces moments-là, mon chum ne me voit pas, il est
complètement dans son univers, je l’aide en détachant discrètement ses attaches
derrière le dos et les cuisses, lui redonne ses lunettes et je retourne me
balader.
Peu de temps après, ont lieu les combats
de béhourd, Benoit et son équipe «les sangliers», remportent les deux combats
contre les deux équipes qu’ils affrontent. Le reste des combats va se
poursuivre en studio demain, maintenant tout le monde doit se dépêcher de
ranger son armure dans leurs sacs car tôt demain matin, un camion les apportera
toutes au studio. Quelle bonne nouvelle! On n’aura pas à transporter tout ça
dans le métro de Tokyo!
Quand tout est prêt à partir, une bonne
partie du groupe, surtout les voyageurs, mais aussi quelques locaux, allons
manger au restaurant, le même qu’hier soir. Nous discutons une bonne partie de
la soirée avec un des co-équipiers de Benoit, Ami, un immense japonais bien connu
à l’IMCF. Celui-ci, animateur de radio à Tokyo est volubile et expressif pour un
Japonais, ainsi il est devenu un peu la mascotte de son équipe à l’étranger.
Tout le monde à l’IMCF a déjà vu ce grand, costaud et…frisé, haranguer la foule
sur le bord de la lice. Mais ce soir, il est plutôt tranquille et observant que
son nouvel ami ne prend rien, Benoit commande plus de mets en plus grande
quantité et en offre à Ami. Celui-ci refuse, mais finit par accepter visiblement,
touché. Il prend alors soin de répondre à nos questions sur les plats et accompagnements
et semble apprécier que finalement, Benoit en connaît un bout sur la culture
japonaise.







It was fascinating getting this perspective on Tintagel and that Japan tournament.
RépondreEffacer