dimanche 17 décembre 2017

Au Japon on fait comme les Japonais, au béhourd aussi.






Comme à son habitude, Benoit, la bonne humeur matinale incarnée, est debout quand j’ouvre à peine les yeux, il a déjà une canette de café à la main. Il a découvert cette merveille hier soir dans les machines distributrices et même si ce n’est pas le meilleur café que nous ayons bu, il est comparable au café filtre moyen de restaurant. Il coûte 100 yens (1,15$ environ) il a déjà son sucre et son lait, il est chaud et surtout nous l’avons en 10 secondes, mais par-dessus tout, la machine est dans la cour du Dojo à 10 pieds de la porte. Quand je commence à sortir du lit, il se dépêche d’aller m’en chercher un et s’en reprend un en même temps. J’ai l’impression que mon chum va carburer beaucoup au café ces prochains jours.





Nous ramassons notre literie que nous tassons dans un coin et montons à l’étage pour finir notre café en compagnie de Yoko et éventuellement prendre notre douche. Il n’y en a qu’une, mais elle est à la disposition de tous et comme les toilettes sont à l’extérieur, l’endroit est moins monopolisé. Nous sommes tout de même plusieurs à partager les lieux communs, plusieurs provenant de différentes cultures, de différents continents, nous sommes tous là à cohabiter sur l’espace limité de nos hôtes japonais, reconnus pour leur politesse, leur propreté et leur conscience sociale. À voir aller les autres, j’ai l’impression que nous en sommes tous conscients car tout le monde fait attention de ne pas déborder sur les autres ou déborder tout court.

Je m’esquive un moment pour aller à la toilette qui est dans la cour, dans ce que je pourrais appeler un cabinet, c’est un peu comme anciennement nos bécosses (les «backhouse»). Mais la comparaison s’arrête là, mis à part peut-être le fait qu’il n’y a pas le chauffage et que le siège de celle-ci est glacé parce qu’il fait environ 8-9 degrés au petit matin. Faut se le dire, les toilettes au Japon c’est une expérience unique et même si je ne veux pas faire une chronique sur le sujet, je ne peux absolument pas « ne pas en parler ».

Déjà à l’aéroport j’avais été complètement séduite par le confort optimal des toilettes, sièges chauffants, des jets d’eau dirigés pour laver aux différents endroits, des jets d’air pour sécher ce qui a été lavé et même des bruits de fond pour camoufler nos propres bruits. Tu vas aux toilettes comme dans un vaisseau spatial! Quand nous sommes allés manger avec Jay plus tard, j’ai bien dû constater que ce genre de toilette était plus répandu que je ne l’aurais cru. Celle dans la cour semble être le modèle de base, juste le jet d’eau, mais tout est impeccable.


Siège pour le tout petit pendant que maman est sur la toilette, fallait y penser!

 

  
 Comme nous avons faim, les autres voyageurs arrivés avant nous, nous conseillent d’aller à la petite épicerie que nous avons vue hier sur le coin de la rue, nous ne perdons pas de temps et nous y rendons avec Killian. L’air vif ne semble affecter que moi qui frissonne, les deux gars sont trop absorbés dans leur discussion. Je saisie quelques brides, mais ayant manqué le début, je ne sais pas de quoi il s’agit et je m’attarde plutôt à prendre quelques photos.

C’est un peu comme un petit couche-tard, nous en faisons le tour plusieurs fois, tout à fait fascinés par les repas tout préparés dans les machines, tout est très esthétique et appétissant. Nous sommes étonnés par les prix tout de même assez bas. Comme nous ignorons s’il y a un micro-onde là où nous logeons, je choisis une pâtisserie parmi la panoplie de trucs sucrés offerts (y a beaucoup de desserts, crème glacée et sucreries) et Benoit choisit des onigiris qui sont vendus individuellement dans un emballage «origamique». Quand nous payons la caissière remet la monnaie avec ses deux mains, comme si elle tenait un objet précieux et hoche poliment la tête avec un gentil «Arigato». Jusqu’à maintenant, nous sommes ravis, peu habitués à cet égard.  

Killian s’est acheté quelques trucs aussi qu’il ne connait pas mais qu’il veut goûter et sur le chemin du retour, on partage nos trouvailles. J’aime bien la petite épicerie car elle offre beaucoup de choix, beaucoup de petits formats et nous permet de dépenser moins que si nous mangions au restaurant.  

La lumière du jour amplifie mon impression d’être dans un décor de studio, tout est si propre et ordonné, peut-être, est-ce parce que je ne vois pas de nature sauvage, tout ce qui y pousse, y est entretenu? L’asphalte et le béton nous apparaissent comme neuf, sans craquelure ou trou, pour des Montréalais habitués aux rues trouées comme des fromages gruyères c’est étrange et troublant. Nous marchons à quelques mètres d’une dame qui promène son chien, celui-ci urine sur le pied d’un lampadaire et la dame tout naturellement vaporise le pipi pour désinfecter et repart avec son chien. On comprend pourquoi c’est si propre! Dans le quartier où nous sommes, les gens de tous âge circulent surtout en vélos et nous sommes étonnés de voir autant de gens qui portent un masque devant la bouche. Est-ce pour se protéger de la pollution ou pour éviter de transmettre les germes d’un rhume ? Mais à voir la p’tite dame avec son vaporisateur, je pense bien que ça fait partie de leur conscience sociale.

Quand nous arrivons, il y a pas mal de monde dans la cour intérieure qui fait un peu figure de salon. Nous nous joignons à un cercle de discussion où la principale langue parlée est l’anglais, mais colorée selon les nationalités présentes. C’est un peu étourdissant, même si en principe je devrais commencer à y être habituée avec tous ces tournois et ces voyages. En fait c’est la première fois que nous « vivons » parmi autant de nationalités en même temps. Et si je savais déjà qu’il y avait quelques Américains dans l’équipe japonaise je découvre avec surprise que dans son école, il y a aussi des Français, un Canadien et un Russe. Tous des gens qui habitent au Japon pour leurs études ou leur travail et qui partagent cette même passion du combat médiéval.

Aujourd’hui, l’école présente la première partie du tournoi et la deuxième aura lieu au studio de la tour de Tokyo et sera diffusé dans le cadre d’une émission sur Internet. Tous les membres de l’école semblent être présents, ceux et celles qui ne combattent pas, s’occupent de l’arbitrage, du système de son, de l’animation, de la section publique où prennent place quelques invités locaux, de l’aide aux combattants, etc. Y a beaucoup à faire, et pour nous, tant à apprendre! D’abord, savoir combattre dans une lice beaucoup plus petite, d’ailleurs, Jay nous a raconté que son équipe avait presque souffert d’agoraphobie quand elle s’était retrouvée dans la lice particulièrement immense au tournoi de Belmonte en 2014. La dimension de l’aire de combat joue un rôle très important dans la façon de se battre. Les combattants habitués aux petites lices sont probablement avantagés dans le combat rapproché mais moins aptes à tout couvrir sur les grandes surfaces. Ainsi, nous sommes plus familiers avec les rounds qui commencent de la façon suivante : Les équipes adverses se jaugent, se déploient avec parfois beaucoup d’élan, et s’affrontent. Dans les petites lices, les adversaires sont déjà à distance de frappe, ça change la dynamique du combat.  



La largeur des épées


Les épées sont différentes aussi car au Japon il est interdit de se battre avec des vraies armes, la lame est donc suffisamment épaisse pour être considérée inoffensive. La féministe en moi est heurtée par la présence des filles en bikini qui, comme à la boxe ou le MMA chez-nous, escortent les équipes et annoncent les scores. C’est quelque chose qui m’a toujours dérangé dans les sports de combats, reconnus pour utiliser la femme tel un accessoire divertissant pour plaire au public principalement masculin. Dans le cadre de nos tournois, avec tout le décorum historique, il est heureusement impossible de reproduire le même pattern. Mais ici, comme en Russie d’ailleurs, là où les combats dans des arènes sont plus répandus et présentés sans le décorum historique, on retrouve ce format visuel. Peut-être est-ce une façon de justifier le caractère « sport de combat » au même titre que la boxe ou le MMA?

Les combattant(e) s’affairent dans l’atelier, ils enfilent tranquillement leur armure tout en discutant, l’atmosphère est à la camaraderie. Peu à peu, tout ce beau monde se retrouve dans la cour à attendre les instructions. Il y a quatre équipes, dont la composition a été faite par Jay avant notre arrivée, sauf celle des Autrichiens qui sont suffisamment nombreux pour faire une équipe complète. Les autres sont mélangées, comme celle de Benoit qui est composée de quatre Japonais, du Canadien, de Sophie et de Justin, un couple de Néo-Zélandais qui se bat depuis quelques années. D’ailleurs, elle et Kiyoka seront les deux seules duellistes féminines qui, contrairement aux hommes, s’affronteront demain au studio.

Il y a toute une marche à suivre qui doit être pratiquée pour demain : Les équipes devront entrer dans un ordre précis, accompagnées chacune par son animatrice légèrement vêtue, digne d’un manga. L’air est froid dehors, même avec le gros chandail que m’a prêté Killian, je n’envie pas une seule seconde les quatre filles qui grelottent dans leur modeste tenue. Je laisse Benoit discuter avec les autres et je vais m’installer dans les escaliers à côté de la console de son, ce qui me permet de bien voir la lice et ainsi je ne nuis à personne.  

Quand un des arbitres, français, vient me parler, je pousse un soupir de soulagement, enfin je peux socialiser dans ma langue, mine de rien ça devient fatiguant de toujours essayer de penser dans une autre langue que la sienne. Il a vite su reconnaitre ma langue québécoise alors que je parlais à Benoit un peu plus tôt, il vient discuter avec moi probablement pour les mêmes raisons. Toutefois, si j’ai bien compris, ils sont quelques-uns d’origine française à habiter Tokyo et à s’entraîner ici. Un peu plus tôt, y a aussi, un Japonais qui est venu me saluer en français, trop heureux de pratiquer cette langue qu’il admire. J’ai aussi appris en discutant avec quelques-uns d’entre eux que les Japonais sont souvent francophiles, s’ils considèrent l’anglais comme la langue des affaires, le français est en revanche la langue de la culture et de la poésie. Mon interlocuteur est tout fier de pouvoir le parler avec moi, mais s’excuse de ne pas être à la hauteur. Je lui dis avec surprise que si les anglophones de mon pays officiellement bilingue, parlaient la moitié de ce qu’il parle lui-même, ça tiendrait déjà du miracle. Je comprends parfaitement ce qu’il me dit, mais surtout je suis très touché de la fierté qu’il a, à parler un peu ma langue, du moins, celle qui a donné naissance à la mienne. Au Québec, nous nous sommes tellement fait rabattre les oreilles sur notre « français incorrect » que nous avons fini par créer une espèce de psychose honteuse à propos de notre langue. Quand comprendrons-nous que ce n’est pas du français incorrect mais du québécois, langue que nos immigrants francophones essaient de reproduire plus largement que juste pour s’amuser à dire :«tabarnack»?

Les combats commencent, il a été décidé que les duels et les combats de béhourd ne dureraient qu’un seul round, parce qu’il y a trop de concurrents pour le peu de temps que nous avons. Benoit fait la catégorie duel épée longue et évidemment le béhourd. Il doit affronter deux adversaires. Contre le premier, il glisse malencontreusement avant de tomber par terre, son adversaire prend son avantage en le frappant au sol, ce qui est permit ici et qui ne l’est habituellement pas à l’IMCF. Il perd son round 6-11 et perd aussi son deuxième contre Tanaka, un redoutable adversaire qui bouge tellement bien que Benoit ne réussit pas à le frapper avec son épée. Vers la fin du combat, excédé, il finit tout de même par le prendre dans un coin et le boxer aux poings, mais sans faire de point.

Quand je vais les rejoindre dans la cour, encore une fois, je suis fascinée par cette camaraderie surgir après les combats, Benoit et Tanaka analysant en rigolant leurs techniques mutuelles du dernier round. Et dans ces moments-là, mon chum ne me voit pas, il est complètement dans son univers, je l’aide en détachant discrètement ses attaches derrière le dos et les cuisses, lui redonne ses lunettes et je retourne me balader.

Peu de temps après, ont lieu les combats de béhourd, Benoit et son équipe «les sangliers», remportent les deux combats contre les deux équipes qu’ils affrontent. Le reste des combats va se poursuivre en studio demain, maintenant tout le monde doit se dépêcher de ranger son armure dans leurs sacs car tôt demain matin, un camion les apportera toutes au studio. Quelle bonne nouvelle! On n’aura pas à transporter tout ça dans le métro de Tokyo!


Quand tout est prêt à partir, une bonne partie du groupe, surtout les voyageurs, mais aussi quelques locaux, allons manger au restaurant, le même qu’hier soir. Nous discutons une bonne partie de la soirée avec un des co-équipiers de Benoit, Ami, un immense japonais bien connu à l’IMCF. Celui-ci, animateur de radio à Tokyo est volubile et expressif pour un Japonais, ainsi il est devenu un peu la mascotte de son équipe à l’étranger. Tout le monde à l’IMCF a déjà vu ce grand, costaud et…frisé, haranguer la foule sur le bord de la lice. Mais ce soir, il est plutôt tranquille et observant que son nouvel ami ne prend rien, Benoit commande plus de mets en plus grande quantité et en offre à Ami. Celui-ci refuse, mais finit par accepter visiblement, touché. Il prend alors soin de répondre à nos questions sur les plats et accompagnements et semble apprécier que finalement, Benoit en connaît un bout sur la culture japonaise.     

1 commentaire:

  1. It was fascinating getting this perspective on Tintagel and that Japan tournament.

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