mercredi 20 décembre 2017

Se battre en armure au pays de Goldorak!





Dimanche matin, jour J, l’excitation est dans l’air en prévision de la journée qui nous attend. Nous sommes attablés avec Killian et quelques autres combattants et finissons de manger nos onigiris (j’ai découvert, j’ai adoré et j’ai adopté!) et bien entendu, notre café. Je vais prendre mes messages et jeter un œil sur mon facebook, je me dis qu’il y aura sûrement des messages d’encouragements de la part des combattants de chez-nous, après tout, Ben a annoncé qu’il allait porter les couleurs du Québec jusqu’au Japon. Je suis à moitié surprise quand je constate qu’il n’y a aucun encouragement de combattant québécois à son annonce. Voyant mon air qui trahit ma morosité, Benoit me questionne, je l’informe, l’espace d’une seconde je vois dans ses yeux la blessure vite cachée par un masque d’indifférence, il commence à s’y habituer. Pas moi, et ça me rend furieuse à chaque fois, je décide d’écrire à Christine, fille positive, membre du CA dans la fédération et notre amie. Je lui fais part de ma déception, encore une fois, devant le silence total d’un groupe qui devrait être derrière lui, parce que normalement c’est comme ça qu’on fait « on encourage les nôtres ». Mais voilà, il est là le problème, on commence à s’en rendre compte, il y a eu quelques individus qui le haïssent dans le milieu du «médiéval» et ont commencé à répandre leur venin. Comme la communauté du béhourd au Québec est un petit milieu, dont la majorité est connectée sur facebook et où chacun voit ce que les autres «like» ou disent, ça exerce tout un jeu d’influence parfois malsaine. On ajoute à ça, le fait que Benoit a la chance de voyager beaucoup, ça suscite de la jalousie, et par-dessus tout, il a une grande gueule et dit ce qu’il pense. Bref…moi qui ne supporte pas «l’à plat ventrisme » et l’injustice je bouille. Christine me répond rapidement, elle voulait envoyer un message au nom de la fédération québécoise, mais a complètement oublié. J’apprécie, mais je suis à peu près certaine que l’encouragement va s’arrêter au sien, à quelques Blackwolf et à Laurie plus motivée, qui va tenter de suivre le tournoi sur Internet.

Je chasse ma mauvaise humeur et poursuis la discussion avec Yoko, petite dame toute aussi menue que sa voix mais qui semble avoir du poids car elle dirige l’école avec Jay. Au Japon c’est très difficile voire impossible pour un étranger d’ouvrir une entreprise et même pour Jay qui est marié à une Japonaise et a deux enfants. Ses démarches pour la recherche d’un local étaient perdues d’avance jusqu’à ce que Yoko devienne son associée, c’est elle qui négocie avec les administrations japonaises. Elle accompagne aussi Jay et l’équipe aux tournois de l’IMCF et je pense bien qu’elle est comme une maman pour le groupe, en tout cas elle va l’être pour nous au moins jusqu’au studio car nous partons avec elle en train.

Il fait un temps magnifique dehors et la température oscille autour de 12-15 degrés mais je garde en permanence le gros chandail kangourou que Killian m’a prêté car j’ai froid. Ni moi, ni Ben n’avons pensé à apporter dans nos bagages des vêtements entre deux saisons, nous sommes partis avec nos vestons propres pour l’avion. On dirait que lorsqu’il s’agit de vêtements civils, on est moins attentifs, tellement nous sommes absorbés par les costumes et les armures et parfois ça nous joue des tours. Nous ne lâchons pas Yoko d’une semelle, comme nous sommes une quinzaine à la suivre de près, nous devons offrir aux usagers japonais tout un divertissement assez surprenant. Mais si c’est le cas, ils ne le font pas paraître, ils restent discrets et polis.
Tokyo tour

Quand nous descendons du train, nous marchons une vingtaine de minutes pour nous rendre au studio. Le même manège se répète, nous suivons en troupeau serré Yoko qui se perd au milieu de tous ces grands gaillards aussi vulnérables que des enfants déracinés. Je ne sais pas pour les autres, mais Ben n’a jamais combattu en armure dans un ring et même s’il en a fait l’expérience pour un combat de MMA, (ce que j’ai détesté!) il est un peu nerveux. L’idée de le faire dans un studio professionnel devant public, le tout soit diffusé en simultané sur Internet, alors qu’il combat avec des armes et des règles qu’il ne connaît pas bien, n’est probablement pas étrangère à son malaise.

C'est par cette porte que les équipes entraient.

Affiche du tournoi

Lorsque nous arrivons et que nous passons les portes du studio, je peux reconnaître les mêmes signes de nervosité sur certains des visages mais sur chacun d’eux aussi, une excitation toute juvénile. Il ne faut pas se tromper, la plupart de ces combattants voyageurs sont, j’en suis certaine, des «geeks» et pour eux c’est un fantasme puissant de se battre en armure dans un studio moderne au pays de l’animé japonais. Jay vient avertir que le camion des armures est arrivé et qu’il a besoin de bras pour tout apporter, les gars l’accompagnent, pendant que je me promène et mets mon nez un peu partout. D’un côté la grande salle semble déjà prête et les techniciens vérifient le «setting» pour la table des commentateurs, de l’autre, l’espace est aussi grand et c’est là que les gars vont se préparer. Quelques Japonais qui étaient à l’école hier sont en train d’installer des tables avec des items à vendre et même un foodtruck! En fait si j’ai bien compris, c’est un moyen détourné pour offrir la possibilité aux gens de se procurer de la nourriture parce que le studio n’a pas les licences nécessaires pour avoir un traiteur sur place. La nourriture est préparé dans un camion et non pas dans le studio, c’est ce que j’en ai compris.


Toutefois, la vue de ce camion à l’intérieur du studio, amplifie mon impression étrange d’irréalité ressentie dans les rues du quartier quand nous sommes arrivés, il y a deux jours. L’esthétisme, la propreté et l’ordre de l’extérieur, m’avaient fait penser à l’organisation d’une maisonnée et là, maintenant, avec ce camion dans le studio sur le plancher terrazzo et sous les néons, je suis un peu déroutée. Cependant, ça n’a rien de désagréable, c’est juste étrange surtout avec ce décalage horaire qui me rattrape.


Le bruit des gars qui arrivent avec leurs sacs me sort de mes rêveries et je vais retrouver Benoit. Le tournoi ne commencera pas avant au moins trois heures, et comme il est en conversation avec ses coéquipiers je me trouve un trou entre deux gros sacs, met une de nos serviettes en boule pour en faire un oreiller et je fais une courte sieste parce que je manque sérieusement de sommeil et que mes jambes ressentent encore les effets du vol. Ça ne dure pas très longtemps avec tout ce brouhaha autour ainsi que la lumière vive des néons, je ne dors que d’un œil. Quand j’ouvre le deuxième, Benoit me tend un mochi, sachant à quel point je veux du sucre quand je me réveille d’une sieste. Comme la plupart des autres, Benoit a commencé à enfiler tranquillement son armure, ils veulent avoir le temps de prendre des photos de groupe. 










  On nous avise que ça va bientôt commencer, les combattant(e)s récupèrent leurs dernières pièces, s’assurent d’avoir tout leur stock pas loin et finissent de s’armurer, ne gardant que le casque dans leurs bras. Ils prennent alors leur position pour faire leur entrée comme ils l’ont pratiqué hier, moi je passe de l’autre côté pour aller dans la salle et voir l’effet. J’ai pas pensé à me garder une place près du ring, tout est pris et il est hors de question que j’accompagne Benoit, la place est limitée. Bah! je vais suivre sur les écrans géants, ils couvrent tout de même la moitié de la salle de studio, ça donne une autre perspective du combat.

Ça y est, les équipes font leur entrée derrière les animatrices, ça me rappelle les entrées en scène des combattants de la UFC, sous les spotlights, à la différence près que, les spectateurs sont beaucoup moins frénétiques. Dans la salle, tout le monde est assis et applaudit sagement, ce n’est pas par manque d’intérêt, mais parce que c’est comme ça que l’on fait. Je me souviens d’avoir lu il y a plusieurs années, le commentaire d’un chanteur qui s’était produit avec son groupe rock (je ne me rappelle plus lequel mais c’en était un très célèbre). Il avait été complètement déstabilisé de voir la foule demeurer assise tout au long du spectacle. J’imagine que c’est pour eux une marque de respect. Je pense aussi aux années où j’ai enseigné au secondaire et je me dis que ça doit être reposant d’enseigner dans les écoles japonaises.


Jay vêtu comme un présentateur moderne, donne quelques explications à la foule mais son rôle sera surtout en tant que maître arbitre. C’est surtout les animatrices qui vont s’adresser à la foule avec leur voix qui me rappelle sans cesse les animés japonais, elles sonnent à mon oreille, constantes, aigües et surexaltées.  Comme elles parlent en japonais, je ne comprends absolument rien de ce qu’elles disent. Mais je peux imaginer qu’elles présentent les combattants, qu’elles donnent quelques topos sur les règles et qu’elles nomment les commanditaires. Il y a une table avec quatre personnes qui semblent être des commentateurs pour l’émission sur Internet.   

En guise d’intro, cinq combattants font un round sponsorisé pour un commanditaire de jeux vidéo, ils représentent chacun, un personnage d’un de leurs jeux. Les gars combattent les uns contre les autres individuellement, et tentent de mettre au sol tous les autres. Le commanditaire offrait en échange un montant d’argent (environ 200$) à chaque participant, Benoit a accepté de le faire, ça va payer une partie de notre voyage. Lui et Jakub, le combattant polonais, sont devenus des bons copains à cause de leur humour respectif, ils s’entendent à merveille et c’est lui qui finit par presque déposer Ben sur le sol.
Kiyoka et Sophie

Les deux combattantes, Sophie et Kiyoka, s’affrontent ensuite et Sophie beaucoup plus grande et massive que Kiyoka prend rapidement le dessus. Cette dernière, bien qu’elle soit très forte techniquement doit s’incliner devant son adversaire. Dans ce sport, il n’y a pas encore de catégorie de poids, souvent ça ne changerait pas grand-chose, mais dans ce cas-ci, oui! Les équipes s’affrontent ensuite tour à tour dans le ring qu’on a pris soin de grillager jusqu’à 10 pieds de hauteur pour s’assurer de ne blesser personne dans la foule. Pourquoi si haut? C’est pour éviter qu’une tête de hache, par exemple, ne se détache du manche et n’ait voler dans la foule. Il arrive que des morceaux d’armes ou d’armures se brisent mais généralement ça ne tombe pas loin, mais on ne prend aucune chance. La plupart des combattants qui pratiquent ce sport, sont conscients de la position parfois vulnérable de leur sport « naissant », ils sont les premiers à vouloir éviter les accidents qui pourraient être fatals au point de faire interdire ce sport. C’est pourquoi y a toujours des arbitres qui font une vérification des armes avant le tournoi et une inspection du casque dans la lice, à savoir s’il est bien attaché à la tête. Aussi, dès qu’une pièce d’armure tombe, on arrête le combat, et si le combattant ne peut réparer son armure en quelques minutes, voire une minute, il est disqualifié. C’est pourquoi, il y a beaucoup d’entretien qui doit être fait et ce, régulièrement. Le casque demeure la partie d’armure dont il faut le plus se soucier parce que dans ce sport, la tête est la seule partie qui pourrait être touchée à mort advenant que le combattant perde son casque au moment où son adversaire frapperait. Les autres organes vitaux sont trop couverts pour être vulnérables à des coupures face à une arme émoussée. Toutefois, les règles sont quand mêmes strictes concernant l’impact et la force des coups sur la colonne vertébrale, car ça peut occasionner des blessures graves. C'est donc surtout des interdictions de frapper à certains endroits et d'une certaine façon.  

Évidemment, dans l’action il arrive parfois des débordements et la plupart du temps le fautif va vite faire amende honorable auprès des personnes lésées. Comme dans n’importe quel sport, il y a des tricheurs qui sont rapidement repérés par les autres combattants et les arbitres, surtout dans le cas de tricheurs chroniques. L’important est de ne pas laisser passer les mauvaises attitudes et les comportements négatifs. À ses débuts, le Mix Martial Art, sport underground, extrême et illégal, affichait une image négative, de violence, sur la frontière de la criminalité. On pouvait à mon avis le comparer avec les combats de coqs ou de chiens. Avec le temps, des gars comme George St-Pierre qui, entre autres, se présente en complet cravate en entrevue, ont sorti le MMA de son caractère «gangster» vers une vraie dimension sportive professionnelle. L’attitude posée et plus respectueuse a je crois, contribué à lui enlever ce vernis de lutteurs bêtes et pas de classe et ainsi à susciter l’intérêt d’un public beaucoup plus large. Je crois qu’une bonne partie des béhourdistes sont conscients de cette frontière et qu’ils doivent garder leur sport dans la bonne catégorie, vue sa précarité et son statut encore trop incertain dans plusieurs pays. Trop de faux pas et tout s’écroulerait, faut donc s’assurer d’éliminer tout germe de mauvaise attitude (haineuse ou malhonnête) qui trop souvent se répand comme un cancer et qui ferait dévier le sport vers des règlements de comptes ou des guerres personnelles.
L'équipe des Sangliers, Benoit à gauche discutant stratégie avec Ami 

Ami contre Killian

Jay et Jakub saluant respectueusement

J’ai du mal à suivre les combats, ne comprenant pas le japonais, je dois suivre avec mes yeux et faire mes propres interprétations. Toutefois, je ne vois pas très bien, car trop loin du ring et les écrans géants limitent ma vision d'ensemble. Je suis plus ou moins attentive et me laisse distraire par ce qui m’entoure, comme par exemple, la réaction des Japonais(e)s bien peu démonstrative, du moins, à mes yeux de Nord-américaine. Je repense au show rock et me pose la question, est-ce vraiment l’attitude générale des Japonais en tant que spectateur ou la réaction devant un spectacle encore in-classifié et étranger?

La fin du tournoi approche et l’équipe de Benoit, les Sangliers, s’inclinent devant les gagnants, l’équipe des Autrichiens. Question de donner un bon spectacle, les quatre équipes sont invitées à monter sur le ring pour faire un «all v/s all» comme lors des tournois à l’IMCF. Le ring est plein à craquer et c’est difficile de suivre, mais faut l'admettre c’est spectaculaire.

Quand tout est fini, Jay remet les médailles aux duellistes gagnants et le trophée à l’équipe des Autrichiens, plus un gros prix en argent qu’ils refusent pour l’offrir à l’école de Jay. Un geste bien honorable qui touche tout le monde, Ben et Jakub auraient bien aimé faire la même chose avec le montant du commanditaire mais nous avons trop besoin de nos sous. Contrairement à l’euro, le dollar canadien et encore moins le zloty ne sont avantagés face au Yen et surtout nous ne sommes pas riches, disons que nous apprécions cet argent supplémentaire qui arrive comme la manne en Égypte (ref : histoire biblique).

Tout le monde se retrouve de l’autre côté dès que le tournoi est terminé, et je comprends alors l’intérêt d’installer des kiosques et une cantine mobile car le public aussi est invité à traverser pour se restaurer, pour acheter, pour discuter avec les combattants ou seulement les prendre des photos. C’est très important d’offrir la possibilité au public de les rencontrer afin de démystifier, de rassurer, de mieux comprendre cette activité.

Peu à peu, le studio se vide, laissant les combattants et les principaux intéressés entre eux, à trinquer à leur succès et à manger ce qui leur tombe sous la main. La bonne humeur est à son plus haut point et question de s’assurer que toutes les armures soient de retour dans les camions rapidement, Jay invite les gars à fermer leurs bagages et à les descendre s’ils ne veulent pas les ramener eux-mêmes dans le métro. La perspective de cette réalité les motive à s’activer et tout est fait en un rien de temps pendant que les autres ramassent tout pour remettre la salle aussi propre que lorsque nous sommes entrés ce matin. Ne reste que le coin où nous sommes attablés à grignoter des chips et boire de la bière autour de Jay, celui qui nous a tous réunis dans cette aventure, il semble satisfait, heureux et surtout fatigué.

Nous ne pouvons traîner trop longtemps car le dernier train va bientôt partir, c’est donc à la suite de Yoko que nous reprenons le chemin du retour, sans Jay qui s’en va dormir chez-lui. Demain il nous accompagnera pour une journée touristique à Tokyo. Peut-être est-ce l’effet de l’alcool qui nous rend tous un peu idiot, mais j’imagine que nous avons l’air d’une gang d’ados un peu attardés en suivant Yoko qui fait preuve d’une grande patience même si elle semble nous trouver pas mal drôle tout de même. Au coin d’une rue, la lumière est rouge, mais il n’y a aucune voiture de visible (c’est complètement désert), la plupart d’entre nous s’enlignent pour traverser quand même malgré les appréhensions de Yoko qui refuse de briser la loi et nous supplie presque de ne pas le faire. Les gars commencent à la taquiner et à l’inciter à le faire, prétextant que l’on va manquer le dernier train, ce qu’elle finit par faire rapidement sous les encouragements des grands gaillards. Dans le train, le groupe ne perd pas une once de son exubérance malgré la fatigue qui commence à se faire ressentir, et la faim bien installée dans nos estomacs. C’est pourquoi nous arrêtons à notre petit dépanneur préféré avant de rentrer au dojo tous dormir comme des bébés...ou des p'tits garçons heureux. 

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