En ce samedi d’octobre, nous sommes encore
sur la route, savourant le café de notre thermos et la splendeur du lever de
soleil qui éclaire toutes ces couleurs d’automne déjà présentes dans les
Laurentides. Nous allons à New York pour un tournoi qui aura lieu demain au
Fort Tryon Park dans le cadre de la Renaissance fair. Nous passons chercher Luc
en sortant du pont Jacques-Cartier, puis nous nous rendons à St-Jean, chez
Vincent. Cloé y est déjà et finalement Mathieu ne peut nous accompagner. Il est
prévu de déjeuner chez Vincent puis de partir tous ensemble dans la van avec les
trois armures.
Le trajet se passe bien et même si les
couleurs sont moins vives dans le Vermont, c’est tout de même une belle journée
d’automne naissant, et puis ce qui est bien quand nous passons par cet État,
c’est la présence sur la route de toutes ces stations de repos qui servent de
l’excellent café équitable et…gratuit. Jusqu’à maintenant, c’est vraiment dans
le Vermont que nous avons trouvé les meilleures aires de repos et s’ils
offraient des services de douche comme on en trouve sur la route en Pologne,
ils gagneraient notre palme d’or. Nous limitons au maximum les arrêts
restaurants, nous sommes à peu près tous fauchés, nous grignotons nos snacks en
voiture.
Nous avons réservé deux chambres pour nous
cinq, juste à l’entrée du pont, parce que sur l’île de Manhattan, c’est
ridiculement cher, vraiment, facilement le triple du prix d’une chambre à
Montréal. L’ironie est qu’avec les billets d’avion de Ben (très peu cher mais
quand même pas gratuit), c’est nettement meilleur marché pour nous d’aller
passer une fin de semaine à Paris que de partir en camion (prix de l’essence)
et dormir deux nuits à New York parce que le prix des chambres est bien plus
abordable à Paris. Nous avons réussi à trouver un motel où les chambres coûtent
le prix de très bonnes chambres chez-nous, mais ça ne nous rassure rien qu’à
moitié.
Lorsque nous arrivons, nos doutes
s’avèrent fondés, mais nous n’avons pas beaucoup le choix on va faire avec.
Après avoir fait le tour de la chambre, je me demande même si au Québec, il
existe des chambres d’hôtel en ville en aussi mauvais état. Je vérifie mes draps,
ils ont connu de meilleurs jours, le matelas est taché, mais ça semble propre.
La toilette et le bain très défraîchis sont tout de même propres, la peinture
écaille un peu partout, et quand je m’étends sur le lit en me disant qu’il y a
de pires endroits dans le monde (en ignorant la petite voix dans ma tête qui
réplique que je n’y mettrai jamais les pieds anyway!) je constate qu’on peut
voir dehors par des brèches entre le mur et le système de chauffage/climatiseur
(tout sale). Bref…
On entre tous nos bagages et surtout les
armures dans les chambres, on ne fait aucunement confiance à notre voisinage,
d’autant plus qu’un combattant américain s’est fait voler toute son armure
neuve dans sa voiture, il y a quelques semaines. Je cherche la femme de chambre
pour lui demander une couverture supplémentaire, et lorsque je la trouve, je ne
peux que la comparer à certains clichés d’employés désabusés qui mâchent leur
gomme et qui te répondent en monosyllabe. Un vrai motel miteux avec des
employés blasés dans un quartier suspect, si j’avais été seule, je ne crois pas
que je serais restée à coucher.
Nous allons souper dans un restaurant à la
mesure de nos moyens, donc dans une rôtisserie où l’on opte pour du poulet frit
qui est délicieux. La serveuse, qui l’a probablement été toute sa vie vue son
efficacité et sa familiarité avec tous ses clients qu’elle apostrophe d’un ''Honey'' (même nous). Ce qui est bien quand on est fauchés, on ne peut
s’offrir que les p’tits casse-croute, Dinner ou bouffe de rue et aux États-Unis
(particulièrement à New York, temple de la pizza) ce sont les meilleurs. On ne
peut non plus passer sous silence le service à la clientèle généralement plus
amical, moins protocolaire et donc plus sympathique que n’importe où dans le
monde, à mon humble avis. Ça agace souvent les Européens qui ont du mal à s’y
faire au début…ou qui tombent sous le charme. En Amérique du Nord en général,
c’est souvent comme ça et nos ancêtres y ont certainement contribué. En effet, l’esprit
général d’aventure, de liberté et d’une certaine façon d’égalité (disons plus
grande souplesse entre les classes sociales) a créé une Amérique loin de la
monarchie et dominée par une classe marchande dont le pouvoir se bâti et n’est
pas immuable comme celui de l’aristocratie. En sommes n’importe qui peut se
hisser au sommet du pouvoir et se retrouver dans la rue. Ce qui à mon avis est
un bon antidote au snobisme.
À l’IMCF, on peut constater aussi ce
clivage qui créé souvent une incompréhension mutuelle. Les Américains
apparaissent comme des gens trop sûrs d’eux, trop prompts et trop bigarrés dans
leur style médiéval, alors que les Européens semblent trop rigides, incapables
de passer à l’action et surtout on leur reproche justement un certain snobisme.
Pour l’instant c’est ce que je constate lors des tournois, je n’ai pas encore
assez côtoyé les Japonais, les Néo-Zélandais ou les Sud-Africains pour voir
leurs perceptions envers les Européens ou les Nord-Américains. Pour ce qui est
des combattants Québécois, ils n’ont pas cette fierté qu’ont les Américains qui
agacent tant, mais personnellement s’ils pouvaient en avoir juste un peu plus
ça serait vraiment bien. Une bonne partie semble souffrir d’immobilisme rampant
et je pense que la médisance de certains membres de la fédération envers Benoit
et Andrew vient d’un mélange de jalousie et d’un rappel désagréable de leur
propre inaction.
D’ailleurs, dans les équipes présentes au
tournoi aujourd’hui, plusieurs combattants québécois de l’Ost ont rejoint
l’équipe ontarienne aux couleurs du Canada pour participer à ce tournoi qui est
en principe, un tournoi ACL. La
différence entre les tournois à l’IMCF et ceux dans l’ACL c’est comparable aux
jeux olympiques versus par exemple, les matchs de hockey dans les ligues
majeures. L’équipe arborant la feuille d’érable aujourd’hui, n’est pas une
équipe ACL, mais elle a été acceptée au tournoi pour gonfler le nombre de
participant. Le problème aussi, c’est que le capitaine a recruté de très bons
combattants de l’Ost pour les ajouter à ses meilleurs ontariens, créant une
équipe d’étoiles. Benoit conscient que son équipe, les Blackwolves est
désavantagée, avec des nouveaux, efficaces, néanmoins très peu expérimentés,
ravale ses frustrations avec fierté. Moi je suis un peu moins discrète dans ma
colère et je me demande encore quand les Québécois seront assez forts et fiers
d’eux pour exister en tant qu’entité distincte. Quand les Québécois cesseront
de vivre dans cette certitude qu’ils ne sont pas assez grands pour exister
seuls? Quand les combattants québécois se donneront vraiment dans leur propre
équipe? Deux gars de l’Ost avaient demandé à Benoit s’ils pourraient se joindre
à l’équipe et ils viennent justement d’arriver, il est décidé qu’on portera le
tabard de l’Ost, donc du Québec. Trois Américains qui n’ont pas encore fait de
tournoi et qui n’ont pas été recrutés par leur équipe pour l’occasion vont
aussi faire partie du groupe de Québécois. Le tournoi aura lieu plus tard en
après-midi, et je décide d’aller faire un tour dans le parc.
Le parc Tryon est magnifique, mais le plus
surprenant, on y retrouve des cloîtres médiévaux, véritables! Je ne peux
m’empêcher de penser à ce que Benoit m’avait rapporté l’an dernier au meeting
annuel à propos d’une remarque acerbe de la part d’un représentant européen à
celui des États-Unis qui avait proposé de faire le tournoi annuel chez-lui. Son
homologue lui avait répliqué cyniquement ''à côté du premier McDo?'' en raison
de l’absence de bâtiments médiévaux. Il ignorait probablement comme moi,
jusqu’à aujourd’hui, l’existence de ces magnifiques bâtiments qui servent de
musée pour une immense collection d’objets appartenant au Moyen âge. Je n’ai
malheureusement pas le temps de les visiter, mais je me promets d’y revenir.
Le feuillet m’apprend que cet ensemble de
bâtiments est l’un des départements du Metropolitan Museum of Art et qu’il
abrite la plus grande collection d’objets et d’œuvres artistiques médiévales en
Amérique du Nord. C’est le sculpteur américain George Grey Barnard fervent
collectionneur d’art médiéval qui travaillait en France avant la Première
Guerre Mondiale, qui acheta plusieurs pièces chez des antiquaires et des
particuliers des sculptures médiévales et des fragments architecturaux
provenant de monastères vendus comme biens nationaux à la Révolution et démantelés
par ses propriétaires. Avec l’aide du philanthrope John D Rockefeller Jr, des
bâtiments ont été achetés et reconstruits dans le parc. Le site est ouvert au
public depuis 1938! Wow! J’en savais rien!
En me promenant sur le chemin qui serpente
le parc, je vois les marchands dresser leur kiosque et commencer à étaler leur
marchandise, confiants qu’ils feront de bonnes affaires malgré ce temps
incertain. Pour l’instant c’est tranquille, je reviens vers nos combattants,
c’est la routine habituelle, des sacs qui se défont, des pièces d’armures qui
sont déployées ici et là, mais surtout du bavardage. Je vais enfiler ma robe
médiévale, sans trop savoir si on l’exige pour ce tournoi et retourne me
promener et prendre quelques photos. Je croise des promeneurs de chien, des
joggeur(euse)s, des curieux, des visiteurs super motivés qui sont venus
costumés. J’ai un coup de cœur pour ce
vieux couple qui porte un magnifique costume, je me doute bien qu’ils sont des familiers
de foires, festivals, événements de reconstruction historique, fort
probablement de la SCA, je leur demande poliment si je peux prendre une photo
d’eux, ils acceptent gentiment, habitués de prendre la pose. La foule enfle
graduellement, et je ne sais plus où donner de la tête, tant y a à voir et
c’est complètement hétéroclite : des costumes, du travail de cuir, des
masques, des pièces d’armures en acier et…en plastique, des robes de princesses
de Disney pour fillettes, des services de généalogie, des bidules avec la
signification de ton nom, des food trucks qui servent principalement de la
bière ou des pilons de dinde ou des pickles frits, etc. J’ai de la difficulté à
circuler à cause de la foule qui s’épaissit toujours un peu plus. Y a au moins
le tiers des visiteurs qui porte un costume, ou un item quelconque, beaucoup
n’ont rien à voir avec le médiéval. En fait, cela s’explique par le fait que
cette Renaissance fair englobe l’historique, le fantastique, et le fantastique
c’est très très diversifié, allant des elfes de Tolkien à du Steam punk, des
néo-gothiques, des pirates au monde des zombies. J’observe cette foule et je
comprends les Européens de s’indigner des Américains dans leur laxisme
lorsqu’il s’agit d’un événement médiéval, j’ai du mal à garder mon sérieux en
voyant nombre de visiteurs dont certains ont dû mettre des heures à se
costumer. Je fais des parallèles avec l’Empire romain tolérant tous les dieux
étrangers, toutes les religions parce que plus y en a, plus les Romains se
croyaient protégé. Bon jusqu’à ce qu’un énergumène vienne clamer haut et fort,
que son dieu était unique rendant tous les autres caduques, mais bon ça c’est
une autre histoire…
Cependant, je ne suis guère étonnée de
voir toute cette liberté s’exprimer en cette belle journée, l’univers du
médiéval est largement démocratisé en Amérique, chacun y va de sa propre
fantaisie, de sa perception culturelle et au fond, pourquoi en faire de
l’urticaire?
Bon, avec mes derniers bouts de réflexion
philosophiques, vient un raisonnement plus pratique : le soleil plombe,
chercher l’ombre et rejoindre le groupe qui doit maintenant se préparer. Je
passe devant la gigantesque estrade complètement pleine, tellement que la foule
déborde tout autour. Les Américains ont eu la très bonne idée de faire leur
tournoi lors d’une grosse foire médiévale, dans un parc très fréquenté
s’assurant ainsi une foule passante beaucoup plus vaste que lors d’un tournoi
en Europe, organisé avec un château et où la rigueur historique est de mise
parmi les participant(e)s et la marchandise proposée dans les kiosques.
Généralement les visiteurs seront des amateurs d’histoire, de culture
médiévale, etc. Dans le cas présent, la foule reçoit ce tournoi beaucoup plus
comme une joute sportive, tel un match de football, la dimension historique est
juste un pan de plus dans la culture médiévale que cette même foule n’hésite
pas à porter comme elle en a envie.
Je rejoins Benoit et le reste du groupe,
ça s’active car les combats débutent bientôt, la curiosité et l’enthousiasme
des nombreux passants motivent les combattants. Quand tout le monde est prêt,
l’annonceur présente chaque équipe qui entre ensuite dans la lice. C’est la
première fois que je vois un tournoi où il y a un animateur au milieu de la
lice, c’est une excellente idée, surtout celui qui est là aujourd’hui qui est
vraiment efficace pour faire lever la foule. Premièrement il est très éloquent,
drôle et divertissant, mais en plus, il commente beaucoup et pose les bonnes
questions au capitaine de l’équipe américaine de l’IMCF, ainsi à eux deux ils expliquent
abondamment ce ''nouveau'' sport aux spectateurs. La foule, grosse de plusieurs
milliers de personnes, répond avec beaucoup d’enthousiasme.
Les combats ne prendront pas tout
l’après-midi puisqu’il y a seulement cinq équipes qui s’affrontent dans du 5
contre 5, trois équipes américaines, l’ontarienne et celle du Québec. Cette
dernière est désavantagée par rapport aux autres, notre équipe qui porte un
tabard aux couleurs du Québec aujourd’hui est composée hormis Benoit, de Vincent
et Cloé peu chevronnés, deux gars de Québec et trois Américains qui n’ont
jamais fait de tournoi auparavant. En plus de l’inexpérience générale, nos gars
n’ont pas tous pratiqué ensemble avant, alors que les autres équipes oui, et
comme nous l’apprenons aujourd’hui, ça inclue les Québécois qui sont avec les
Ontariens.
Tout de même, envers et contre tous, notre
équipe a gagné la troisième place alors que les Ontariens remportent l’or. Mais
plusieurs combattants américains ruminent un peu, d’avoir perdu la médaille
d’or, mais surtout aux mains d’une équipe artificiellement supérieure.
La journée s’achève, la foule se disperse
un peu, la magie est passée, le soleil et la fraîcheur descendent rapidement
obligeant les gens à se souvenir que cette journée d’été n’est qu’une illusion,
l’automne se fait sentir loin du soleil. Les gens semblent se souvenir que le
travail ou l’école recommence le lendemain, on ne s’éternise pas. Les marchands
sont déjà occupés à démonter leur kiosque, d’autres sont partis, quelques
optimistes espèrent encore faire quelques affaires encore.
Il y a encore des combattants qui
s’attardent comme toujours, mais la faim qui nous tenaille accélère notre
sortie du site, nous voulons manger au restaurant en dehors de New York, donc après
avoir commencé notre long parcours du retour au Québec. Nos sentiments sont
partagés entre la déception de voir des membres de l’Ost préférer joindre les
Ontariens au lieu de joindre les Québécois, la satisfaction d’obtenir une
médaille malgré tout et la fierté générale d’avoir bien performé, surtout Cloé
et Vincent qui sont à leurs débuts. D’ailleurs pendant que nous roulons dans la
nuit, ils roupillent solide sur le chemin du retour, rêvant probablement de
cette journée, satisfaits et heureux.












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