lundi 8 mai 2017

Le secret le mieux gardé à New York.



En ce samedi d’octobre, nous sommes encore sur la route, savourant le café de notre thermos et la splendeur du lever de soleil qui éclaire toutes ces couleurs d’automne déjà présentes dans les Laurentides. Nous allons à New York pour un tournoi qui aura lieu demain au Fort Tryon Park dans le cadre de la Renaissance fair. Nous passons chercher Luc en sortant du pont Jacques-Cartier, puis nous nous rendons à St-Jean, chez Vincent. Cloé y est déjà et finalement Mathieu ne peut nous accompagner. Il est prévu de déjeuner chez Vincent puis de partir tous ensemble dans la van avec les trois armures.

 Le trajet se passe bien et même si les couleurs sont moins vives dans le Vermont, c’est tout de même une belle journée d’automne naissant, et puis ce qui est bien quand nous passons par cet État, c’est la présence sur la route de toutes ces stations de repos qui servent de l’excellent café équitable et…gratuit. Jusqu’à maintenant, c’est vraiment dans le Vermont que nous avons trouvé les meilleures aires de repos et s’ils offraient des services de douche comme on en trouve sur la route en Pologne, ils gagneraient notre palme d’or. Nous limitons au maximum les arrêts restaurants, nous sommes à peu près tous fauchés, nous grignotons nos snacks en voiture.

Nous avons réservé deux chambres pour nous cinq, juste à l’entrée du pont, parce que sur l’île de Manhattan, c’est ridiculement cher, vraiment, facilement le triple du prix d’une chambre à Montréal. L’ironie est qu’avec les billets d’avion de Ben (très peu cher mais quand même pas gratuit), c’est nettement meilleur marché pour nous d’aller passer une fin de semaine à Paris que de partir en camion (prix de l’essence) et dormir deux nuits à New York parce que le prix des chambres est bien plus abordable à Paris. Nous avons réussi à trouver un motel où les chambres coûtent le prix de très bonnes chambres chez-nous, mais ça ne nous rassure rien qu’à moitié.

Lorsque nous arrivons, nos doutes s’avèrent fondés, mais nous n’avons pas beaucoup le choix on va faire avec. Après avoir fait le tour de la chambre, je me demande même si au Québec, il existe des chambres d’hôtel en ville en aussi mauvais état. Je vérifie mes draps, ils ont connu de meilleurs jours, le matelas est taché, mais ça semble propre. La toilette et le bain très défraîchis sont tout de même propres, la peinture écaille un peu partout, et quand je m’étends sur le lit en me disant qu’il y a de pires endroits dans le monde (en ignorant la petite voix dans ma tête qui réplique que je n’y mettrai jamais les pieds anyway!) je constate qu’on peut voir dehors par des brèches entre le mur et le système de chauffage/climatiseur (tout sale). Bref…

On entre tous nos bagages et surtout les armures dans les chambres, on ne fait aucunement confiance à notre voisinage, d’autant plus qu’un combattant américain s’est fait voler toute son armure neuve dans sa voiture, il y a quelques semaines. Je cherche la femme de chambre pour lui demander une couverture supplémentaire, et lorsque je la trouve, je ne peux que la comparer à certains clichés d’employés désabusés qui mâchent leur gomme et qui te répondent en monosyllabe. Un vrai motel miteux avec des employés blasés dans un quartier suspect, si j’avais été seule, je ne crois pas que je serais restée à coucher.

Nous allons souper dans un restaurant à la mesure de nos moyens, donc dans une rôtisserie où l’on opte pour du poulet frit qui est délicieux. La serveuse, qui l’a probablement été toute sa vie vue son efficacité et sa familiarité avec tous ses clients qu’elle apostrophe d’un ''Honey'' (même nous). Ce qui est bien quand on est fauchés, on ne peut s’offrir que les p’tits casse-croute, Dinner ou bouffe de rue et aux États-Unis (particulièrement à New York, temple de la pizza) ce sont les meilleurs. On ne peut non plus passer sous silence le service à la clientèle généralement plus amical, moins protocolaire et donc plus sympathique que n’importe où dans le monde, à mon humble avis. Ça agace souvent les Européens qui ont du mal à s’y faire au début…ou qui tombent sous le charme. En Amérique du Nord en général, c’est souvent comme ça et nos ancêtres y ont certainement contribué. En effet, l’esprit général d’aventure, de liberté et d’une certaine façon d’égalité (disons plus grande souplesse entre les classes sociales) a créé une Amérique loin de la monarchie et dominée par une classe marchande dont le pouvoir se bâti et n’est pas immuable comme celui de l’aristocratie. En sommes n’importe qui peut se hisser au sommet du pouvoir et se retrouver dans la rue. Ce qui à mon avis est un bon antidote au snobisme.

À l’IMCF, on peut constater aussi ce clivage qui créé souvent une incompréhension mutuelle. Les Américains apparaissent comme des gens trop sûrs d’eux, trop prompts et trop bigarrés dans leur style médiéval, alors que les Européens semblent trop rigides, incapables de passer à l’action et surtout on leur reproche justement un certain snobisme. Pour l’instant c’est ce que je constate lors des tournois, je n’ai pas encore assez côtoyé les Japonais, les Néo-Zélandais ou les Sud-Africains pour voir leurs perceptions envers les Européens ou les Nord-Américains. Pour ce qui est des combattants Québécois, ils n’ont pas cette fierté qu’ont les Américains qui agacent tant, mais personnellement s’ils pouvaient en avoir juste un peu plus ça serait vraiment bien. Une bonne partie semble souffrir d’immobilisme rampant et je pense que la médisance de certains membres de la fédération envers Benoit et Andrew vient d’un mélange de jalousie et d’un rappel désagréable de leur propre inaction.



D’ailleurs, dans les équipes présentes au tournoi aujourd’hui, plusieurs combattants québécois de l’Ost ont rejoint l’équipe ontarienne aux couleurs du Canada pour participer à ce tournoi qui est en principe, un tournoi ACL.  La différence entre les tournois à l’IMCF et ceux dans l’ACL c’est comparable aux jeux olympiques versus par exemple, les matchs de hockey dans les ligues majeures. L’équipe arborant la feuille d’érable aujourd’hui, n’est pas une équipe ACL, mais elle a été acceptée au tournoi pour gonfler le nombre de participant. Le problème aussi, c’est que le capitaine a recruté de très bons combattants de l’Ost pour les ajouter à ses meilleurs ontariens, créant une équipe d’étoiles. Benoit conscient que son équipe, les Blackwolves est désavantagée, avec des nouveaux, efficaces, néanmoins très peu expérimentés, ravale ses frustrations avec fierté. Moi je suis un peu moins discrète dans ma colère et je me demande encore quand les Québécois seront assez forts et fiers d’eux pour exister en tant qu’entité distincte. Quand les Québécois cesseront de vivre dans cette certitude qu’ils ne sont pas assez grands pour exister seuls? Quand les combattants québécois se donneront vraiment dans leur propre équipe? Deux gars de l’Ost avaient demandé à Benoit s’ils pourraient se joindre à l’équipe et ils viennent justement d’arriver, il est décidé qu’on portera le tabard de l’Ost, donc du Québec. Trois Américains qui n’ont pas encore fait de tournoi et qui n’ont pas été recrutés par leur équipe pour l’occasion vont aussi faire partie du groupe de Québécois. Le tournoi aura lieu plus tard en après-midi, et je décide d’aller faire un tour dans le parc.






Le parc Tryon est magnifique, mais le plus surprenant, on y retrouve des cloîtres médiévaux, véritables! Je ne peux m’empêcher de penser à ce que Benoit m’avait rapporté l’an dernier au meeting annuel à propos d’une remarque acerbe de la part d’un représentant européen à celui des États-Unis qui avait proposé de faire le tournoi annuel chez-lui. Son homologue lui avait répliqué cyniquement ''à côté du premier McDo?'' en raison de l’absence de bâtiments médiévaux. Il ignorait probablement comme moi, jusqu’à aujourd’hui, l’existence de ces magnifiques bâtiments qui servent de musée pour une immense collection d’objets appartenant au Moyen âge. Je n’ai malheureusement pas le temps de les visiter, mais je me promets d’y revenir.

Le feuillet m’apprend que cet ensemble de bâtiments est l’un des départements du Metropolitan Museum of Art et qu’il abrite la plus grande collection d’objets et d’œuvres artistiques médiévales en Amérique du Nord. C’est le sculpteur américain George Grey Barnard fervent collectionneur d’art médiéval qui travaillait en France avant la Première Guerre Mondiale, qui acheta plusieurs pièces chez des antiquaires et des particuliers des sculptures médiévales et des fragments architecturaux provenant de monastères vendus comme biens nationaux à la Révolution et démantelés par ses propriétaires. Avec l’aide du philanthrope John D Rockefeller Jr, des bâtiments ont été achetés et reconstruits dans le parc. Le site est ouvert au public depuis 1938! Wow! J’en savais rien!





En me promenant sur le chemin qui serpente le parc, je vois les marchands dresser leur kiosque et commencer à étaler leur marchandise, confiants qu’ils feront de bonnes affaires malgré ce temps incertain. Pour l’instant c’est tranquille, je reviens vers nos combattants, c’est la routine habituelle, des sacs qui se défont, des pièces d’armures qui sont déployées ici et là, mais surtout du bavardage. Je vais enfiler ma robe médiévale, sans trop savoir si on l’exige pour ce tournoi et retourne me promener et prendre quelques photos. Je croise des promeneurs de chien, des joggeur(euse)s, des curieux, des visiteurs super motivés qui sont venus costumés.  J’ai un coup de cœur pour ce vieux couple qui porte un magnifique costume, je me doute bien qu’ils sont des familiers de foires, festivals, événements de reconstruction historique, fort probablement de la SCA, je leur demande poliment si je peux prendre une photo d’eux, ils acceptent gentiment, habitués de prendre la pose. La foule enfle graduellement, et je ne sais plus où donner de la tête, tant y a à voir et c’est complètement hétéroclite : des costumes, du travail de cuir, des masques, des pièces d’armures en acier et…en plastique, des robes de princesses de Disney pour fillettes, des services de généalogie, des bidules avec la signification de ton nom, des food trucks qui servent principalement de la bière ou des pilons de dinde ou des pickles frits, etc. J’ai de la difficulté à circuler à cause de la foule qui s’épaissit toujours un peu plus. Y a au moins le tiers des visiteurs qui porte un costume, ou un item quelconque, beaucoup n’ont rien à voir avec le médiéval. En fait, cela s’explique par le fait que cette Renaissance fair englobe l’historique, le fantastique, et le fantastique c’est très très diversifié, allant des elfes de Tolkien à du Steam punk, des néo-gothiques, des pirates au monde des zombies. J’observe cette foule et je comprends les Européens de s’indigner des Américains dans leur laxisme lorsqu’il s’agit d’un événement médiéval, j’ai du mal à garder mon sérieux en voyant nombre de visiteurs dont certains ont dû mettre des heures à se costumer. Je fais des parallèles avec l’Empire romain tolérant tous les dieux étrangers, toutes les religions parce que plus y en a, plus les Romains se croyaient protégé. Bon jusqu’à ce qu’un énergumène vienne clamer haut et fort, que son dieu était unique rendant tous les autres caduques, mais bon ça c’est une autre histoire…

Cependant, je ne suis guère étonnée de voir toute cette liberté s’exprimer en cette belle journée, l’univers du médiéval est largement démocratisé en Amérique, chacun y va de sa propre fantaisie, de sa perception culturelle et au fond, pourquoi en faire de l’urticaire?

Bon, avec mes derniers bouts de réflexion philosophiques, vient un raisonnement plus pratique : le soleil plombe, chercher l’ombre et rejoindre le groupe qui doit maintenant se préparer. Je passe devant la gigantesque estrade complètement pleine, tellement que la foule déborde tout autour. Les Américains ont eu la très bonne idée de faire leur tournoi lors d’une grosse foire médiévale, dans un parc très fréquenté s’assurant ainsi une foule passante beaucoup plus vaste que lors d’un tournoi en Europe, organisé avec un château et où la rigueur historique est de mise parmi les participant(e)s et la marchandise proposée dans les kiosques. Généralement les visiteurs seront des amateurs d’histoire, de culture médiévale, etc. Dans le cas présent, la foule reçoit ce tournoi beaucoup plus comme une joute sportive, tel un match de football, la dimension historique est juste un pan de plus dans la culture médiévale que cette même foule n’hésite pas à porter comme elle en a envie.

Je rejoins Benoit et le reste du groupe, ça s’active car les combats débutent bientôt, la curiosité et l’enthousiasme des nombreux passants motivent les combattants. Quand tout le monde est prêt, l’annonceur présente chaque équipe qui entre ensuite dans la lice. C’est la première fois que je vois un tournoi où il y a un animateur au milieu de la lice, c’est une excellente idée, surtout celui qui est là aujourd’hui qui est vraiment efficace pour faire lever la foule. Premièrement il est très éloquent, drôle et divertissant, mais en plus, il commente beaucoup et pose les bonnes questions au capitaine de l’équipe américaine de l’IMCF, ainsi à eux deux ils expliquent abondamment ce ''nouveau'' sport aux spectateurs. La foule, grosse de plusieurs milliers de personnes, répond avec beaucoup d’enthousiasme.



Les combats ne prendront pas tout l’après-midi puisqu’il y a seulement cinq équipes qui s’affrontent dans du 5 contre 5, trois équipes américaines, l’ontarienne et celle du Québec. Cette dernière est désavantagée par rapport aux autres, notre équipe qui porte un tabard aux couleurs du Québec aujourd’hui est composée hormis Benoit, de Vincent et Cloé peu chevronnés, deux gars de Québec et trois Américains qui n’ont jamais fait de tournoi auparavant. En plus de l’inexpérience générale, nos gars n’ont pas tous pratiqué ensemble avant, alors que les autres équipes oui, et comme nous l’apprenons aujourd’hui, ça inclue les Québécois qui sont avec les Ontariens.

Tout de même, envers et contre tous, notre équipe a gagné la troisième place alors que les Ontariens remportent l’or. Mais plusieurs combattants américains ruminent un peu, d’avoir perdu la médaille d’or, mais surtout aux mains d’une équipe artificiellement supérieure.


La journée s’achève, la foule se disperse un peu, la magie est passée, le soleil et la fraîcheur descendent rapidement obligeant les gens à se souvenir que cette journée d’été n’est qu’une illusion, l’automne se fait sentir loin du soleil. Les gens semblent se souvenir que le travail ou l’école recommence le lendemain, on ne s’éternise pas. Les marchands sont déjà occupés à démonter leur kiosque, d’autres sont partis, quelques optimistes espèrent encore faire quelques affaires encore.


Il y a encore des combattants qui s’attardent comme toujours, mais la faim qui nous tenaille accélère notre sortie du site, nous voulons manger au restaurant en dehors de New York, donc après avoir commencé notre long parcours du retour au Québec. Nos sentiments sont partagés entre la déception de voir des membres de l’Ost préférer joindre les Ontariens au lieu de joindre les Québécois, la satisfaction d’obtenir une médaille malgré tout et la fierté générale d’avoir bien performé, surtout Cloé et Vincent qui sont à leurs débuts. D’ailleurs pendant que nous roulons dans la nuit, ils roupillent solide sur le chemin du retour, rêvant probablement de cette journée, satisfaits et heureux.  

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