C’est aujourd’hui qu’a lieu le tournoi qui
d’une certaine façon nous sert de pratique pour le tournoi annuel en mai. Ça ne
dure qu’une journée, la lice est plus petite, il y a beaucoup moins de
combattants et la foule de spectateurs sera pas mal moins grosse. Je pense
aussi que Lady Mansfield et l’administration du palais, par mesure de prudence,
ont « commandé » cet événement pour avoir une idée précise de ce sport et sans
aucun doute pour observer l’intérêt du public.
Sur le campement, on s’active très tôt,
quelques-uns se remettent péniblement de leur soirée fort bien arrosée, mais la
plupart commencent leur journée avec entrain. Benoit sort son sac d’armure et
de gambison de la tente de l’équipe écossaise et commence tranquillement à
s’habiller tout en jasant avec ses co-équipiers et Hubert. Depuis que je côtoie
de près ce milieu du béhourd, j’ai rarement vu les combattants faire ça
rapidement, ça doit ressembler un peu à des joueurs de hockey dans un vestiaire
mais en pire : y a plus de matériel à enfiler mais surtout, les gars se
voient moins souvent, donc ça bavarde beaucoup. Mon chum fait partie de la
catégorie A1 du bavardage!
La préparation des combattants varie de
l’un à l’autre, dépendamment du type d’armure et de gambison, si je prends
l’exemple le plus près de moi, Benoit, voici un aperçu. D’abord, il met un
pantalon de jogging avec un rashgard (t-shirt de sport), il met sa coquille
(protège couilles), ses jambières en gambison et les attache à sa grosse
ceinture en cuir, enfile ses bottes médiévales, et commence à mettre l’armure
pour les jambes. Ses pièces de tibias et de genoux ont de la mousse à
l’intérieur qui protègent ses jambes de l’impact direct de l’armure sur sa
jambe. Ses pièces sont retenues par des ganses attachées derrière, puis les
cuisses qui sont attachées sur le gambison, autour de la jambe mais aussi à la
ceinture de cuir. C’est là généralement qu’il prend une pause…plus longue, pour
marcher un peu et voir si tout est bien installé et pour bavarder. Ensuite, il
met son gambison de corps sur lequel on pose, les pièces, les épaules, les
avant-bras, les biceps et les coudes. Les épaules sont maintenues par des
cordons de cuir cousus sur le gambison, les bras et coudes sont attachés l’un à
l’autre en plus d’être retenues avec des ganses de cuir autour des bras comme
pour les avant-bras.
La pièce de corps en un seul morceau est
faite de laine sur laquelle est rivetées des bandes d’acier trempé, elle
s’attache dans le dos par trois ganses de cuir. On met ensuite le tabard quand
il y en a un, aujourd’hui, on lui en a prêté un car il se bat avec l’équipe
écossaise. C’est juste avant d’entrer en lice que le reste de l’armure est
enfilé, c’est-à-dire, le protège-dent, le casque et les gantelets. Il y a deux
ganses à l’intérieur, une qui passe sous la mâchoire et une sur le menton pour
maintenir solidement le casque sur la tête qui demeure la seule partie du corps
qui pourrait être blessée mortellement si le casque venait à s’ôter durant le
béhourd. Tout cet attirail prend du temps à enfiler et demande un coup de main,
c’est mon rôle et celui de toute personne qui accompagne le ou la combattante,
en plus d’aider à transporter l’arme et le bouclier quand il y en a un, sans
oublier les lunettes, le portefeuille, la bouteille d’eau et le portable. Bien
sûr, y a des armures moins compliquées, pas mal plus chères qui sont
complètement fermées et qui ne requièrent pas le port du gambison ni vraiment
de coup de main. Mais de façon générale c’est bien pratique d’avoir une ou deux
personnes prêtes à aider.
Sur le parterre du château, il y a déjà
une cinquantaine de spectateurs qui attendent de voir les combats malgré une
petite bruine qui va et qui vient entre deux éclaircies. Comme plusieurs
équipes en Europe, les combattants anglais font aussi de la reconstitution
historique et sont entourés de gens qui les suivent et pratiquent d’autres
activités connexes mais qui ne font pas du combat, comme par exemple de l’archerie,
de la fauconnerie, de l’artisanat, etc. Ces tournois sont pour ces gens-là, une
bonne occasion de faire des démonstrations, d’instruire le public, de vendre le
fruit de leur travail et bien sûr ils offrent un environnement approprié pour
le tournoi avec leurs tentes et leurs kiosques.
Il a été décidé de faire entrer les
équipes par la grande porte, sous l’arche de pierres, comme nous le ferons au tournoi
en mai pour la cérémonie d’ouverture et de clôture. Pendant que les équipes se
rejoignent derrière le mur de pierres, moi je vais de l’autre côté avec le
reste du public pour les voir faire leur entrée.
Le défilé est assez bref puisqu’ils sont
moins d’une trentaine de combattants en rang plus ou moins éparse. Néanmoins, je
sors mon portable et j’immortalise le moment sous quelques bourrasques
soudaines. Qui aurait dit qu’un jour nous serions en Écosse dans de telles
circonstances? Je regarde Benoit passer avec son équipe et je me demande s’il a
des pensées semblables, ou qu’il réalise qu’il va se battre en duel avec une
claymore qu’on lui a prêté, son épée préférée.
Quand le défilé se dirige vers la lice, je
le suis, pas loin derrière et vais rejoindre l’équipe qui s’installe sur le
côté de la lice, dans la petite butte de la chapelle. C’est là que les gars
déposent leurs armes, boucliers et casques. Comme les combats ne commencent pas
avant une quinzaine de minutes, je me promène un peu parmi la foule pour une
raison, c’est plein de chiens. En effet, on m’avait déjà dit que les Écossais les
aimaient beaucoup et que tout naturellement les chiens accompagnaient leur
maître régulièrement.
J’approche les maîtres et leur demande si
je peux caresser leur chien, j’ai toujours droit à des réponses positives, des
sourires et des questions car ils sont bien conscients, à voir ma tenue
médiévale, que je suis acoquinée avec les gens du tournoi. Quand je les
approche et que je vois leur sourire, je me doute bien sûr, qu’il y aura une
remarque à propos de la princesse animée écossaise. Mais ça ne me dérange pas
du tout car ça facilite l’approche, quoique les Écossais ne sont vraiment pas
difficiles à approcher.
Je suis étonnée de les voir rester autour
de la lice avec leur chien malgré la pluie fine, ils ne semblent même pas la
remarquer. Fidèle à mes habitudes, je suis engouffrée dans ma cape à cause du
froid et de l’humidité. Les gens me taquinent à savoir comment est-ce possible
que je vive normalement dans un pays autrement plus froid.
C’est un petit tournoi qui n’accueille que
quatre équipes, trois provenant de l’Angleterre et celle d’Écosse dont Benoit
et Brendan font partie temporairement. Brendan par solidarité avec Ben, a
décidé de porter la ceinture que ce dernier lui a offert lors du dernier
tournoi à Claregalway en Irlande l’année dernière. C’est une belle occasion
pour lui de la porter car c’est rare que ces deux amis se battent dans la même
équipe.
Le tournoi a commencé et Ben se bat en
duel à l’épée longue, la fameuse claymore, il a un peu de difficulté car
celle-ci, à cause de sa longueur, s’accroche dans le sol dès qu’il la laisse un
peu retomber. Il n’a jamais utilisé une telle épée, du moins une vraie pour un
vrai combat, il était si fier de l’essayer enfin. Peut-être que dans ce cas-ci
ça devrait faire partie de la catégorie des fantasmes qui doivent juste
demeurer des fantasmes. Entre deux rounds, il m’avoue ressentir un peu les
effets de la veille, pas qu’il ait tant bu mais normalement il ne boit pas du
tout la veille d’un combat.
Même s’il se doutait qu’il ne gagnerait
pas face à des combattants plus expérimentés au duel, il est content d’avoir
essayé. Benoit aimerait bien que son équipe au Québec comprenne que plus on
fait de combats, avec le plus de combattants possibles, plus on s’améliore. Le
hic est, que chaque année la fédération, se butte à organiser des
qualifications dont le but est de choisir qui composera l’équipe du cinq contre
cinq (la plus populaire) qui participera au tournoi mondial. Benoit et moi
croyons que le Québec (notre fédération) devrait laisser la chance à tout le
monde d’aller au tournoi mondial. Déjà, y a ceux et celles qui peuvent y aller,
selon leur portefeuille et disponibilités, puis il y a suffisamment de
catégories pour accommoder tout le monde. Les qualifs devraient servir plutôt à
déterminer qui fera quoi, même les moins expérimentés peuvent au moins faire du
« all v/s all » ouvert à tous. De plus, c’est une belle expérience d’écuyer et
une belle occasion de développer le sentiment d’appartenance au sein de l’Ost
du Québec. Sentiment qui demeure assez fragile pour différentes raisons, dont
les qualifications qui prennent des tournures politiques.
Ben participe aussi à la catégorie «
hallebarde » et remporte la troisième place, mais je manque ses combats ainsi
que ceux des filles (elles ne sont que trois) et la catégorie épée et bouclier.
Le fait est que je suis allée aux toilettes au palais et que j’ai croisé des
dames qui m’ont jasé et retenu pendant une bonne vingtaine de minutes. Comme il
n’y a pas beaucoup de combattants, ça passe vite. Lorsque je reviens à la lice,
je constate que les duels sont terminés. Benoit vient à ma rencontre pour
m’annoncer qu’il a remporté la troisième place, je le félicite pendant que nous
marchons à la rencontre de Lady Mansfield qui bavarde avec Hubert, nous nous
joignons à eux. La dame est tout sourire, elle semble excitée par ce qu’elle
voit.
William avait dit à Benoit que sa mère
était aussi enthousiaste que lui par l’idée de tenir ce tournoi au palais, à
voir son sourire, je me dis que c’était vrai. Elle s’intéresse à l’équipement
et pose plusieurs questions pertinentes à propos des technicalités des combats
et des armures. Hubert glisse dans la conversation à un moment, qu’ils auraient
bien aimé, lui et Benoit, repartir (le lendemain) avec le contrat signé mais qu’apparemment ça ne
sera pas possible puisque Sara n’est pas là. Elle prend son portable et appelle
cette dernière et lui demande de passer au palais.
Nous les laissons discuter pendant que
Benoit se prépare pour le béhourd. Il saisit son casque de 16 livres, un véritable
tank qui donne une protection maximale, en revanche sa lourdeur peut se
retourner contre lui s’il se trouve déséquilibré et l’entraîner facilement au
sol. C’est pourquoi, il doit toujours inclure des exercices pour renforcir son
cou lors de ses entraînements. Comme si ce n’était pas suffisant, il n’a pas de
visière sur son visage que l’on peut ouvrir pour lui permettre de prendre un
peu d’air entre les rounds. Il faut donc enlever, respirer quelques secondes et
remettre, sans tarder car dans un tel cas, il peut être disqualifié. Une fois
sur deux, il préfère le garder sur sa tête, c’est aussi pour cette raison qu’il
a commencé à mettre un masque à gaz lorsqu’il fait du cardio ainsi reproduire
un peu les mêmes conditions et s’y habituer et ne plus paniquer par le manque
d’air.
En tout cas en ce moment, il s’amuse avec
son équipe, et blague un peu avec le public entre deux combats. Les gens sont
impressionnés et curieux, comme ils se tiennent à quelques pieds de la lice,
ils peuvent voir l’action de près et parler aux combattants. Tout comme eux, je
réponds aux questions qui me sont posées pendant que je flatte leur chien.
Cette étape est super importante, nous devons faire de l’éducation, c’est
pourquoi, les combattants n’hésitent pas à mettre les armes dans les mains des
gens pour que ceux-ci constatent que même si ce sont de vraies armes, elles ne
sont pas tranchantes. En étant près de l’action, le public est en mesure de ne
rien manquer du spectacle et de ce qui se passe entre les rounds : les
switchs quand y en a, les pièces d’armure qui brisent et qu’on doit réparer
temporairement et super rapidement, les blessures et d’entendre parfois les
stratégies du capitaine à son équipe. D’ailleurs celui-ci a subit une blessure
à l’arcade sourcilière causée par son casque, mais comme elle saigne beaucoup
ça impressionne les spectateurs. Toutefois, puisqu'ils sont justement près, ils peuvent constater que ce n’est pas une blessure grave et que le
capitaine continue comme si de rien n’était.
À un moment donné, entre deux rounds,
Benoit se rend compte que sa deuxième arme, celle qu’il veut maintenant, est
restée dans la tente sur le campement. Celui-ci, est à 5-10 minutes de marches,
3 minutes de course que je devrai faire en catastrophe, vêtue de mes chaussures
médiévales certainement pas conçues pour courir et de ma robe et ma cape.
Consciente que je dois faire vite, je m’élance dans un sprint, qui m’étonne
moi-même, trouve la hache, reviens ventre à terre au moment où l’arbitre crie «
fight! » Ben, a juste le temps de faire l’échange d’arme avec moi. Les
spectateurs témoins de la scène applaudissent devant ce coup de théâtre, quand
je vois Ben repartir, sourire en coin je lui crie un sarcastique et essoufflé «
Merci chérie! » pour lui faire prendre conscience de ce que je viens de faire
pour lui, il se retourne et me crie à son tour « MERCI Chérie! ». Même si notre
public parle anglais, il a parfaitement compris et rit de bon cœur.
L’équipe se hisse finalement en troisième
place alors que les gars croyaient arriver bon dernier, face aux trois équipes
anglaises plus expérimentées. La fin d’après-midi s’étire en prises de photos, en
équipe et avec les gens du public, les enfants surtout, qui veulent poser fièrement avec
un vrai chevalier.
Je commence à ramasser notre stock pour
éviter de trop faire attendre Dave avec qui on doit repartir. Benoit arrive sur
le campement peu après et enlève son armure avec la même cadence qu’il l’a mis
ce matin. Il y a des gambisons qui « sèchent » un peu partout, sur des poteaux
de tente ou par terre. Benoit devra mettre toutes ses pièces de gambison encore
mouillées de sa sueur dans ses sacs d’armure, ils y resteront encore 24 heures.
C’est le temps qui nous reste avant notre retour à Montréal. Tous ceux et
celles qui ont eu à défaire des poches de hockey vont comprendre, mais imaginez
en plus l’odeur des pièces d’acier qui commencent à rouiller, ça rouille
extrêmement vite.
Nous mangeons une dernière fois avec la
gang, grignotant ce qui reste sur la table et sirotant une bière, pas trop car
tout le monde doit reprendre la route ce soir, cette nuit ou tôt demain matin.
L’ambiance est à la bonne humeur, comme toujours, les adversaires d’aujourd’hui
sont tous des amis en premier lieu. On se remémore comme toujours les bons
coups et les échecs et on discute du prochain tournoi qui aura lieu ici même. Je
nous trouve un peu privilégiés d’avoir pu fouler ce sol avant les autres. Nous
y reviendrons encore en novembre et cette fois-ci, avec les représentants des
équipes participantes.
Quand tout notre stock de valises et d’armure
est rangé dans la valise et sur le siège arrière de la voiture de Dave, nous allons
saluer tout le monde en remerciant bien l’équipe écossaise pour leur dévouement
et leur accueil et on se dit au revoir. On se reverra dans quatre mois.
Le soir, après une bonne douche, je viens
rejoindre au salon Ben, Dave, Donna et une amie à eux, qui bavardent gaiement. Évidemment
y a d’Argo le gros toutou qui m’accueille comme si j’étais une vieille
connaissance. Les filles m’offrent un drink que j’accepte avec plaisir tandis
que Ben accompagne Dave avec son verre de scotch. Comme si ça allait de soi,
nous entamons tout de suite une conversation à propos de politique et nos
points en commun, un désir profond d’indépendance et de liberté. J’aimerais
tant pouvoir parfaitement comprendre et suivre sans demander d’aide à Benoit
quand je ne comprends pas. J’apprécie de pouvoir discuter politique, mis à
part ma mère et ma sœur, je n’ai pas souvent l’occasion d’en parler avec d’autres
femmes comme je le fais ce soir. J'ignore pourquoi mais de façon générale la politique n'est pas un sujet populaire auprès des femmes, disons qu'elles préfèrent parler autre chose.
Je pense bien que si nous n’avions pas
besoin de partir si tôt le lendemain matin, nous resterions
assis à boire toute la nuit à bavarder, tant le moment est béni. C’est tout de
même tard en soirée, et un peu pompette de quelques drinks, que nous nous traînons jusqu’à notre
lit. Dans quelques heures, nous prendrons le chemin du retour, d’abord pour
Glasgow, puis vers Montréal.
Dire qu’on n’a toujours pas de contrat
signé…






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