lundi 15 octobre 2018

FREEDOOOOM!





C’est aujourd’hui qu’a lieu le tournoi qui d’une certaine façon nous sert de pratique pour le tournoi annuel en mai. Ça ne dure qu’une journée, la lice est plus petite, il y a beaucoup moins de combattants et la foule de spectateurs sera pas mal moins grosse. Je pense aussi que Lady Mansfield et l’administration du palais, par mesure de prudence, ont « commandé » cet événement pour avoir une idée précise de ce sport et sans aucun doute pour observer l’intérêt du public.

Sur le campement, on s’active très tôt, quelques-uns se remettent péniblement de leur soirée fort bien arrosée, mais la plupart commencent leur journée avec entrain. Benoit sort son sac d’armure et de gambison de la tente de l’équipe écossaise et commence tranquillement à s’habiller tout en jasant avec ses co-équipiers et Hubert. Depuis que je côtoie de près ce milieu du béhourd, j’ai rarement vu les combattants faire ça rapidement, ça doit ressembler un peu à des joueurs de hockey dans un vestiaire mais en pire : y a plus de matériel à enfiler mais surtout, les gars se voient moins souvent, donc ça bavarde beaucoup. Mon chum fait partie de la catégorie A1 du bavardage!

La préparation des combattants varie de l’un à l’autre, dépendamment du type d’armure et de gambison, si je prends l’exemple le plus près de moi, Benoit, voici un aperçu. D’abord, il met un pantalon de jogging avec un rashgard (t-shirt de sport), il met sa coquille (protège couilles), ses jambières en gambison et les attache à sa grosse ceinture en cuir, enfile ses bottes médiévales, et commence à mettre l’armure pour les jambes. Ses pièces de tibias et de genoux ont de la mousse à l’intérieur qui protègent ses jambes de l’impact direct de l’armure sur sa jambe. Ses pièces sont retenues par des ganses attachées derrière, puis les cuisses qui sont attachées sur le gambison, autour de la jambe mais aussi à la ceinture de cuir. C’est là généralement qu’il prend une pause…plus longue, pour marcher un peu et voir si tout est bien installé et pour bavarder. Ensuite, il met son gambison de corps sur lequel on pose, les pièces, les épaules, les avant-bras, les biceps et les coudes. Les épaules sont maintenues par des cordons de cuir cousus sur le gambison, les bras et coudes sont attachés l’un à l’autre en plus d’être retenues avec des ganses de cuir autour des bras comme pour les avant-bras.

La pièce de corps en un seul morceau est faite de laine sur laquelle est rivetées des bandes d’acier trempé, elle s’attache dans le dos par trois ganses de cuir. On met ensuite le tabard quand il y en a un, aujourd’hui, on lui en a prêté un car il se bat avec l’équipe écossaise. C’est juste avant d’entrer en lice que le reste de l’armure est enfilé, c’est-à-dire, le protège-dent, le casque et les gantelets. Il y a deux ganses à l’intérieur, une qui passe sous la mâchoire et une sur le menton pour maintenir solidement le casque sur la tête qui demeure la seule partie du corps qui pourrait être blessée mortellement si le casque venait à s’ôter durant le béhourd. Tout cet attirail prend du temps à enfiler et demande un coup de main, c’est mon rôle et celui de toute personne qui accompagne le ou la combattante, en plus d’aider à transporter l’arme et le bouclier quand il y en a un, sans oublier les lunettes, le portefeuille, la bouteille d’eau et le portable. Bien sûr, y a des armures moins compliquées, pas mal plus chères qui sont complètement fermées et qui ne requièrent pas le port du gambison ni vraiment de coup de main. Mais de façon générale c’est bien pratique d’avoir une ou deux personnes prêtes à aider.

Sur le parterre du château, il y a déjà une cinquantaine de spectateurs qui attendent de voir les combats malgré une petite bruine qui va et qui vient entre deux éclaircies. Comme plusieurs équipes en Europe, les combattants anglais font aussi de la reconstitution historique et sont entourés de gens qui les suivent et pratiquent d’autres activités connexes mais qui ne font pas du combat, comme par exemple de l’archerie, de la fauconnerie, de l’artisanat, etc. Ces tournois sont pour ces gens-là, une bonne occasion de faire des démonstrations, d’instruire le public, de vendre le fruit de leur travail et bien sûr ils offrent un environnement approprié pour le tournoi avec leurs tentes et leurs kiosques.

Il a été décidé de faire entrer les équipes par la grande porte, sous l’arche de pierres, comme nous le ferons au tournoi en mai pour la cérémonie d’ouverture et de clôture. Pendant que les équipes se rejoignent derrière le mur de pierres, moi je vais de l’autre côté avec le reste du public pour les voir faire leur entrée.







Le défilé est assez bref puisqu’ils sont moins d’une trentaine de combattants en rang plus ou moins éparse. Néanmoins, je sors mon portable et j’immortalise le moment sous quelques bourrasques soudaines. Qui aurait dit qu’un jour nous serions en Écosse dans de telles circonstances? Je regarde Benoit passer avec son équipe et je me demande s’il a des pensées semblables, ou qu’il réalise qu’il va se battre en duel avec une claymore qu’on lui a prêté, son épée préférée.

Quand le défilé se dirige vers la lice, je le suis, pas loin derrière et vais rejoindre l’équipe qui s’installe sur le côté de la lice, dans la petite butte de la chapelle. C’est là que les gars déposent leurs armes, boucliers et casques. Comme les combats ne commencent pas avant une quinzaine de minutes, je me promène un peu parmi la foule pour une raison, c’est plein de chiens. En effet, on m’avait déjà dit que les Écossais les aimaient beaucoup et que tout naturellement les chiens accompagnaient leur maître régulièrement.

J’approche les maîtres et leur demande si je peux caresser leur chien, j’ai toujours droit à des réponses positives, des sourires et des questions car ils sont bien conscients, à voir ma tenue médiévale, que je suis acoquinée avec les gens du tournoi. Quand je les approche et que je vois leur sourire, je me doute bien sûr, qu’il y aura une remarque à propos de la princesse animée écossaise. Mais ça ne me dérange pas du tout car ça facilite l’approche, quoique les Écossais ne sont vraiment pas difficiles à approcher.

Je suis étonnée de les voir rester autour de la lice avec leur chien malgré la pluie fine, ils ne semblent même pas la remarquer. Fidèle à mes habitudes, je suis engouffrée dans ma cape à cause du froid et de l’humidité. Les gens me taquinent à savoir comment est-ce possible que je vive normalement dans un pays autrement plus froid.

C’est un petit tournoi qui n’accueille que quatre équipes, trois provenant de l’Angleterre et celle d’Écosse dont Benoit et Brendan font partie temporairement. Brendan par solidarité avec Ben, a décidé de porter la ceinture que ce dernier lui a offert lors du dernier tournoi à Claregalway en Irlande l’année dernière. C’est une belle occasion pour lui de la porter car c’est rare que ces deux amis se battent dans la même équipe.

Le tournoi a commencé et Ben se bat en duel à l’épée longue, la fameuse claymore, il a un peu de difficulté car celle-ci, à cause de sa longueur, s’accroche dans le sol dès qu’il la laisse un peu retomber. Il n’a jamais utilisé une telle épée, du moins une vraie pour un vrai combat, il était si fier de l’essayer enfin. Peut-être que dans ce cas-ci ça devrait faire partie de la catégorie des fantasmes qui doivent juste demeurer des fantasmes. Entre deux rounds, il m’avoue ressentir un peu les effets de la veille, pas qu’il ait tant bu mais normalement il ne boit pas du tout la veille d’un combat.  

Même s’il se doutait qu’il ne gagnerait pas face à des combattants plus expérimentés au duel, il est content d’avoir essayé. Benoit aimerait bien que son équipe au Québec comprenne que plus on fait de combats, avec le plus de combattants possibles, plus on s’améliore. Le hic est, que chaque année la fédération, se butte à organiser des qualifications dont le but est de choisir qui composera l’équipe du cinq contre cinq (la plus populaire) qui participera au tournoi mondial. Benoit et moi croyons que le Québec (notre fédération) devrait laisser la chance à tout le monde d’aller au tournoi mondial. Déjà, y a ceux et celles qui peuvent y aller, selon leur portefeuille et disponibilités, puis il y a suffisamment de catégories pour accommoder tout le monde. Les qualifs devraient servir plutôt à déterminer qui fera quoi, même les moins expérimentés peuvent au moins faire du « all v/s all » ouvert à tous. De plus, c’est une belle expérience d’écuyer et une belle occasion de développer le sentiment d’appartenance au sein de l’Ost du Québec. Sentiment qui demeure assez fragile pour différentes raisons, dont les qualifications qui prennent des tournures politiques. 


   
Ben participe aussi à la catégorie « hallebarde » et remporte la troisième place, mais je manque ses combats ainsi que ceux des filles (elles ne sont que trois) et la catégorie épée et bouclier. Le fait est que je suis allée aux toilettes au palais et que j’ai croisé des dames qui m’ont jasé et retenu pendant une bonne vingtaine de minutes. Comme il n’y a pas beaucoup de combattants, ça passe vite. Lorsque je reviens à la lice, je constate que les duels sont terminés. Benoit vient à ma rencontre pour m’annoncer qu’il a remporté la troisième place, je le félicite pendant que nous marchons à la rencontre de Lady Mansfield qui bavarde avec Hubert, nous nous joignons à eux. La dame est tout sourire, elle semble excitée par ce qu’elle voit.


William avait dit à Benoit que sa mère était aussi enthousiaste que lui par l’idée de tenir ce tournoi au palais, à voir son sourire, je me dis que c’était vrai. Elle s’intéresse à l’équipement et pose plusieurs questions pertinentes à propos des technicalités des combats et des armures. Hubert glisse dans la conversation à un moment, qu’ils auraient bien aimé, lui et Benoit, repartir (le lendemain) avec le contrat signé mais qu’apparemment ça ne sera pas possible puisque Sara n’est pas là. Elle prend son portable et appelle cette dernière et lui demande de passer au palais.

Nous les laissons discuter pendant que Benoit se prépare pour le béhourd. Il saisit son casque de 16 livres, un véritable tank qui donne une protection maximale, en revanche sa lourdeur peut se retourner contre lui s’il se trouve déséquilibré et l’entraîner facilement au sol. C’est pourquoi, il doit toujours inclure des exercices pour renforcir son cou lors de ses entraînements. Comme si ce n’était pas suffisant, il n’a pas de visière sur son visage que l’on peut ouvrir pour lui permettre de prendre un peu d’air entre les rounds. Il faut donc enlever, respirer quelques secondes et remettre, sans tarder car dans un tel cas, il peut être disqualifié. Une fois sur deux, il préfère le garder sur sa tête, c’est aussi pour cette raison qu’il a commencé à mettre un masque à gaz lorsqu’il fait du cardio ainsi reproduire un peu les mêmes conditions et s’y habituer et ne plus paniquer par le manque d’air.

En tout cas en ce moment, il s’amuse avec son équipe, et blague un peu avec le public entre deux combats. Les gens sont impressionnés et curieux, comme ils se tiennent à quelques pieds de la lice, ils peuvent voir l’action de près et parler aux combattants. Tout comme eux, je réponds aux questions qui me sont posées pendant que je flatte leur chien. Cette étape est super importante, nous devons faire de l’éducation, c’est pourquoi, les combattants n’hésitent pas à mettre les armes dans les mains des gens pour que ceux-ci constatent que même si ce sont de vraies armes, elles ne sont pas tranchantes. En étant près de l’action, le public est en mesure de ne rien manquer du spectacle et de ce qui se passe entre les rounds : les switchs quand y en a, les pièces d’armure qui brisent et qu’on doit réparer temporairement et super rapidement, les blessures et d’entendre parfois les stratégies du capitaine à son équipe. D’ailleurs celui-ci a subit une blessure à l’arcade sourcilière causée par son casque, mais comme elle saigne beaucoup ça impressionne les spectateurs. Toutefois, puisqu'ils sont justement près, ils peuvent constater que ce n’est pas une blessure grave et que le capitaine continue comme si de rien n’était.   

À un moment donné, entre deux rounds, Benoit se rend compte que sa deuxième arme, celle qu’il veut maintenant, est restée dans la tente sur le campement. Celui-ci, est à 5-10 minutes de marches, 3 minutes de course que je devrai faire en catastrophe, vêtue de mes chaussures médiévales certainement pas conçues pour courir et de ma robe et ma cape. Consciente que je dois faire vite, je m’élance dans un sprint, qui m’étonne moi-même, trouve la hache, reviens ventre à terre au moment où l’arbitre crie « fight! » Ben, a juste le temps de faire l’échange d’arme avec moi. Les spectateurs témoins de la scène applaudissent devant ce coup de théâtre, quand je vois Ben repartir, sourire en coin je lui crie un sarcastique et essoufflé « Merci chérie! » pour lui faire prendre conscience de ce que je viens de faire pour lui, il se retourne et me crie à son tour « MERCI Chérie! ». Même si notre public parle anglais, il a parfaitement compris et rit de bon cœur.

L’équipe se hisse finalement en troisième place alors que les gars croyaient arriver bon dernier, face aux trois équipes anglaises plus expérimentées. La fin d’après-midi s’étire en prises de photos, en équipe et avec les gens du public, les enfants surtout, qui veulent poser fièrement avec un vrai chevalier.






Je commence à ramasser notre stock pour éviter de trop faire attendre Dave avec qui on doit repartir. Benoit arrive sur le campement peu après et enlève son armure avec la même cadence qu’il l’a mis ce matin. Il y a des gambisons qui « sèchent » un peu partout, sur des poteaux de tente ou par terre. Benoit devra mettre toutes ses pièces de gambison encore mouillées de sa sueur dans ses sacs d’armure, ils y resteront encore 24 heures. C’est le temps qui nous reste avant notre retour à Montréal. Tous ceux et celles qui ont eu à défaire des poches de hockey vont comprendre, mais imaginez en plus l’odeur des pièces d’acier qui commencent à rouiller, ça rouille extrêmement vite. 

Nous mangeons une dernière fois avec la gang, grignotant ce qui reste sur la table et sirotant une bière, pas trop car tout le monde doit reprendre la route ce soir, cette nuit ou tôt demain matin. L’ambiance est à la bonne humeur, comme toujours, les adversaires d’aujourd’hui sont tous des amis en premier lieu. On se remémore comme toujours les bons coups et les échecs et on discute du prochain tournoi qui aura lieu ici même. Je nous trouve un peu privilégiés d’avoir pu fouler ce sol avant les autres. Nous y reviendrons encore en novembre et cette fois-ci, avec les représentants des équipes participantes.

Quand tout notre stock de valises et d’armure est rangé dans la valise et sur le siège arrière de la voiture de Dave, nous allons saluer tout le monde en remerciant bien l’équipe écossaise pour leur dévouement et leur accueil et on se dit au revoir. On se reverra dans quatre mois.

Le soir, après une bonne douche, je viens rejoindre au salon Ben, Dave, Donna et une amie à eux, qui bavardent gaiement. Évidemment y a d’Argo le gros toutou qui m’accueille comme si j’étais une vieille connaissance. Les filles m’offrent un drink que j’accepte avec plaisir tandis que Ben accompagne Dave avec son verre de scotch. Comme si ça allait de soi, nous entamons tout de suite une conversation à propos de politique et nos points en commun, un désir profond d’indépendance et de liberté. J’aimerais tant pouvoir parfaitement comprendre et suivre sans demander d’aide à Benoit quand je ne comprends pas. J’apprécie de pouvoir discuter politique, mis à part ma mère et ma sœur, je n’ai pas souvent l’occasion d’en parler avec d’autres femmes comme je le fais ce soir. J'ignore pourquoi mais de façon générale la politique n'est pas un sujet populaire auprès des femmes, disons qu'elles préfèrent parler autre chose. 

Je pense bien que si nous n’avions pas besoin de partir si tôt le lendemain matin, nous resterions assis à boire toute la nuit à bavarder, tant le moment est béni. C’est tout de même tard en soirée, et un peu pompette de quelques drinks, que nous nous traînons jusqu’à notre lit. Dans quelques heures, nous prendrons le chemin du retour, d’abord pour Glasgow, puis vers Montréal.

Dire qu’on n’a toujours pas de contrat signé… 

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