mercredi 19 septembre 2018

Fascinante Écosse





Samedi matin, on « petitdéjeune » autour du feu et du gros chaudron de Shonna, je mange surtout du pain et du fromage cheddar (j’adore leur fromage!) avec une tasse de thé. Je glisse un paquet de biscuits et deux pommes dans mon sac, j’ignore quand sera le prochain repas. Quand notre petite délégation est prête, Ben, Hubert, Louise, Jacob, Scott et moi, allons au palais pour rencontrer, encore, Sara. Cette fois, c’est pour lui présenter notre troisième partenaire dans cette aventure, c’est-à-dire la SKL (Scottish Knight league). Les responsabilités et les dépenses doivent être départagées et les trois partenaires retireront des bénéfices, au sens large, de cette association.

D’abord, il est important de souligner que la plupart des châteaux en Europe, même si plusieurs ont été rénovés et sont sur les circuits touristiques, sont devenus des musées, des hôtels ou des salles de réception. En recevant un tournoi sportif et médiéval comme le nôtre, les établissements historiques (châteaux, palais, forteresses, etc.) deviennent le décor idéal que nous avons besoin et ceux-ci bénéficient d’une belle publicité gratuite grâce à la couverture journalistique, les vidéos de promotion qui sont vus plusieurs dizaines et même centaines de milliers de fois par des internautes de partout dans le monde, puisque nous avons chaque année plus de 25 pays participants. Les combattants découvrent l’endroit et la population locale découvre ce sport. L’espace de quelques jours, l’établissement est l’hôte d’un tournoi sportif comme il y en avait il y a 600 ans. C’est une belle cure de jeunesse pour ces endroits qui deviennent des musées vivants à ciel ouvert.

L’IMCF bénéficie d’un lieu époustouflant pour son tournoi, l’Écosse est un lieu très prisé, je dirais mythique pour beaucoup de combattants, mais aussi pour les spectateurs qui vont vouloir suivre l’événement sur place ou en diffusion directe sur Internet. Comme ce sera le cinquième anniversaire de la fédération, l’IMCF doit offrir un show spectaculaire et comme toujours, offrir une belle occasion touristique à ses combattants. La SKL, tire aussi son avantage de la visibilité que le tournoi lui procurera et ainsi grossir ses rangs avec les nouveaux intéressés qui vivent en Écosse. Bien sûr, il y a aussi des gains financiers à faire, mais avant il faut mettre la main dans sa poche pour couvrir tous les frais. Même si l’IMCF aimerait faire un bon profit afin de payer ses arbitres entre autres choses, elle veut surtout éviter d’avoir à payer quoique ce soit, après tout, elle offre un spectacle, elle aimerait bien ne pas avoir à débourser pour le faire. Ce qu’elle demande à notre hôte c’est qu’il se charge de toutes les infrastructures temporaires : les toilettes, douches, eau potable, WI-FI pour la transmission du tournoi sur Internet, des tentes pour les arbitres, ainsi que pour les combattants en attentes, des estrades pour les spectateurs, un ou deux écrans géants, accessibilité d’un terrain pour planter sa tente, d’avoir un technicien d’audio et vidéo sur place et une équipe de premiers soins incluant une ambulance, etc. Mais en échange, il récoltera les entrées payantes.

La SKL, demande que le palais paie le bois qui servira à construire la lice, en échangent, ils offrent de la construire et la garderont ensuite pour leurs autres futurs tournois. Celle qui servira demain au tournoi appartient aux Anglais et de toute façon n’est pas assez grande pour un tournoi de cette envergure. Comme c’est la SKL qui est l’équipe qui reçoit, c’est elle qui se chargera de diverses tâches sur place, pas encore déterminées.

L’IMCF s’engage à produire un tournoi avec plus ou moins 400 combattants(e)s et au moins 200 aides plus une trentaine d’arbitres. Évidemment, il est entendu, comme toujours, que tout ce beau monde sera costumé médiéval historiquement correct durant tout l’événement de sorte qu’il offrira un tableau vivant aux spectateurs.

Pendant le meeting, y a plusieurs points qui reviennent, dont certains semblaient réglés même avant qu’on ne vienne en Écosse, faut dire que ça fait plus de six mois que Ben est en correspondance avec Sara, des échanges de courriels, des appels skype et des périodes de silences qui durent des semaines. Ça fait longtemps qu’il demande qu’un contrat soit signé, c’était sensé se faire en arrivant ici, nous sommes la veille du tournoi et Hubert et Ben doivent encore débattre et revenir sur des détails, ils sont un peu découragés. Moi j’ai l’impression, comme les gars, qu’elle fait tout pour retarder la signature, voire tuer le projet dans l’œuf. Et pourtant quand il discute avec Benoit sur messenger, William se montre super enthousiaste par le tournoi.

Au bout d’une heure, elle annonce qu’elle doit quitter le bureau et qu’elle sera absente cet après-midi, il faudrait donc que tout soit noté et lui soit remis, ensuite on pourra signer le contrat produit par elle. En mon for intérieur, je suis convaincue que nous repartirons à Montréal sans ce ?%$$%?$ de contrat. Demain, c’est le tournoi et Benoit se bat avec l’équipe écossaise, clairement qu’il ne pourra s’occuper de ça. Nous repartons lundi, mais nous quittons le terrain demain soir pour aller dormir chez Dave qui viendra nous reconduire très tôt à l’aéroport, et je crois qu’Hubert quitte lundi soir. Personnellement je trouve que c’est un grand manque de respect de la part de Sara, d’être très peu disponible alors que nous venons de traverser l’océan exprès parce qu’elle préférait qu’on procède de cette façon pour signer le contrat. Y a aussi Hubert qui a quitté sa ferme en Pologne en pleine saison agricole. Non seulement elle ne nous prend pas au sérieux, mais en plus de faire poiroter Benoit depuis des mois, elle se montre distante voire absente.

Nous retournons au campement pour que Benoit puisse enfiler son armure avec le reste de l’équipe, le but étant de faire quelques démonstrations aux visiteurs qui circulent un peu partout sur le terrain. D’un commun accord, les non combattants, enfilons nos costumes pour créer plus d’impact. Ainsi nous espérons que les visiteurs reviendront demain avec des amis.     




Son surnom: Fancy turkey (J'avais jamais vu des paons blancs)


Comme nous attendons la lice qui doit arriver au courant de la journée avec la majorité des Anglais, les démonstrations de combat ne sont pas nombreuses. Toutefois, on fait beaucoup de « P.R » (public relation)! Les gars montrent leurs armes et armures, on répond aux nombreuses questions, on montre la solidité des casques et bien sûr, on me dit qu’avec mes cheveux et ma robe je ressemble à Mérida. Moi qui croyais que mes cheveux roux passeraient inaperçus en Écosse…oubliant un détail important, c’est une princesse écossaise, tout le monde la connait ici.


En après-midi, je prends le temps d’aller voir de plus près la chapelle. Son ancêtre, une abbaye, vieille du 9ième siècle et tombée en ruines au début du 19ième a été complètement rasée par le comte de Mansfield et remplacée par une petite chapelle. C’est à cet endroit que furent couronnés tous les rois d’Écosse parce que c’est là que reposait la pierre de la destinée, une pierre magique qui aurait été apportée d’Irlande par les dieux Tuatha Dé Danann. Aujourd’hui, sa réplique est devant la chapelle et pour celui qui ne connait pas son importance, c’est une grosse pierre bien banale. Pourtant elle a légitimé tous les rois d’Écosse depuis le 9ième siècle. En effet le candidat devait monter dessus pour se faire couronner, bien sûr on pense aux histoires du roi Arthur qui doit sa légitimité royale aussi à une roche (dont est tirée une épée).

Mais comment se fait-il que ce soit la réplique qui soit ici me direz-vous? Elle est restée à cet endroit jusqu’en 1296, transférée alors en Angleterre par Édouard I   comme trophée de guerre, c’est pour dire que lui-même accordait une certaine importance à cette grosse pierre usée. Peut-être avait-il compris aussi le pouvoir politique que ce rituel pouvait lui apporter, puisque les rois anglais furent à leur tour couronnés assis dans une chaise avec la pierre enchâssée sous le siège. Bien qu’elle fût gardée ensuite à l’abbaye de Westminster à Londres pendant 800 ans, les rois d’Écosse continuèrent quand même d’être couronnés dans l’abbaye de Scone même s’ils n’avaient plus leur pierre.

Je ne peux parler d’elle sans raconter la petite escapade dont elle fut l’objet en 1950, il y a d’ailleurs un film à ce sujet « Stone of Destiny » que nous, Ben et moi, avions vu quelques années auparavant et qui m’avait poussé à faire quelques recherches sur cette fameuse pierre. C’est l’histoire (vraie) d’un groupe d’étudiants écossais nationalistes et conscients de la puissance du symbole écossais et du pouvoir de ralliement de la pierre de la destinée. Avec l’aide secrète de leur prof, ils échafaudent un plan audacieux dans le but de voler la pierre qui est exposée toujours à l’abbaye de Westminster. Leur ambitieux projet a pour but de redonner un sentiment de fierté aux Écossais plutôt que le sentiment douloureux de leur défaite face aux Anglais. Le jour de noël, la petite équipe réussit à entrer dans l’abbaye, à récupérer la pierre qu’ils brisent en deux par accident et de la rapporter en Écosse. Elle est cachée d’abord dans un champ, mais soucieux qu’elle ne se détériore, l’apportent à un politicien qui l’a fait réparer et la cache à son tour en lieu sûr.

En avril, gonflés de confiance par l’opinion publique, et convaincus qu’on leur permettra de la garder, ils installent la pierre dans un lieu significatif, à l’abbaye d’Arbroath, là même où aurait été signée la Déclaration d’Indépendance de 1320. Malheureusement quand la police londonienne est mise au courant, la pierre est rapidement et discrètement rapportée à Westminster, on arrête les jeunes qui sont rapidement relâchés sans accusation contre eux. Elle regagne sa place sous son siège juste à temps pour le couronnement d’Élizabeth II trois ans plus tard, un couronnement qui sera suivi par des millions de témoins puisque ce sera le premier couronnement télévisé. Elle est couronnée Reine du Royaume-Uni (Angleterre, Pays de Galles, Irlande du Nord et Écosse) et des autres royaumes du Commonwealth (la liste est longue mais ça inclue le Canada). Je trouve très paradoxal cette volonté de la monarchie de faire de ce couronnement télévisé un grand pas dans la modernité alors qu’il repose sur un rituel païen, vieux de mille ans.  

En 1996, Élizabeth, dans un geste de magnanimité, restitue la pierre aux Écossais, mais consciente du pouvoir symbolique nationaliste, l’installe au château d’Édimbourg qui est relié à son propre palais. Faut aussi dire que la capitale est plus anglaise que les villes plus au nord comme Glasgow ou Perth, là où nous nous trouvons. Une seule condition a été posée, c’est-à-dire que l’on ramène la pierre à Westminster pour le prochain couronnement.

Toutefois, il y a eu et y a toujours des rumeurs…paraîtrait que les souverains britanniques auraient été couronnés sur un faux et que la pierre véritable aurait été cachée par des moines. Paraîtrait aussi que certaines monnaies anciennes écossaises montrent le roi avec ses symboles royaux et sous ses pieds, une pierre avec des motifs hiéroglyphes…et il n’y en a pas sur celle qui est exposée dans le Crown room. Je l’avoue, je n’ai pas cherché les pièces en question et j’aime bien penser que pendant 700 ans à Westminster on a couronné des monarques sur une grosse roche sans valeur.


Parlant de rumeurs, de légendes et de croyances populaires (ne jamais oublier qu’il y a toujours un fond de vérité derrière chaque légende) y en a une que j’adore et en plus elle appartient au lieu où je pose mes pieds actuellement. C’est la petite colline où se trouve la chapelle et la réplique de la pierre, là où avait lieu le couronnement. En effet, on appelle ce lieu moot hill ou boot hill et tirerait son nom d’une ancienne tradition qui me fascine parce que c’est à la fois très logique et très poétique. Voilà, quand les nobles venaient jurer fidélité à leur roi, ils apportaient un peu de terre de chez eux dans leurs bottes et prêtaient serment sur ce qu’ils avaient de plus cher, leur terre. Aussi, on dit que les poignées de terre déposées par tous ses vassaux venus des quatre coins de l’Écosse ont fini par créer, avec le temps, une petite colline qui représentait toute l’Écosse. Les rois ensuite couronnés sur cette butte, faisaient ainsi lors de ces cérémonies, un engagement extrêmement symbolique envers le peuple écossais. Ça devait être très cérémonieux!










Je mets fin à mes rêveries, mon estomac y contribue pour beaucoup, c’est pourquoi je prends le bras que m’offre mon chevalier pour retourner au campement qui a doublé de grosseur depuis ce matin. C’est que la majorité des Anglais et des Gallois sont arrivés, y a quelques petites roulottes et plusieurs tentes. L’ambiance est très agréable, et la bonne humeur augmente à mesure que les canettes de bière se vident et que le soleil descend sur l’horizon. Je me retrouve à bavarder gaiement avec deux Galloises qui semblent être de mon âge, mon accent GSP se fait aller et je réalise que je suis en mesure de parler de n’importe quoi et de rire beaucoup. Je jette un œil un peu suspicieux au verre de vin que l’une d’elle m’a offert et je réalise que tout comme le sien, il ne se vide jamais, ce qui explique pourquoi nous rions aux larmes toutes les trois.

Ben vient me rejoindre et je sursaute quand il me parle en français tellement je suis en anglais dans ma bulle, ce qui nous amuse. On repart ensemble pour se trouver un coin et manger et on retrouve Steve, quel bonheur de revoir cet ami, demain il arbitra les combats mais ce soir on prend le temps de se détendre et de bavarder ensemble.

Un peu plus tard, nous nous retrouvons collés moi et Ben sur un gros coussin sur le bord du feu à échanger avec les autres autour. Je demande à Scott de me raconter la fête viking du feu chez lui aux îles Shetland (extrême nord de l'Écosse) je ne comprends pas la moitié de ce qu’il me dit et ce, même en concentrant toute mon attention. C’est qu’il a un accent très fort, et si j’ai bien compris, même les Écossais plus au sud ne comprennent pas tout ce qu’il dit. Mais il est si passionné quand il en parle et j’ai beau ne pas saisir, j’adore son accent. Peut-être qu’à force d’écouter, mon oreille pourrait s’y faire et capter un peu. Pour ce que j’en sais c’est que le festival Up Helly Aa viking est une célébration qui a lieu à la fin du mois de janvier dans l’ensemble de l’archipel dont le but est de briser les longues nuits d’hiver. Elle consiste à faire une procession avec flambeaux costumés en viking et de terminer la parade par le lancer des torches afin d’embraser une réplique de drakkar. C’est que la culture des Shetlands est marquée de son héritage à la fois écossais et scandinave. La première procession a eu lieu en 1876 et la première embarcation fut brûlée en 1889.

Je me doute bien que ce que Scott raconte, c’est tout le reste, le party qui vient avec ce rituel. J’en saisi des brides ici et là, mais à voir la lueur qu’il a dans les yeux quand il en parle, je me dis que je devrais visiter les Shetlands en hiver si je veux bien comprendre et prendre mes propres photos, en attendant, vive Internet!






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