C’est avec deux voitures bien pleines de
trois armures, d’armes, du reste de nos bagages et de notre literie pour le
château, que nous quittons le logis de Lara. Il fait un temps magnifique, ça
fait différent de notre dernier séjour. Nous arrivons tôt au château, nous
sommes contents de retrouver nos ami(e)s irlandais qui sont tout de même très
occupés à finir de préparer le début du tournoi, spécialement Brendan qui est
constamment sollicité de toutes parts, étant lui-même l’organisateur en chef.
Il prend le temps de venir nous accueillir chaleureusement et cette fois-ci
nous prendre dans ses bras, il est devenu habitué avec nous. En effet, la
première fois que nous sommes venus, nous nous sommes rendus compte que les
embrassades n’étaient pas monnaie courante et nous en avions discuté en faisant
des blagues, il avait fait mine d’en faire une à Jack qui passait par là à
titre de démonstration et celui-ci l’avait repoussé mal à l’aise et nous avions
tous bien ri. Maintenant nos amis ont adopté nos manières de saluer, du moins
avec nous, ce qui me fait dire que nous sommes chers à leur cœur, comme ils le
sont au nôtre.
Les Américains sont là, une équipe au
complet déjà vue auparavant mais que je ne connais pas beaucoup avec quelques
autres personnes costumées, qui sont, je crois, des habituées de groupes de
reconstitution historique. Les dames ont des robes magnifiques et complexes et
elles sont accompagnées de musiciens qui vont probablement animer entre les
combats. Des stands de bouffe sont dressés et ça commence déjà à sentir bon
dans la cour du château. C’est visiblement plus gros que l’an dernier, plus de
combattants inscrits, plus de kiosques et plus de spectateurs à mon avis, car
il y en a déjà à cette heure matinale. Andrew vient de se lever et vient nous
saluer, il confirme que Cloé est là-haut au deuxième et dort, il vient prendre
un thé dans la cuisine adjacente avec nous. On attrape au vol Maria, toujours
aussi pimpante et souriante, qui s’occupe des inscriptions, du moins son
travail implique un crayon, des feuilles de papier et beaucoup de va et vient. Eamon,
le propriétaire du château, apparaît de nulle part, toujours avec cet air
bienveillant et ses yeux animés de curiosité, il vient nous saluer et nous le
remercions de nous recevoir une fois de plus.
Benoit parti s’occuper de son armure, je
me promène un peu dans les alentours jusqu’à ce que je tombe sur Caroline, la
photographe de l’équipe que j’adore, tout autant que ses photos. J’ai autant de
mal à saisir tout ce qu’elle dit tant son débit est rapide et très irlandais,
mais comme elle est aussi très expressive et très drôle j’arrive à tenir une
conversation, parce que je veux absolument la comprendre. Mais disons que c’est
autrement plus facile à l’écrit avec google translate!
Je vois arriver un superbe irish wolfhound
avec sa maîtresse, il est magnifique, Caroline et moi l’avons repéré tout de
suite, moi parce qu’évidemment je suis folle des chiens, Caroline aussi, mais surtout
pour le prendre en photo.
J’essaie de retrouver Ben pour voir s’il a
besoin d’aide et aussi un p’tit peu pour lui montrer ce superbe spécimen, du
moins sur mon cell. Je le trouve sous un chapiteau, son armure enfilée assis à
l’ombre attendant avec plusieurs autres que les combats commencent. Il me dit
qu’il a vu le chien en question (évidemment, nous sommes tous les deux fous des
GROS chiens, particulièrement cette race) et savait bien que j’en tomberais
amoureuse quand je le verrais.
Cloé est venue nous rejoindre, elle est un
peu fiévreuse et grippée, mais est prête, comme le sont les autres filles.
D’ailleurs je vois Pol, Gauthier et Julie que je m’empresse d’aller voir, quel
bonheur de les voir ici, la dernière fois c’était au Portugal, mais les trois
gars étaient venus aussi au tournoi hivernal à Montréal quelques mois avant,
comme Brendan et Maria. Fred est actuellement dans la lice car il sera comme
toujours arbitre, avec quelques autres qui viendront se relayer au cours du
tournoi.
La quatrième concurrente, Tara, est une Australienne d’origine
américaine, qui a été invitée par l’équipe irlandaise, à revêtir une armure et
participer au tournoi. Cette dernière qui travaille en marketing, fait
l’Irlande à vélo et en fait la promotion en tenant un blog qui est suivi par
des milliers d’internautes. Et même si elle est devenue rapidement une amie de
l’équipe irlandaise, sa participation amènera forcément un bon coup de pub pour
l’événement et le sport en général.
Les spectateurs irlandais, toujours aussi enthousiastes devant ce
spectacle des combats qu’ils suivent comme on suit le hockey ici, et bien
entendu, ça motive bien les combattants. J’aperçois les parents de Brendan et
je vais les saluer, ils m’accueillent chaleureusement, quels gens extraordinaires!
Encore une fois, ils sont toujours là, à soutenir leur fils dans sa passion et
à encourager tous les participants, du moins ceux dont ils connaissent le nom.
Les filles s’affrontent et notre cœur est déchiré entre Cloé notre
équipière et amie et Lara notre amie depuis l’an dernier et que l’on voudrait
encourager aussi. Finalement c’est Cloé qui remporte la première place à l’épée
longue, malgré sa grippe carabinée et le fait que ce n’est pas son arme
habituelle en duel. Mais comme elle n’avait pas d’adversaire à l’arme d’hast
(hallebarde), pas plus qu’en épée et bouclier, elle s’est inscrite dans l’autre
catégorie. Benoit s’est inscrit aussi pour la première fois dans une catégorie
jamais essayée auparavant : les duels où il a choisi épée bouclier alors
qu’Andrew y est allé avec sa catégorie habituelle, l’épée longue. C’est donc en
avant midi que Benoit concoure, livrant de très bons combats, dont un en cinq
rounds, mais ne se classe pas, il est cependant fier de l’avoir fait. Les duels
d’Andrew auront lieu demain. À la pause du dîner, le ciel s’est assombri et
nous a arrosé considérablement rapidement, forçant spectateurs et participants
à s’engouffrer à l’intérieur du hall le temps que ça passe. J’y étais déjà avec
une tasse de thé à me délecter d’un petit jam de musique particulièrement
swinguant.
En après-midi, on demande à Eamon quelles sont les sections du
château où l’on peut dormir parce qu’on est allés un peu plus tôt pour
s’installer dans le petit dortoir aménagé et comme c’était étroit, on se
demandait si c’était là, le seul endroit de disponible. Il nous regarde avec un
air énigmatique et nous demande si on veut dormir dans un endroit
particulièrement beau et chargé d’histoire. Évidemment nous sommes intrigués et
fébriles, il nous fait signe de le suivre, ce qu’on s’empresse de faire avec
beaucoup de curiosité. On monte avec lui, le petit escalier qui mène au
dortoir, puis nous montons encore et Eamon sort son trousseau de clé et ouvre
la porte d’une chambre superbe, celle où il dort quand il reste au château.
Mais pour le tournoi elle est libre et nous l’offre, oh wow! Nous qui
cherchions qu’un endroit un peu plus isolé pour installer notre matelas
pneumatique, nous dormirons ce soir dans cet endroit magnifique sous un édredon
épais et doux dans un beau grand lit à baldaquin. Nous avons aussi notre salle
de bain privée et tous les meubles sont des antiquités, c’est ce qu’on appelle
dormir dans l’histoire vivante. Ça me rappelle la visite du château l’an
dernier quand Eamon nous disait que des antiquités qu’on ne peut que regarder
restent inutiles, on doit pouvoir s’en servir comme nos ancêtres pour mieux
comprendre l’histoire. Il nous montre un cadre avec un ouvrage de broderie au
milieu, c’est en fait un poème qui a été brodé par la fillette du couple
propriétaire du château….il y a deux cents ans. Nous sommes comblés et le
remercions avec effusion quand il nous remet la clé.
Pendant que Benoit redescend et va se préparer pour le béhourd, je
nous installe, laissant le matelas et la literie dans le dortoir, au cas où
d’autres combattants en auraient besoin cette nuit. Je résiste à l’envie de
plonger dans ce beau grand lit pour faire une sieste, je garde ça pour ce soir.
Je verrouille, je prends mon sac de noix et je descends rejoindre les autres,
peut-être Benoit a-t-il besoin de moi. Je lui offre des noix qu’il dévore, il
n’a pas beaucoup mangé aujourd’hui, c’est difficile de trouver à manger «sans
gluten» dans ce genre d’événement. On
espère que le repas du banquet ce soir saura le nourrir un peu.
Je le retrouve à pester dans la tente où quelques autres
combattants ont aussi mis leur matériel avec lui, comme toujours c’est le
fouillis, pièces d’armure, armes, gambisons, cordons de cuir, poinçons, rivets,
protèges dents, tabards, bas en p’tites boules, jock strap, etc. Depuis 3 ans
que j’accompagne ces combattants dans le monde, c’est toujours comme ça,
j’ignore si c’est ainsi dans d’autres sports, mais pour ce qui est du béhourd,
lors de tournois, y a toujours des tentes ou des vestiaires remplis de sacs de
sport ou de valises qui semblent avoir explosé. Peu étonnant que mon TDAH de
chum panique, lui qui arrive à égarer son portefeuille et ses clés dans la
maison en quinze minutes. Sa grosse valise noire qui trône au milieu de la
tente, sur le gazon mouillé est à peu près vide, tout son contenu éparpillé un
peu partout autour et les combats d’équipe commencent bientôt. Je l’aide dans
sa recherche et on finit par tout trouver, je l’aide donc en attachant son dos
et ses attaches de jambière. Nous allons rejoindre l’équipe près de la lice en
apportant, casque, bouclier, fauchon et gantelets.
Je mets le portefeuille de Ben dans ma sacoche et ses lunettes sur
ma tête, pendant qu’il met son casque et entre dans la lice avec ses co-équipiers
qui forment l’équipe des Blackwolves. Gauthier et Rowland, un combattant
anglais, qui sont venus seuls pour faire du duel, ont accepté de prendre place
avec Ben, Andrew et Cloé pour compléter l’équipe. Normalement aux combats de
l’IMCF annuels, les filles se battent séparément des gars, mais dans ces
tournois beaucoup plus petits on accepte les équipes mixtes par manque de
combattants, mais aussi parce que c’est extrêmement rare en béhourd. Jusqu’à ce
jour Cloé est une des seules qui se bat sans problème avec les hommes, elle l’a
fait au Québec ce printemps et aux États-Unis lors de ses premiers combats, les
Américains en avaient d’ailleurs été impressionnés. Le béhourd en équipe est
différent, y a beaucoup plus de corps à corps, et comme le but est de jeter
l’adversaire par terre et non pas de faire des points selon les coups rendus,
c’est beaucoup plus rude. Comme Cloé fait de la lutte et joue au football, elle
est habituée au corps à corps, elle sait être solide sur ses jambes et n’a pas
son pareil pour plaquer, je me rappelle encore de son cross check spectaculaire
sur la Polonaise au Portugal et qui avait fait gagner son équipe, juste wow!
Officiellement aussi, l’équipe de 5 X 5 est en réalité composée de
huit combattants pour faire des remplacements, toutefois, officieusement on
accepte cinq. C’est la responsabilité de l’équipe d’avoir ses trois
remplaçants, sinon y a aucune pause pour les combattants, et on ne fait aucun
compromis. Cependant, l’équipe enregistrée ne doit pas dépasser huit combattants,
de toute façon, aussi bien s’inscrire alors dans du 10 X 10, y a moins
d’équipe, donc plus de chance de remporter des victoires.
Même s’ils ne sont que cinq, ils performent avec éclat et victoires,
pour une équipe improvisée à la dernière minute c’est assez spectaculaire. Mais
il faut en garder pour demain et c’est pourquoi, on annonce la fin des combats
pour la journée. On donne ainsi un répit aux combattants et aux organisateurs
en particulier Brendan qui n’a même jamais eu le temps d’enfiler son costume.
Le soleil est encore haut dans le ciel mais surtout, il a été là presque toute
la journée, mis à part le petit interlude de pluie pendant le diner, il fait
soleil depuis ce matin. Il annonce la même chose pour demain, nous sommes
vraiment chanceux, pas qu’on tienne à ce qu’il fasse soleil, mais plutôt qu’il
pleuve le moins possible, c’est ce que nous avions eu l’an dernier, de la pluie
intermittente, suffisamment abondante pour laisser le gazon très mouillé et
transformer le sable en boue. Ce qui n’est guère génial pour les bas de robes
et de capes et très glissant pour nous et les combattants, évidemment ça veut
dire aussi que tout est détrempé donc tout rouille en quelques heures. Là, tout
peu un peu sécher à l’air libre, les gambisons plein de sueur et les pièces
d’armure humide à cause des gambisons.
Les spectateurs s’attardent encore un peu, pour voir de plus près
l’équipement, pour poser des questions aux athlètes ou pour visiter encore un
peu les kiosques. Doucement l’espace se vide, les combattants ramassent leurs
pièces et rangent leur matériel jusqu’à demain matin, soit dans une tente, soit
dans le dortoir ou comme nos amis belges à leur hôtel pas bien loin. Dans la
grande salle plusieurs personnes s’activent car ce soir il y a un banquet pour
le tournoi. Nous montons dans notre chambre sans trop ébruiter la généreuse
offre que nous avons eu, nous ne voulons pas faire des envieux. On essaie de
comprendre pourquoi Eamon nous a fait cette fleur, on se dit que c’est
peut-être à titre de vice-président de l’IMCF que Benoit s’est fait offrir la
chambre, peut-être aussi qu’il nous a trouvé simplement sympathique après avoir
discuté des heures avec lui l’an dernier. Néanmoins, on est contents, on
apprécie, mais on ne fanfaronne pas auprès des autres, ils le seront bien assez
tôt. Benoit profite du luxe de pouvoir prendre une douche en privé et enfile un
costume puisqu’il s’agit d’un banquet médiéval et moi je me rafraîchie le
visage, je prendrai ma douche avant de me coucher. Nous descendons rejoindre
les autres invités dans la cour où une dizaine d’entre eux sont connectés sur
le wi-fi du château pour consulter leur facebook ou pour envoyer des photos de
la journée. Puis comme attirés vers l’odeur de la bouffe, nous entrons à
l’intérieur dans la grande salle aménagée pour l’occasion.
Nous prenons place autour de la très longue table et Benoit
regarde avec envie les corbeilles de pain sur la table, lui qui adore le pain,
le moelleux, celui plein de gluten, celui-là qui calmerait tellement son
appétit en ce moment! Mais bon, il ne peut se permettre d’être malade, et il ne
le veut surtout pas. Il nous verse chacun un verre de vin et nous écoutons le
discours de bienvenue d’Eamon, c’est un homme si bon et sans absolument aucune
prétention.
Le repas est préparé par un traiteur et nous nous levons à tour de
rôle pour aller chercher nos assiettes, du porc en sauce, des légumes racine et
des pommes de terre, même si Benoit redoute un peu la sauce (à cause de la farine
et de la protéine de soya peut-être présentes) il mange parce qu’il en peut
plus.
Les discussions sont animées autour de la table et c’est toujours
surprenant de voir autant d’esprit de fraternité chez ces gens qui se frappent
aussi durement dans la lice. Et comme tout souper pris autour d’une longue
table, après le repas, les invités étant limités à leurs voisins de table, se
lèvent et poursuivent leurs discussions debout dans la salle avec d’autres
convives.
Eamon nous parle un peu du mobilier autour, encore une fois, des
antiquités, j’ai des grincements de dents en voyant quelques bouteilles de
bières qui traînent sur un buffet de 300 ans et Ben a passé proche de
s’évanouir en faisant tomber sa chaise par mégarde. Définitivement, nous sommes
issus d’un nouveau monde fasciné par ces artefacts au point de vouloir les préserver
derrière une vitre. D’ailleurs notre chambre chargée d’histoire nous appelle, fatigués
de notre journée et du décalage horaire, nous montons nous coucher après avoir salué
nos ami(e)s.












Ne crois-tu pas que Eamon a eu vent de ta passion pour l'Histoire et que c'est pour cela qu'il vous a installés dans la chambre?
RépondreEffacerTu me fais rêver Marie-France. Un jour j'irai sur l'ile de mes ancêtres avec ma fille! Tes textes m'en donnent encore plus le goût.