Comment ai-je
pu en arriver là? Moi qui ne suis ni sportive et ni partisane d’équipe, de près
ou de loin ? Comment j’en suis arrivée à faire la promotion de ce sport devenu,
depuis quelques années, une activité centrale dans ma vie? Il m’arrive souvent
d’y penser, et pourtant ça n’a rien d’étonnant! D’abord j’ai depuis l’enfance
été fascinée par l’Histoire, particulièrement le Moyen âge, je lisais tout ce
que je pouvais sur le sujet. Une passion qui m’a suivie jusqu’à l’âge adulte où
je finis par retourner aux études en Histoire après avoir eu mes enfants et
gagné ma vie en tant qu’entrepreneure. Puis il y a eu Bicolline, qu’un ami à
l’université me fit connaître.
La
découverte de cet univers a été particulièrement importante tout d’abord car j’y
ai rencontré Benoit mon conjoint, un passionné comme moi, avec qui je
partageais les mêmes intérêts. Si j’arrivais en néophyte dans cet univers du «médiéval»
en pleine effervescence au Québec, Benoit, lui était déjà dans un groupe de
reconstitution historique du Moyen âge, il pratiquait déjà du combat à lame
vive avec armure, mais plutôt comme un art martial démonstratif. Il s’est
intéressé à Bicolline parce que cet événement permettait de vivre l’expérience
de se battre dans une bataille avec des centaines de guerriers. Même si dans ce
cas-ci, les armes étaient en latex et donc les armures moins lourdes, la
sensation forte était quand même bien présente, surtout quand on suspend
momentanément son incrédulité et qu’on «fait semblant». Moi qui n’est pas très
habile à ce jeu, j’ai bien ressenti toutefois lors de ma première expérience, toute
cette tension électrique générée par une sensation aussi primitive, j’étais
prise dans une foule qui elle y croyait, et si ma tête faisait la cartésienne,
mon corps lui suivait. Ça aura été ma seule et unique fois où j’acceptais de
prendre part à cette bataille, toutefois, je comprenais les motivations de
Benoit, lui qui pratiquait différents arts martiaux et qui, privé de réel
combat dans son armure d’acier, compensait un peu en simulant la guerre avec
des armes qu’il s’imaginait réelles. Par la force des choses, mon intérêt pour
l’historicité de la chose a pris le dessus et la dimension martiale a fini par
piquer ma curiosité. Mais quand même pas au point de vouloir l’essayer un seul
instant.
À force de
participer régulièrement à Bicolline, j’ai commencé à faire de la couture, moi
qui ne cousais pas même un bord de pantalon. J’étais tannée de ne jamais
trouver de robes «médiévales» à mon goût. En me rappelant qu’on est jamais
mieux servi que par soi-même, j’entamai, armée de quelques conseils glanés ici
et là, une longue période d’auto apprentissage sur la machine à coudre de ma
belle-mère. De «fil en aiguille» je suis devenue assez bonne pour faire des
costumes à mon chum, à mes enfants, à mes ami(e)s et finalement avoir même des
contrats. Et toujours ce désir de donner ce caractère historique à mes
vêtements, me poussait à faire davantage de recherches sur les modèles, les
tissus, les couleurs pour leur apporter un maximum d’authenticité.
J’étais à ce
moment-là à la maîtrise en anthropologie, et mon directeur me suggéra de
consacrer mon étude sur le phénomène de Bicolline, étant constamment en
observation participante depuis quelques années déjà, je n’avais pas besoin
d’informateur. Aussi l’évidence même commandait une étude sur le sujet. Oui je
connaissais bien l’activité, le lieu, les Bicolliniens, cependant j’ouvris mes
antennes et me mis en mode recherche sur tout ce qui gravitait «autour» de
Bicolline, de près ou de loin : le monde du GN en général, la littérature,
la culture du médiévale fantastique, les activités connexes, le réseau de gens
qui participent à cet engouement au Québec, mais aussi ailleurs. J’étais aussi
très fascinée par les groupes de reconstitution historique, c’est bien
compréhensible, mais pas au point de me joindre à eux, car paradoxalement si
bien sûr j’admirais leur souci de la précision historique, je redoutais aussi
cette rigueur qui impose des limites dont je ne voulais pas.
En 2010,
quelques années après avoir déposé mon mémoire qui fut très bien reçu au
département, nous prîmes une pause après 11 ans de «Grande Bataille» annuelle. Je
continuais de prendre régulièrement des contrats de couture pour des costume
mais nous voulions passer à autre chose, sans trop savoir vers quoi nous
lancer.
Puis nous
avons entendu parler du Béhourd par l’entremise de Serge Lavigueur, un ami armurier
de longue date à Benoit, avec qui il avait fait de la reconstitution. Celui-ci
invitait Benoit à se joindre à lui dans ce nouveau sport dont lui-même était
l’instigateur au Québec. Auparavant Serge avait entendu parler de ce sport pratiqué
par les Slaves et il trouva rapidement l’organisateur pour lui demander s’il
accepterait de recevoir une équipe québécoise lors de leur tournoi qui aurait
lieu en Ukraine en 2011. Et c’est ainsi qu’avec une volonté inébranlable il
rassembla des gars issus du milieu, et équipés d’armures et d’armes sorties de
l’atelier de Serge ils s’inscrivirent tous pour aller représenter le Québec en
face de la Russie, de la Pologne, de l’Ukraine, de la Biélorussie, de
l’Allemagne et de l’Italie.
Mais pour la
petite histoire, Serge n’avait pas juste une foi inébranlable en la capacité de
son équipe à faire le championnat, il était (il l’est encore!) un fier
Québécois qui tenait mordicus à représenter le Québec et non le Canada, ce
qu’on lui avait accordé d’emblée. Sauf qu’à la veille du départ, l’organisation
lui annonce qu’ils se battront sous l’identité canadienne, Serge ni une ni
deux, lui dit qu’ils ne se présenteront pas au tournoi. Sueurs froides, il se
demande déjà comment il va annoncer ça aux autres gars qui ont déjà acheté
leurs billets. Finalement 30 minutes plus tard, l’organisation le communique
pour lui dire qu’ils pourront représenter le Québec. Ouf! Mais il ne se doutait
certainement pas à quel point ce petit geste aura de grandes répercussions.
Quand la IMCF (International medieval combat federation) sera créée après des
démêlés entre l’organisation slave et les autres pays qui avaient fini par se
joindre à eux, on demandera que le statut spécifique de « nation » pour
l’équipe du Québec soit maintenu à titre de pionnier fondateur du sport avec
l’Allemagne et l’Italie, les trois premiers «pays» à se joindre à
l’organisation russe. Et une clause grand-père lui sera accordée! Et comme
depuis la fondation de la fédération en 2013, le Québec fait de plus en plus
parler de lui, par son ouverture sur les autres et ses médailles d’or, il
serait bien malvenu de lui retirer ce droit d’exister. Donc merci Serge! Grâce
à toi, nous sommes un pays à quelque part! Fin de la petite histoire et début d’une
grande.
Quand nous
avons commencé à nous y intéresser l’année suivante, l’équipe était en Pologne
et l’événement avait pris de l’ampleur, accueillant cette fois une vingtaine de
pays dont les États-Unis. Je regardais les vidéos tournés sur place et ça me
semblait terriblement séduisant, un événement de cette ampleur réunissant
autant de combattants et d’artisans, de femmes et d’enfants tous costumés qui
semblaient sortir directement d’un espace-temps.
Benoit
s’ennuyait de porter une armure, pour lui c’était tout à fait naturel de
poursuivre dans cette direction, il pouvait enfin pratiquer du vrai combat
sportif avec une armure et des armes réelles. De mon côté, l’anthropologue que
je suis, avait mille et une questions sur la pratique d’un sport aussi
singulier qui passionne plein d’individus sur la planète sans qu’on en parle
nulle part. Je mourrais d’envie de me rendre sur place lors des tournois pour
voir, entendre, prendre des photos et discuter avec les gens.
C’est pourquoi je me suis inscrite au doctorat en sachant déjà quelle
serait mon sujet : le béhourd, la renaissance du sport de combat dans les
tournois médiévaux. C’était une suite naturelle à mon mémoire puisque ce sont
souvent les mêmes individus qui passent du GN ou de la reconstitution
historique à cette activité. Ce sont généralement des individus qui partagent
une culture commune littéraire, cinématographique et de divertissement.
Ce sport tel qu’on le pratique actuellement, nous vient justement de
groupes slaves de reconstitution historique médiévale qui ont ressuscité ces
tournois dans leurs événements. Je m’intéressais beaucoup au fait que cette
activité suscite de nombreux débats parfois houleux
au sein des participants et de la Fédération : constamment tiraillés entre
le sport ou l’activité culturelle historique quand il est question d’établir un
ensemble de règles.
Je plongeai donc dans mes séminaires de
doctorat, mais au bout d’un moment les finances ne suivant plus, il a bien
fallu revoir nos flûtes et finalement nous avons conclu qu’une belle thèse
auréolée de gloire scientifique ça paraît bien dans une discussion mondaine,
mais ça ne restera encore qu’une étude qui sera lue par une dizaine de
personnes et qui prendra la poussière sur une tablette du département
d’anthropologie de l’université. Rien ne vaut un bon récit épuré de toutes ces
restrictions littéraires ou ces grandes démonstrations qui doivent répondre à
tous les critères scientifiques et qui doivent être décortiqués, expliqués,
détaillés, vérifiés et contrevérifiés, rien ne vaut un récit tout en couleur
pour donner le goût d’en apprendre d’avantage sur un sujet proposé. J’ai opté
pour des carnets de voyage pour vous permettre de partir avec nous, rencontrer
les gens, découvrir ce sport, savourer des anecdotes et finalement comprendre
peut-être notre passion.



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