lundi 28 novembre 2016

Automne 2012 Quand ça va mal

Contexte déterminant 

Benoit a perdu son emploi en mars dernier, et moi en juin.
Quelques mois avant, nous avons été victime d’un incendie à notre appart et ça a été un calvaire avec la compagnie d’assurance et la compagnie de nettoyage qui ont tenté de nous escroquer. Avec le propriétaire qui est dans le sud pour l’hiver, l’absence de chez-soi, notre toutou en pension et le stress immense que tout ça engendre à quelques semaines de Noël, notre vie fut un « peu » chamboulée.
Ça peut paraître une folie nous le savons, mais apparemment nous ne raisonnons pas comme tout le monde. Nous avons pris la décision que je m’inscrivais au doctorat, d’abord parce que le système actuel d’éducation ne permet plus officiellement aux spécialistes (histoire, anthropologie, géographie, etc.) d’enseigner dans les écoles secondaires régulières. Autrefois, il existait un certificat en pédagogie, permettant de parfaire le parcours de l’enseignant(e). Aujourd’hui les propositions sont si complexes que c’est à se demander si ce n’est pas fait exprès pour décourager les spécialistes pour protéger ceux qui ont fait leur baccalauréat classique d’enseignement. Mon parcours scolaire était dirigé pour enseigner au collégial, mais c’était sans compter les nombres de places disponibles et les profs qui partent beaucoup plus tard à la retraite. J’ai eu tout de même la chance d’enseigner au secondaire en passant par la porte d’en arrière comme on dit, dans des classes d’accueil et dans un collège privé à l’extérieur de Montréal, parce qu’il y a beaucoup moins de profs qui se bousculent aux portes et l’employeur n’a pas le choix de faire preuve de souplesse.  Mais ma situation précaire m’a fait perdre mon emploi quand le collège a dû couper des postes, j’étais la première sur la ligne de tir.
J’avais commencé une maîtrise à distance en enseignement d’univers social (une des solutions proposées) pour me permettre d’enseigner à Montréal et ainsi me rapprocher de chez-moi, parce que trois heures de route par jour ça use. Un des critères d’admissibilité : prouver que j’enseignais déjà dans un établissement….
Bon coup de chance, un collège à l’extérieur de Montréal m’avait donné cette faveur deux ans auparavant (je compatissais tout de même avec TOUS ces spécialistes sans emploi, coincés dans une règle comme celle-là) mais en perdant mon emploi, à mon tour, je ne pourrai plus la session suivante, prouver que j’enseigne dans un établissement scolaire. Par chance on m’a assuré dans le milieu qu’à partir du moment où je suis à cette maîtrise, je peux envisager de faire au moins de la suppléance, et petit à petit, en étant déjà sur place, on me donnera vite des tâches d’enseignement puisqu’on manque de profs : ils abandonnent, ils tombent en burnout ou tout simplement démotivés de devoir enseigner une matière dont ils ne veulent pas. Parce qu’évidemment on demande aux futurs enseignants d’être des « pédagogues », le choix de la matière est secondaire. Dans les faits, l’univers de l’enseignement ne ressemble en rien à un épisode de « 30 vies », les matières et les groupes font partie des tâches distribuées selon l’ancienneté. Pour le professeur qui rêvait d’enseigner l’histoire, eh bien t’as frappé le mauvais numéro cette année, c’est soudainement moins exaltant quand tu te retrouves devant un groupe de 35 élèves turbulents que tu dois gérer au maximum et auquel tu auras transmis une infime partie d’une matière qui te laisse plutôt tiède. Je me souviens d’une directrice qui m’avait proposé d’enseigner l’anglais et l’éducation physique à une classe d’adaptation, je ne me souviens plus du terme pour désigner ces étudiants, mais je me souviens que s’en était avec des GROS besoins d’encadrement. Avec les maths, l’anglais et l’éducation physique sont probablement les matières où les étudiants en sauraient plus que moi. Dans une classe comme celle-là ? Je me demande encore si je n’ai pas éclaté de rire quand elle me l’a proposé au téléphone.   

Bon, je me dis que j’enverrai mon CV et qu’éventuellement j’aurai peut-être, un jour, une tâche en histoire, mais surtout j’aurai un emploi régulier. Et qu’est-ce qu’on me dit quand je commence mes procédures d’embauche sur le territoire de la Commission scolaire de Montréal ? : « Désolés madame mais vous devez avoir complété la MOITIÉ des crédits ( 30 crédits =10 cours) pour mettre les pieds dans une classe.» Trouvez l’erreur ! Je ne peux m’empêcher de rappeler à la p’tite dame que nos écoles se vident de leurs profs, que c’est un règlement r-i-d-i-c-u-l-e, et je pèse bien mes mots, et surtout que je comptabilise cinq années d’expérience en enseignement.
Et c’est ainsi que nous avons pris cette décision Ben et moi, parce que des choix aussi importants, doivent se faire ensemble, en tout cas, pour nous c’est comme ça. On se dit que tant qu’à devoir continuer de me scolariser en faisant une maîtrise dont je suis en désaccord avec une bonne partie du contenu pour « éventuellement » peut-être avoir une tâche en histoire et Ô fantasme suprême, obtenir une permanence (vers l’âge de ma retraite) si je ne m’écroule pas avant. Pourquoi ne pas me diriger vers un autre rêve, faire mon doctorat qui lui m’ouvre d’autres portes plus intéressantes. Donc, je ferai une demande de bourse dès que je saurai si je suis admissible. En attendant, je fais une demande de chômage et compte sur mes contrats de confection de costumes qui nous procurent un petit revenu. Je monte aussi mon dossier afin de le présenter à l’université et j’obtiens une réponse positive, je suis acceptée au doctorat à l’Université de Montréal ! Mais le programme ne commence qu’en septembre 2013.

De son côté Benoit a perdu son emploi chez Aveos (ancien département de maintenance d’Air Canada). Le département a mis à pied tous ses employés du jour au lendemain, littéralement : On les a appelés le dimanche pour leur dire de ne pas rentrer le lendemain matin, certains n’ont même pas été prévenus. Les actionnaires ont touché des millions de dollars, et les employés ont dû attendre plusieurs semaines pour toucher leur salaire et leur 4%. Des mécaniciens interdits de rentrer au hangar pour récupérer leurs propres outils, payés des milliers de dollars. Des couples ont tout perdu, des familles dévastées, tous obligés de réclamer d’urgence du chômage et attendre les délais, mais quand y a eu aucun salaire et 4% de déboursé tu fais quoi ? La colère, l’anxiété, l’incompréhension, le deuil aussi, c’est une deuxième famille que tu perds d’un coup. L’aide compensatoire promise par Aveos, d’une quinzaine de milliers de dollars brut n’arrivera finalement qu’à la fin décembre, la mise à pied avait eu lieu en mars. Et quand elle arrivera, le chômage exigea le montant de tous les chèques de prestations touchés depuis la mise à pied, environ la totalité de l’aide compensatoire, avant les déductions. Quand t’as l’impression que la vie te tape dessus sans s’arrêter et que tu te dis qu’il est possible que tu ne cadres pas avec les modèles de réussite sociale que la société t’impose. Quand ça va mal, que ça tourne tout croche, tout le temps, peut-être justement que la vie te tape dessus pour que tu te diriges ailleurs ? Voulons-nous vraiment d’une réalité « où l’on perd notre vie à vouloir la gagner » ? Mais bordel ! Où est-ce qu’on s’en va ?

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