Contexte déterminant
Benoit a perdu son
emploi en mars dernier, et moi en juin.
Quelques mois avant, nous avons été victime d’un incendie à notre appart et ça a été un
calvaire avec la compagnie d’assurance et la compagnie de nettoyage qui ont
tenté de nous escroquer. Avec le propriétaire qui est dans le sud pour l’hiver,
l’absence de chez-soi, notre toutou en pension et le stress immense que tout ça
engendre à quelques semaines de Noël, notre vie fut un « peu » chamboulée.
Ça peut paraître une folie nous
le savons, mais apparemment nous ne raisonnons pas comme tout le monde. Nous
avons pris la décision que je m’inscrivais au doctorat, d’abord parce que le
système actuel d’éducation ne permet plus officiellement aux spécialistes (histoire,
anthropologie, géographie, etc.) d’enseigner dans les écoles secondaires
régulières. Autrefois, il existait un certificat en pédagogie, permettant de parfaire
le parcours de l’enseignant(e). Aujourd’hui les propositions sont si complexes
que c’est à se demander si ce n’est pas fait exprès pour décourager les
spécialistes pour protéger ceux qui ont fait leur baccalauréat classique
d’enseignement. Mon parcours scolaire était dirigé pour enseigner au collégial,
mais c’était sans compter les nombres de places disponibles et les profs qui
partent beaucoup plus tard à la retraite. J’ai eu tout de même la chance
d’enseigner au secondaire en passant par la porte d’en arrière comme on dit,
dans des classes d’accueil et dans un collège privé à l’extérieur de Montréal,
parce qu’il y a beaucoup moins de profs qui se bousculent aux portes et
l’employeur n’a pas le choix de faire preuve de souplesse. Mais ma situation précaire m’a fait perdre
mon emploi quand le collège a dû couper des postes, j’étais la première sur la
ligne de tir.
J’avais commencé une maîtrise à
distance en enseignement d’univers social (une des solutions proposées) pour me
permettre d’enseigner à Montréal et ainsi me rapprocher de chez-moi, parce que
trois heures de route par jour ça use. Un des critères d’admissibilité :
prouver que j’enseignais déjà dans un établissement….
Bon coup de chance, un collège à
l’extérieur de Montréal m’avait donné cette faveur deux ans auparavant (je
compatissais tout de même avec TOUS ces spécialistes sans emploi, coincés dans
une règle comme celle-là) mais en perdant mon emploi, à mon tour, je ne pourrai
plus la session suivante, prouver que j’enseigne dans un établissement
scolaire. Par chance on m’a assuré dans le milieu qu’à partir du moment où je
suis à cette maîtrise, je peux envisager de faire au moins de la suppléance, et
petit à petit, en étant déjà sur place, on me donnera vite des tâches
d’enseignement puisqu’on manque de profs : ils abandonnent, ils tombent en
burnout ou tout simplement démotivés de devoir enseigner une matière dont ils
ne veulent pas. Parce qu’évidemment on demande aux futurs enseignants d’être
des « pédagogues », le choix de la matière est secondaire. Dans les faits,
l’univers de l’enseignement ne ressemble en rien à un épisode de « 30 vies »,
les matières et les groupes font partie des tâches distribuées selon
l’ancienneté. Pour le professeur qui rêvait d’enseigner l’histoire, eh bien
t’as frappé le mauvais numéro cette année, c’est soudainement moins exaltant
quand tu te retrouves devant un groupe de 35 élèves turbulents que tu dois
gérer au maximum et auquel tu auras transmis une infime partie d’une matière
qui te laisse plutôt tiède. Je me souviens d’une directrice qui m’avait proposé
d’enseigner l’anglais et l’éducation physique à une classe d’adaptation, je ne
me souviens plus du terme pour désigner ces étudiants, mais je me souviens que s’en
était avec des GROS besoins d’encadrement. Avec les maths, l’anglais et l’éducation
physique sont probablement les matières où les étudiants en sauraient plus que
moi. Dans une classe comme celle-là ? Je me demande encore si je n’ai pas
éclaté de rire quand elle me l’a proposé au téléphone.
Bon, je me dis que j’enverrai mon
CV et qu’éventuellement j’aurai peut-être, un jour, une tâche en histoire, mais
surtout j’aurai un emploi régulier. Et qu’est-ce qu’on me dit quand je commence
mes procédures d’embauche sur le territoire de la Commission scolaire de
Montréal ? : « Désolés madame mais vous devez avoir complété la MOITIÉ des
crédits ( 30 crédits =10 cours) pour mettre les pieds dans une classe.» Trouvez
l’erreur ! Je ne peux m’empêcher de rappeler à la p’tite dame que nos écoles se
vident de leurs profs, que c’est un règlement r-i-d-i-c-u-l-e, et je pèse bien
mes mots, et surtout que je comptabilise cinq années d’expérience en
enseignement.
Et c’est ainsi que nous avons
pris cette décision Ben et moi, parce que des choix aussi importants, doivent
se faire ensemble, en tout cas, pour nous c’est comme ça. On se dit que tant
qu’à devoir continuer de me scolariser en faisant une maîtrise dont je suis en
désaccord avec une bonne partie du contenu pour « éventuellement » peut-être
avoir une tâche en histoire et Ô fantasme suprême, obtenir une permanence (vers
l’âge de ma retraite) si je ne m’écroule pas avant. Pourquoi ne pas me diriger
vers un autre rêve, faire mon doctorat qui lui m’ouvre d’autres portes plus
intéressantes. Donc, je ferai une demande de bourse dès que je saurai si je
suis admissible. En attendant, je fais une demande de chômage et compte sur mes
contrats de confection de costumes qui nous procurent un petit revenu. Je monte
aussi mon dossier afin de le présenter à l’université et j’obtiens une réponse
positive, je suis acceptée au doctorat à l’Université de Montréal ! Mais le
programme ne commence qu’en septembre 2013.
De son côté Benoit a perdu son
emploi chez Aveos (ancien département de maintenance d’Air Canada). Le
département a mis à pied tous ses employés du jour au lendemain,
littéralement : On les a appelés le dimanche pour leur dire de ne pas
rentrer le lendemain matin, certains n’ont même pas été prévenus. Les
actionnaires ont touché des millions de dollars, et les employés ont dû
attendre plusieurs semaines pour toucher leur salaire et leur 4%. Des
mécaniciens interdits de rentrer au hangar pour récupérer leurs propres outils,
payés des milliers de dollars. Des couples ont tout perdu, des familles
dévastées, tous obligés de réclamer d’urgence du chômage et attendre les
délais, mais quand y a eu aucun salaire et 4% de déboursé tu fais quoi ? La
colère, l’anxiété, l’incompréhension, le deuil aussi, c’est une deuxième
famille que tu perds d’un coup. L’aide compensatoire promise par Aveos, d’une
quinzaine de milliers de dollars brut n’arrivera finalement qu’à la fin
décembre, la mise à pied avait eu lieu en mars. Et quand elle arrivera, le
chômage exigea le montant de tous les chèques de prestations touchés depuis la
mise à pied, environ la totalité de l’aide compensatoire, avant les déductions.
Quand t’as l’impression que la vie te tape dessus sans s’arrêter et que tu te
dis qu’il est possible que tu ne cadres pas avec les modèles de réussite
sociale que la société t’impose. Quand ça va mal, que ça tourne tout croche,
tout le temps, peut-être justement que la vie te tape dessus pour que tu te
diriges ailleurs ? Voulons-nous vraiment d’une réalité « où l’on perd notre vie
à vouloir la gagner » ? Mais bordel ! Où est-ce qu’on s’en va ?
Aucun commentaire:
Publier un commentaire