PROLOGUE
Nous sommes à
la fin du mois de mai et le soleil du Portugal plombe sans pitié dans la cour
aménagée de la forteresse de Montemor, les combattants de l’Ost, l’équipe du
Québec de béhourd, attendent leur tour pour entrer en piste. La fébrilité, la
peur, l’adrénaline peut-être le doute sont au rendez-vous, des émotions qui
surpassent l’inconfort de la chaleur. Le malaise est amplifié par l’épaisseur
du tissu sous le poids de l’armure et le manque d’air à l’intérieur de leur
casque qui pourtant, les protégeront de la violence des coups d’épée ou de
hache frappés à pleine puissance par leurs adversaires.
Moi qui suis
tout près, je ressens bien cette tension et je ne peux m’empêcher de penser à
ces gladiateurs qui attendaient sous le forum, à la différence près que ceux-ci
luttaient pour leur survie. Il devait en être ainsi aussi au Moyen âge, sur le
campement quand se préparant au combat, le guerrier craignait pour sa vie. Mais
il devait tout de même trembler aussi lors de tournois organisés. Bien sûr, ce
dernier était habitué à la violence, ça faisait partie de son monde mais si on
exclue les blessures et les coups de chaleur, le béhourd était un sport divertissant qui lui permettait
d’améliorer ses techniques, de se mesurer aux autres et évidemment de se faire
remarquer.
Cependant,
aujourd’hui, nos gladiateurs des temps modernes ne sont pas des soldats, ils
gagnent leur vie dans un monde aseptisé où la violence est devenue un tabou.
Pourtant, ils sont là, de leur plein gré, attendant leur tour, concentrés à
chercher en eux une violence transmise par leurs tout premiers ancêtres, une
violence primitive afin de la canaliser et de la projeter dans leurs coups.
Le
commentateur annonce l’entrée en lice des deux équipes de cinq combattants. Les
Québécois avec leur tabard bleu et blanc, retenu par leur ceinture fléchée
pénètrent dans la lice aménagée deux jours plus tôt, à quelques mètres des
estrades des spectateurs, pleine à craquer d’une foule aussi enthousiaste que
s’il fut s’agit d’un match de soccer. Les adversaires prennent place en face
les uns des autres, aux deux extrémités, se jaugent, se mesurent, évaluent,
repensent à leur stratégie. Est-ce que chacun se souvient de ce qu’il doit
faire? Les voilà à s’échanger quelques rappels juste avant que le round
commence. Ils affrontent l’équipe de
l’Allemagne, une équipe aguerrie qu’ils connaissent bien, puisque celle-ci
comme celle du Québec et de l’Italie, furent les premières à rejoindre en 2011 le
tout premier tournoi de Béhourd qui était subventionné et organisé pour et par
la Russie et ne concernait que l’Ukraine, la Pologne et la Biélorussie.
Tout se
décidera en trois rounds d’une durée indéterminée car le but est de faire
tomber les adversaires en frappant avec les armes ou les poings, en se servant
de prises de lutte ou de plaquages, etc.
Presque tous les coups seront permis et c’est pourquoi les armures
doivent être réglementaires, sécuritaires et confortables… autant que possible.
L’arbitre en
chef, avec un signe de tête s’assure que les équipes soient prêtes et crie «fight!»,
s’ensuit alors les mouvements d’avancée puis le choc brutal des armures qui se
fracassent l’une contre l’autre. On repère rapidement les «runners» plus
rapides et les lourds qui s’emparent souvent à bras le corps de leur adversaire
pour les faire tomber ou pour les tenir afin qu’un autre frappe pour le faire
abandonner. Trois ou quatre arbitres se tiennent à l’intérieur et l’extérieur tout
près de la rampe et surveillent bien les combattants et leur rappellent qu’ils
sont «out» lorsqu’il y a trois points d’appui par terre, ou quand l’un
s’agrippe trop longtemps au montant de la lice pour éviter de tomber ou pour
être en mesure d’intervenir rapidement s’il y a blessure. Ils sont tous vêtus
de jaune pour qu’on les repère facilement. Pour le spectateur, il est difficile
de savoir ce qui se passe sous l’armure et surtout sous le casque, c’est
pourquoi la promiscuité de l’arbitre est importante, de même qu’il doit, s’il
veut arrêter le combat se servir d’un grand bâton auquel est accroché un
drapeau jaune. Il va le dresser immédiatement entre les adversaires, qui sont restreint
au niveau de la vue et de l’ouïe.
Le premier
round est remporté par Québec! La foule applaudit, l’équipe du Québec est
souvent populaire lors des tournois. J’ai souvent remarqué une sympathie
générale pour les Québécois, peut-être est-ce dû à leur curiosité, une
ouverture qui les amène à socialiser rapidement avec leurs hôtes, ou bien parce
qu’ils se démarquent par des gestes particuliers, originaux lors des tournois.
La lice se
vide et les combattants ont hâte de boire un peu d’eau, certains enlèvent
rapidement leur casque, d’autre préfèrent le garder pour les quelques minutes
de pause et ne soulever que leur visière pour se rafraîchir et se désaltérer.
Je me tiens
près de mon homme qui entrera à son tour au round suivant pour prendre la place
d’un autre, je sais qu’il ne me voit plus, ne m’entend plus, il est connecté
direct avec son équipe et toute cette puissante «aura» de testostérones. Il
savoure peut-être les clameurs de la foule. Il ne tient plus en place, prend
une gorgée d’eau et met son casque, je lui attache sa sangle sous le menton,
c’est déjà un sauna là-dessous! Je me sens un p’tit peu coupable de fuir le
soleil et de maudire «silencieusement» la chaleur, moi dans ma robe médiévale,
lui sous 60 livres de tissu et d’armure s’apprêtant à faire un sprint de
cardio.
Des
journalistes s’insèrent un peu tout le tour pour maximiser les belles prises de
vue, ils détonnent tellement avec leur jeans et leurs lunettes fumées dans tout
ce spectacle vivant sorti tout droit du Moyen âge, c’est la règle lors des
tournois internationaux, combattants et accompagnateurs doivent en tout temps
être costumés historiquement correct. J’avoue que pour le spectateur ça ajoute
beaucoup d’allure à l’événement! Parfois des spectateurs réussissent à se
glisser mais sont vite repérés justement à cause de leurs vêtements, ils sont
alors reconduits dans les estrades.
Voilà qu’on
annonce le deuxième round!
Même rituel de
l’arbitre en chef, et puis «FIGHT!»
Ça joue dur,
ça joue fort, encore tout cet acier qui crie sous les coups. Je surveille de
près mon guerrier préféré et récite une mini prière silencieuse, pour la forme,
pour qu’il donne plus qu’il n’encaisse et surtout qu’il ne se blesse pas. Une
entorse, une commotion, une blessure au visage à cause d'un casque mal «padé»,
une fracture, ce sont des choses qui arrivent sporadiquement, comme au football
ou au hockey. C’est juste que c’est toujours spectaculaire de voir un tank
foncer avec sa hache et frapper de toutes ses forces sur un casque, ça l’est
d’autant plus quand sous ce casque c’est quelqu’un qu’on aime très très fort.
Mais voilà que
le Québec gagne aussi le deuxième round, donc la victoire totale!
Délire!
J’observe
Benoit qui ne semble pas blessé, soulagement, fierté, plaisir partagé.
Je me délecte
des rugissements de la foule, il en aurait été autrement si l’équipe adverse
avait été celle du Portugal.
Les
combattants des deux équipes vont se saluer, se prendre dans leurs bras, se
féliciter et sortir afin de laisser les équipes suivantes prendre place à leur
tour pour la suite des combats. Les Québécois qui se sont hâtés d’ôter leur
casque, maintenant jubilent! Les
Allemands sont des adversaires coriaces mais ce sont aussi des amis, et en
moins de deux, les voilà qui fraternisent tous ensemble sous la grande tente,
se gratifiant de leurs bons coups et partageant des trucs d’art martiaux. C’est
un des aspects qui me laissent toujours sans voix mais qui me fait sourire
aussi, cette fraternité qui semble n’avoir d’égale que dans la violence d’un
sport aussi brutal. Comment peuvent-ils exprimer une telle décharge de violence
sur quelqu’un, même si c’est dans le cadre sportif, et l’instant d’après être
capable de rire autant avec lui?



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