dimanche 20 novembre 2016

Prologue


PROLOGUE

Nous sommes à la fin du mois de mai et le soleil du Portugal plombe sans pitié dans la cour aménagée de la forteresse de Montemor, les combattants de l’Ost, l’équipe du Québec de béhourd, attendent leur tour pour entrer en piste. La fébrilité, la peur, l’adrénaline peut-être le doute sont au rendez-vous, des émotions qui surpassent l’inconfort de la chaleur. Le malaise est amplifié par l’épaisseur du tissu sous le poids de l’armure et le manque d’air à l’intérieur de leur casque qui pourtant, les protégeront de la violence des coups d’épée ou de hache frappés à pleine puissance par leurs adversaires.

Moi qui suis tout près, je ressens bien cette tension et je ne peux m’empêcher de penser à ces gladiateurs qui attendaient sous le forum, à la différence près que ceux-ci luttaient pour leur survie. Il devait en être ainsi aussi au Moyen âge, sur le campement quand se préparant au combat, le guerrier craignait pour sa vie. Mais il devait tout de même trembler aussi lors de tournois organisés. Bien sûr, ce dernier était habitué à la violence, ça faisait partie de son monde mais si on exclue les blessures et les coups de chaleur, le béhourd  était un sport divertissant qui lui permettait d’améliorer ses techniques, de se mesurer aux autres et évidemment de se faire remarquer. 
Cependant, aujourd’hui, nos gladiateurs des temps modernes ne sont pas des soldats, ils gagnent leur vie dans un monde aseptisé où la violence est devenue un tabou. Pourtant, ils sont là, de leur plein gré, attendant leur tour, concentrés à chercher en eux une violence transmise par leurs tout premiers ancêtres, une violence primitive afin de la canaliser et de la projeter dans leurs coups.

Le commentateur annonce l’entrée en lice des deux équipes de cinq combattants. Les Québécois avec leur tabard bleu et blanc, retenu par leur ceinture fléchée pénètrent dans la lice aménagée deux jours plus tôt, à quelques mètres des estrades des spectateurs, pleine à craquer d’une foule aussi enthousiaste que s’il fut s’agit d’un match de soccer. Les adversaires prennent place en face les uns des autres, aux deux extrémités, se jaugent, se mesurent, évaluent, repensent à leur stratégie. Est-ce que chacun se souvient de ce qu’il doit faire? Les voilà à s’échanger quelques rappels juste avant que le round commence.  Ils affrontent l’équipe de l’Allemagne, une équipe aguerrie qu’ils connaissent bien, puisque celle-ci comme celle du Québec et de l’Italie, furent les premières à rejoindre en 2011 le tout premier tournoi de Béhourd qui était subventionné et organisé pour et par la Russie et ne concernait que l’Ukraine, la Pologne et la Biélorussie.

Tout se décidera en trois rounds d’une durée indéterminée car le but est de faire tomber les adversaires en frappant avec les armes ou les poings, en se servant de prises de lutte ou de plaquages, etc.  Presque tous les coups seront permis et c’est pourquoi les armures doivent être réglementaires, sécuritaires et confortables… autant que possible.

L’arbitre en chef, avec un signe de tête s’assure que les équipes soient prêtes et crie «fight!», s’ensuit alors les mouvements d’avancée puis le choc brutal des armures qui se fracassent l’une contre l’autre. On repère rapidement les «runners» plus rapides et les lourds qui s’emparent souvent à bras le corps de leur adversaire pour les faire tomber ou pour les tenir afin qu’un autre frappe pour le faire abandonner. Trois ou quatre arbitres se tiennent à l’intérieur et l’extérieur tout près de la rampe et surveillent bien les combattants et leur rappellent qu’ils sont «out» lorsqu’il y a trois points d’appui par terre, ou quand l’un s’agrippe trop longtemps au montant de la lice pour éviter de tomber ou pour être en mesure d’intervenir rapidement s’il y a blessure. Ils sont tous vêtus de jaune pour qu’on les repère facilement. Pour le spectateur, il est difficile de savoir ce qui se passe sous l’armure et surtout sous le casque, c’est pourquoi la promiscuité de l’arbitre est importante, de même qu’il doit, s’il veut arrêter le combat se servir d’un grand bâton auquel est accroché un drapeau jaune. Il va le dresser immédiatement entre les adversaires, qui sont restreint au niveau de la vue et de l’ouïe.

Le premier round est remporté par Québec! La foule applaudit, l’équipe du Québec est souvent populaire lors des tournois. J’ai souvent remarqué une sympathie générale pour les Québécois, peut-être est-ce dû à leur curiosité, une ouverture qui les amène à socialiser rapidement avec leurs hôtes, ou bien parce qu’ils se démarquent par des gestes particuliers, originaux lors des tournois.
La lice se vide et les combattants ont hâte de boire un peu d’eau, certains enlèvent rapidement leur casque, d’autre préfèrent le garder pour les quelques minutes de pause et ne soulever que leur visière pour se rafraîchir et se désaltérer.

Je me tiens près de mon homme qui entrera à son tour au round suivant pour prendre la place d’un autre, je sais qu’il ne me voit plus, ne m’entend plus, il est connecté direct avec son équipe et toute cette puissante «aura» de testostérones. Il savoure peut-être les clameurs de la foule. Il ne tient plus en place, prend une gorgée d’eau et met son casque, je lui attache sa sangle sous le menton, c’est déjà un sauna là-dessous! Je me sens un p’tit peu coupable de fuir le soleil et de maudire «silencieusement» la chaleur, moi dans ma robe médiévale, lui sous 60 livres de tissu et d’armure s’apprêtant à faire un sprint de cardio.

Des journalistes s’insèrent un peu tout le tour pour maximiser les belles prises de vue, ils détonnent tellement avec leur jeans et leurs lunettes fumées dans tout ce spectacle vivant sorti tout droit du Moyen âge, c’est la règle lors des tournois internationaux, combattants et accompagnateurs doivent en tout temps être costumés historiquement correct. J’avoue que pour le spectateur ça ajoute beaucoup d’allure à l’événement! Parfois des spectateurs réussissent à se glisser mais sont vite repérés justement à cause de leurs vêtements, ils sont alors reconduits dans les estrades.
Voilà qu’on annonce le deuxième round!
Même rituel de l’arbitre en chef, et puis «FIGHT!»
Ça joue dur, ça joue fort, encore tout cet acier qui crie sous les coups. Je surveille de près mon guerrier préféré et récite une mini prière silencieuse, pour la forme, pour qu’il donne plus qu’il n’encaisse et surtout qu’il ne se blesse pas. Une entorse, une commotion, une blessure au visage à cause d'un casque mal «padé», une fracture, ce sont des choses qui arrivent sporadiquement, comme au football ou au hockey. C’est juste que c’est toujours spectaculaire de voir un tank foncer avec sa hache et frapper de toutes ses forces sur un casque, ça l’est d’autant plus quand sous ce casque c’est quelqu’un qu’on aime très très fort.
Mais voilà que le Québec gagne aussi le deuxième round, donc la victoire totale!
                Délire!
J’observe Benoit qui ne semble pas blessé, soulagement, fierté, plaisir partagé.
Je me délecte des rugissements de la foule, il en aurait été autrement si l’équipe adverse avait été celle du Portugal.
Les combattants des deux équipes vont se saluer, se prendre dans leurs bras, se féliciter et sortir afin de laisser les équipes suivantes prendre place à leur tour pour la suite des combats. Les Québécois qui se sont hâtés d’ôter leur casque,  maintenant jubilent! Les Allemands sont des adversaires coriaces mais ce sont aussi des amis, et en moins de deux, les voilà qui fraternisent tous ensemble sous la grande tente, se gratifiant de leurs bons coups et partageant des trucs d’art martiaux. C’est un des aspects qui me laissent toujours sans voix mais qui me fait sourire aussi, cette fraternité qui semble n’avoir d’égale que dans la violence d’un sport aussi brutal. Comment peuvent-ils exprimer une telle décharge de violence sur quelqu’un, même si c’est dans le cadre sportif, et l’instant d’après être capable de rire autant avec lui?    








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